À la question d’où lui vient sa passion pour les très vieux en- gins d’avant-guerre, Mel Stultz, le fondateur de cette course unique en son genre, lâche une phrase qui résume toute sa philosophie : « Les gens qui croisent aujourd’hui une vieille Harley de 90 ans font la même tête que s’ils étaient face à un fantôme ! »
Mel Stultz a lui aussi l’air de débarquer d’une autre planète : moustache et barbe soignées, cou tatoué et style vintage en accord avec le reste, cet Américain de 50 piges au sourire tout-terrain est un passionné de ces tacots hors d’âge. L’idée de The Race of Gentlemen, c’est lui : une course sous forme de duels, qui se déroule tous les ans sur les plages de Wildwood, dans l’état du New Jersey, au sud de New-York. Pour pouvoir y participer, le cahier des charges est draconien : l’année de naissance des bolides, par exemple, ne doit pas dépasser 1935 pour les Hot Rods et 1947 pour les motos classiques.
La course est un hommage aux anciennes drag races d’avant-guerre : quand un engin prenait feu, son pilote filait tout droit dans la mer.
Les Hot Rods, ce sont ces premières voitures américaines des années 20 et 30 récupérées par les jeunes GIs qui rentraient de la guerre : ceux-ci, faute d’argent, devaient bidouiller les vieilles Ford qu’ils trouvaient pour leur donner un peu plus de jus. Nées au départ d’une nécessité, elles font aujourd’hui l’objet d’un véritable culte aux USA, mais la plupart croupissent dans des musées ou au fond de garages de collectionneurs. La course des gentlemen est en fait la seule occasion d’admirer ces bijoux centenaires dans leur fonction d’origine.
Mel Stultz a grandi sur Long Beach Island, au large du New Jersey. Après avoir envisagé une carrière de batteur dans un groupe de rock, puis de surfeur, il finit par trouver sa voie à 25 ans : « Je voulais savoir comment fonctionnaient ces old timers que je trouvais magnifiques. Alors je les ai démontés et remontés jusqu’à ce que je les comprenne. » L’amour de la bidouille, ça ne vous quitte jamais. Mel a d’ailleurs un avis tranché sur la question : « Avant, on savait apprécier la vraie qualité de fabrication d’une voiture ou d’un vêtement. Aujourd’hui, on produit des trucs qui se cassent, uniquement pour vous en faire racheter un autre. »
C’est en 2012 que Mel a organisé la première Race of Gentlemen, sur le modèle des drag races, courses d’accélération – illégales – où l’on s’affrontait en duel sur une plage. « À l’époque, on testait les Hot Rods sur le sable. Ainsi, le pi- lote pouvait filer vers la mer si son engin prenait feu, ou le faire arrêter dans un tas de sable si les freins lâchaient. » La distance de course respecte également la tradition : 1/8e de mile, soit 201,17 mètres.
Ici, l’authenticité n’est pas un vain mot. Si les engins de course doivent évidemment être d’époque, les pilotes comme le public se doivent d’arborer le style idoine. Comme le dit fièrement Mel : « Les photos de nos pilotes se retrouvent souvent dans les magazines de mode. Mais hors de question de ressembler à un carnaval, tout ce que portent les pilotes a une fonction, comme avant. La mode racing était avant tout pratique. »
C’est cet amour du détail et cette nostalgie assumée pour un passé révolu qui font le succès de la Race of Gentlemen : « On y voit beaucoup de femmes, de familles et de gens qui ne s’intéressaient absolument pas au vintage avant ça. » Après un an de pause (pandémie oblige), l’événement reprendra cette année. Un comeback salué par son organisateur avec une petite phrase de son cru : « C’est quand ça devient vraiment dur que les vrais durs montrent les dents. »
La course 2021 : theraceofgentlemen.com
Tradition oblige, le signal du départ est donné par la traditionnelle flag girl: ici, Sara Francello agite son drapeau pour lancer le prochain duel.
Mel Stultz: « Ne croyez surtout pas que la Race of Gentlemen est un carnaval: on vient ici pour faire la course ! » Sur la photo: Pete Flaven (numéro 52b) à bord de son Ford Model A Coupé, en duel contre un Ford Model T de 1926.
Réservée aux engins d'avant-guerre, la Race of Gentlemen permet d’admirer des pièces de musée en pleine action.
Le pilote Woody et son look de gentleman. Outre son côté esthétique, l’attirail est avant tout fonctionnel.
«Go» Takamine est japonais: dans le respect du sport automobile d’antan, son tricot n’affiche aucun nom de sponsor, mais son seul numéro de participant.
Événement unique en son genre, la Race of Gentlemen rend hommage aux pionniers des courses auto-moto et au début de l’ère automobile. Sur la photo, Steve Pugner, « Hot Roder » passionné, au volant de son Ford Model A.
Trois spectatrices habillées dans le style de l’époque, lors de l’édition 2019. La plage de Wildwood attire chaque année les nostalgiques de tout poil. Spectateurs, pilotes et amateurs de Hot Rods se rassemblent pour trois jours dans une ambiance bon enfant. Mel Stultz: « Nous avons voulu nous démarquer des shows traditionnels avec leur public exclusivement masculin. »
Un duel entre deux pilotes de la Bad Luxury Racing Team, de Philadelphie. Les deux marques culte de la moto américaine s’affrontent : Indian et Harley Davidson.
«C’est un événement destiné au grand public : on y voit beaucoup de gens qui ne s'intéressaient pas au vintage avant ça »
« Uncle Bob » (g.) et « Big Rich » supervisent les départs de la Race of Gentlemen. La distance de la course respecte la tradition des drag races, les anciennes courses d’accélération: 1/8e de mile (201,17 mètres).
Pas de course sans porte-bonheur : les petits dés et autres squelettes accrochés aux guidons des bécanes – comme ceux qui décorent cette vieille Harley – sont dans l’esprit Kustom Kultur de l’événement.
The Race of Gentlemen, le livre à édition limitée du photographe Johannes Huwe, disponible sures : johanneshuwe.com