Une petite histoire du skate parisien
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Skateboard

Une petite histoire du skate parisien

Paris, sa tour Eiffel, le Trocadéro, République, Bercy et tous les spots qui ont fait sa renommée, est depuis quelques années un passage obligé pour de nombreux skateurs.
Écrit par Sébastien Charlot
Temps de lecture estimé : 9 minutesPublié le
Vu d’en haut du skate-park “Béton Hurlant” dans le Magazine Anyway numéro 4 - juillet 1991.
Le skate-park “Béton Hurlant” vu d’en haut
La belle histoire du skate parisien commence dans les années 70. Les planches sont fines, en plastique ou fibre de verre, et les roues molles. Le Trocadéro ou plutôt sa descente (celle de droite en regardant notre Tour) est prisée pour ses slaloms autour de petits plots. Déhanchés et pattes d’eph, cols pelle à tarte et Adidas Tobacco pour les skateboardeurs et des touristes fascinés qui regardent ces joutes modernes. Le film “Trocadéro Bleu Citron” immortalisera le phénomène en 1978.
Pendant ce temps, il y a aussi un skate underground et rugueux qui sévit, et il se passe dans des “bowls”, des sortes de grandes piscines courbées et bosselée en béton, et grâce à plusieurs concours de circonstance, il y en aura deux à Paris. “Béton Hurlant” sur l’île Saint-Germain à Issy-les-Moulineaux et le “Bowl de la Villette”. Ils s’appellent Rémi Backès, Gérard Almuzara, Manuel “Mannix” Stoppa, Rémy Walter ou encore Alexis Lepesteur, c’est le team “Zone 6”, ils ont des planches françaises “Banzai”, ils boycottent “La Villette” et sont connus pour leurs frasques. Ils ont les cheveux longs et les manches de leurs t-shirts déchirées, ils sont nos Lords of Dogtown locaux. La première pierre est posée, mais le phénomène s'essouffle en seulement quelques années, les bowls sont détruits et le skate disparaît.
Rémy Walter en 2021 à Paris, et à “Béton Hurlant” en 1977.
Rémy Walter en 2021 à Paris, et à “Béton Hurlant” en 1977

La deuxième salve

Le creux de la vague n’a pas été si long que ça. Autour de 1986, les planches traversent de nouveau l’Atlantique. Elles sont en érable, larges, concaves et confortables. Les roues sont plus dures et crissent sur le bitume, le skate séduit à nouveau les jeunes. Il est différent, il se pratique dans la rue, sans horaires et sans règles.
Ensuite, tout va très vite, via une poignée d’initiés et les rares magasins qui vendent ces nouvelles planches. Ils s’appellent Camilo et Dimitri, Rakike, Max, Stéphane, Alex, Tramber, Morgan et Bamba, ils se jettent à corps perdu dans cette pratique nouvelle, nocturne et bruyante. Ils sont rapidement chassés des spots et sans le savoir ils écrivent notre histoire. Le (street) skate parisien était né.
En seulement quelques mois, on retrouve des photos de skate dans Bicross magazine, l’émission “Ushuaïa” de Nicolas Hulot, le “Riding Zone” de l’époque, consacre un reportage sur les précités et il marquera définitivement les esprits. On y découvre un skate aux possibilités multiples et des nouveaux héros auxquels s’identifier. Ça part du Trocadéro et ils descendent vers Iéna pour aller au Palais de Tokyo, “Le Dôme” dans le jargon, ils poussent jusqu’aux Champs-Elysées, Concorde, Châtelet, la fontaine des Innocents, et c’est la pause courbe à LA VAGUE.
Bertrand “Tramber” Jacquot en backside air à LA VAGUE / Magazine Surface spécial skate / 1989.
Bertrand “Tramber” Jacquot en backside air à LA VAGUE

"On a qu’à passer à LA VAGUE...”

Entre la rue de Rivoli et l’église Saint-Eustache, dans le jardin des Halles, l’un des spots mythiques de Paris est une œuvre d’art qui se nomme “le Cadran solaire à fibres optiques”. Une courbe en béton sur un sol dénivelé qui, par conséquent, devient de plus en plus haute. Installée en 1988, c’est Henri de Miller qui en est le créateur, et à en croire les rumeurs il n’a pas vraiment apprécié les skateurs en train de surfer sa vague lors de l’inauguration.
LA VAGUE est surtout disponible la nuit. La journée, les gardiens veillent à ce qu’elle ne soit pas agressée. Très photogénique, on la voit dans les magazines, Stéphane Larance et Tramber la survolent, Alex Wise y effectue des figures très techniques au coping, l'arête entre la courbe et le plat. Ils sont les maîtres incontestés du spot, et on parle encore de leurs sessions mythiques aujourd’hui.
Jason Lee, l’acteur, mais aussi skateur professionnel essentiel des années 90, en backside disaster au mitan des années 2000.
Jason Lee, l’acteur, mais aussi skateur pro, en backside disaster
Par contre, quand vous débarquez en amateurs éclairés à la recherche des spots de magazines, LA VAGUE c’est une autre affaire. L’élan est en montée, cerné de pavés et le style (la tige d’un cadran solaire dont l’ombre indique l’heure) s’apparente à un pouce de César de 2,5 mètres de haut qu’il faut contourner. Au fil des ans, le spot a été skaté en fonction des rondes des surveillants et de l’ambiance des jardins, pas toujours l’endroit le plus serein où se trouver. Ça deviendra un spot de passage pour des aficionados plutôt courbes et “vieille école”.
2011 sonne le glas. Le quartier va être réaménagé, il ne reste que quelques mois à vivre à LA VAGUE, et elle devient un lieu de pèlerinage pour les Français, les Européens et même quelques Américains. L’un des derniers à l’avoir skatée était son plus grand fan, Fos – Mark Foster –, l’illustrateur anglais derrière la marque Heroin et bien d’autres graphiques imprimés, qui l’a baptisée d’un surnom qui reste dans les mémoires : “LE WAG”.

Le POPB, son crew et LES BLOCS DE BERCY

Au début des années 90, une nouvelle génération émerge, le skate se modernise, mais il devient confidentiel, car peu de pratiquants et de motivation. On parle alors d’irréductibles et de passionnés. On retrouve des groupes à La Défense, à Bastille, les Dômeurs du Palais de Tokyo et les “mecs de Nation”. Bercy est désert, un quartier mal desservi et peu accueillant. On se souvient qu’il y a quelques temps ils étaient deux : Yvan et Victor, “les skateurs de Bercy”. Ça faisait des grabs sur deux blocs et parfois le troisième voyait passer un ollie. Un jour quelqu’un en a passés quatre, on en a entendu parler en ville.
Andrew Reynolds en flip sur les 5 blocs de Bercy pour une publicité Birdhouse, shooté par Mathias Fennetaux en 1999.
Andrew Reynolds en flip sur les 5 blocs de Bercy pour une pub Birdhouse
Les ledges du haut seront waxés autour de 1994, mais le spot ne deviendra qu’un lieu incontournable fin 1997, quand les fontaines blanches de Bastille seront anti-skatées. Bercy est pris d’assaut par une nouvelle bande de jeunes : Paulo, Léo, Galak, Rico, Nico, Jacob, Milouze, Jérémy, Julien et tant d’autres.
C’est Andrew Reynolds qui met le spot et ses 5 blocs sur la carte du monde en 1999, avec un kick-flip en trois essais shooté par le photographe français Mathias Fennetaux. À partir de cette date, tout skateur qui passe en ville se doit d’aller sauter quelques blocs du palais omnisports de Paris-Bercy. Le lieu cultive son mythe avec mille tricks et mille anecdotes, et une “vid(éo)” de son crew sortie en VHS qui documente tous ces moments.
On ne compte plus les exploits et les records brisés sur les 5 blocs : Andrew Reynolds est revenu confirmer son titre avec un backside 180 heel-flip et un backside ollie 360, et il y a eu Bastien Salabanzi en switch heel-flip, Max Geronzi en switch flip filmé au iPhone, switch ollie du premier essai de Zered Bassett, le frontside flip de Greg Lutzka et Julian Davidson, le switch frontside flip de Adrien Bulard en 2013, pour ne citer qu’eux. Et il y a eu un Jérémie Daclin à contre-courant qui a rock-slidé le boudin entre deux niveaux en 1998. Boudin survolé par l’Américain Corey Duffel, juste pour le plaisir.
Jérémie Daclin board-slide le fameux boudin.
Jérémie Daclin board-slide le fameux boudin

LE CURB DU LUXEMBOURG : le meilleur spot, le plus mal placé

La fin des fontaines de Bastille en 1997 et c’est un petit groupe de locaux désemparés. Mais séduite par le skate East Coast, de New York et Philadelphie, la petite bande va renouer avec le ride. Explorer et skater les spots qui ne sont pas encore des spots. Leurs errances les emmènent souvent dans le sud de Paris, des recoins du XIIIème aux œuvres d’art skatables du Vème, fontaine tarabiscotée et autres esplanades de musée. C’est face au Jardin du Luxembourg, au croisement du boulevard Saint-Michel et de la rue Auguste Comte, que se situe ce magnifique banc en marbre, légèrement arrondi. Il est parfait : longueur, hauteur, matériau. Idéal, sauf si l’on considère un élan du milieu de la rue d’un côté et la sortie de RER de l’autre.
Boris Proust et un long frontside crooked grind.
Boris Proust et un long frontside crooked grind
Ça commence timidement avec quelques grinds, puis nose-grinds par Samir Krim et Soy Panday, ça five-o et ça smith grind ensuite. Au début des années 2010, Le spot est en jachère pour travaux et sera de nouveau opérationnel autour de 2015, et là ça déferle : backside smith, frontside crooked, Jon Monié en feeble, Bobby de Keyzer en switch backside tail-slide, Vincent Milou en switch backside lipslide, frontside blunt-slide et des dérivés de tail-slides, JB Gillet a combo-grindé avec style, et d’autres Américains y ont laissé leurs traces. Un must en petit comité, un 15 août ensoleillé.
Luc Boimond pose un fakie frontside crooked grind en skate sur les quais de Seine à Paris.
Luc Boimond en fakie frontside crooked grind sur les quais de Seine

LES QUAIS DE SEINE, mettre sa board à l’eau (bénite), en face de Notre-Dame

Les plans inclinés des quais de Seine apparaissent dans les années 2000, c’est la période trustée par Les Jumeaux, Joseph Biais, Soy Panday et Vivien Feil, Nico Eustache, Yann Garin, JJP et Heinrick, William Phan, Franck Barattiero, Toni B., Bertrand Soubrier, Tao, les Tiaf et d’autres qui nous excuseront. Spot ludique pour des sessions entre potes quand il n’y a plus de places à Bercy. On y “scotche” rarement des heures, mais ils restent effectifs jusqu’à aujourd’hui. À partir de 2010 l’équipe des Bloby’s y régnera, et il y a aussi les trois blocs où Lisa Jacob fera un magnifique kick-flip. Sans oublier une Seine toute proche qui en avalera plus d’une (planche).
Santiago Sasson en backside 180 fakie five-o revert sur l'un des ledges de République.
Santiago Sasson en backside 180 fakie five-o revert sur un ledge de Répu

2013, la réunification sur les LEDGES DE RÉPUBLIQUE

Pendant de nombreuses années la place de la République était en déshérence, et les skateurs parisiens en manque de “plaza”. 2013 et ses travaux parisiens en font un nouvel espace, pensé pour les badauds, les skateurs, les vélos, les slacklineurs et les manifestations. D’où des ledges autour des arbres sur lesquels les tricks pleuvront. Les Bloby’s y font des pauses, Joseph Biais, Marca, Yann Garin, Gervais, Francky, Rémy Taveira y passent du temps, et Vincent Touzery s’approprient ces rebords gris foncés avec des acrobaties très remarquées. Il y a aussi Karl Salah qui techniquement ne leur laissera aucune chance, avant même la fin des travaux. Aujourd’hui, c’est Ben Aurélien qui détient les clefs du spot et qui veille au bon déroulement des sessions.
Un lieu de rendez-vous où vous trouverez toujours quelqu’un pour faire un game of skate, ouvert de 08h30 à tard dans la nuit, géolocalisé comme la “Cour des Miracles” tant l’absurde et l’incongru côtoient du skate de haut niveau.
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