Anthropomorphisme : attribution de caractéristiques du comportement ou de la morphologie humaine à d'autres entités tels que les animaux. Figure de proue de ce procédé, Jean de la Fontaine et ses fables à la morale philosophique parues entre 1668 et 1694. Quatre siècles plus tard, à mi-chemin entre la Suisse et la Haute-Savoie, un artiste singulier s’évertue à mettre en scène son bestiaire déjanté sur fond de réflexion quant à la place des espèces animales au sein de la société actuelle : REC•A. Architecte de métier, Adrien Vernay de son vrai nom s’est lancé dans l’illustration il y’a quelques années avec pour ambition de transposer ses personnages sur tous les supports possibles. Portrait.
Attack the Block
« J’ai grandi dans les années 80, donc comme beaucoup de gens de mon âge, je me suis pris la vague des animes avec des références telles que Dragon Ball et Nicky Larson. Les comics Marvel ont également contribué à enrichir mes connaissances. Je dirais que mon style oscille entre ces deux médiums ». Matrixé par l’illustration, Adrien décide de filer à Genève après le collège pour entamer des études en bachelor art / déco dans la bande dessinée, sauf que : « Malheureusement la section venait de fermer donc je me suis redirigé vers une formation en architecture. Ensuite j’ai passé le concours de la HEAD avec succès et je me suis attelé au cursus pour devenir architecte d’intérieur ». Après trois ans et demi de taff, ce dernier prend la direction de Vancouver en 2013. C’est à cette période que l’univers REC•A prend progressivement forme, ainsi que la bande dessinée Réaction Animal : « J’ai commencé à concevoir une série d’une vingtaine de pièces puis, avec des potes on est parti en mode « Attack The Block » afin de les afficher dans la ville.
Quand je suis rentré en France j’ai décidé d’en faire quelque chose via cette BD, dont l’histoire narre comment mes personnages ont tous été génétiquement modifiés, du coup ce sont des animaux avec une âme humaine si j’ose dire ». Résolument décalé, le pitch se veut tout de même critique envers la société, marque de fabrique du natif de Ballaison, où se situe son atelier artistique. Par la suite, celui-ci alterne entre sa passion et son job pendant cinq bonnes années, avant de raccrocher, en 2019 : « Après avoir bouclé mon dernier chantier pour Le Grand Théâtre de Genève, j’ai décidé de me lancer à mon propre compte, ayant déjà une identité artistique bien définie ».
Impression numérique, fresques murales, design et même textile ; lorsqu’il s’agit d’implémenter son art, Adrien ne lésine pas sur les moyens, surtout depuis la genèse de sa collaboration avec le collectif genevois Expure : « En complément de l’illustration, je réalise des customisations de sneakers. À l’époque, le crew était uniquement dédié à ce savoir-faire, il s’intitulait d’ailleurs Geneva Customs. C’est via ma cousine que j’ai connecté avec Nicolas Brambilla, le fondateur, à la recherche d’un artiste pour concevoir des customs ».
Suite à ce changement de blaze, le collectif étend désormais sa proposition à une myriade de médiums artistiques, permettant à Adrien de collaborer avec des institutions helvétiques de renom ; Mont Blanc, L’Hôtel Beau Rivage ou encore Tag Heuer, liste non exhaustive.
Parmi ses derniers mandats, l’élaboration de fresques sur deux immeubles et un terrain de basket de la cité de Vieusseux en partenariat avec la Société Coopérative d’Habitation Genève. Un projet d’envergure conçu avec deux autres artistes d’Expure, Tiffany Limonta et Sarah Jobin.
Artiste Caméléon
Lorsqu’on scrute la trajectoire de REC•A, on s’aperçoit que bon nombre de ses opportunités résultent de rencontres organiques, comme ce fut le cas pour les gars de la Ringale, brasserie haut-savoyarde au sein de laquelle l’artiste a graduellement exposé, réalisé une fresque, des verres et même pimpé une camionnette : « On a débuté nos activités respectives en même temps il y’a six ans. Le courant est de suite passé entre nous et depuis, on a jamais cessé de collaborer. Je vois ça comme un échange de bons procédés au final, je fonctionne beaucoup au feeling lorsque je bosse avec quelqu’un ».
Même lorsque ses projets n’aboutissent pas, l’illustrateur a pris pour habitude de partager ses créations sur les réseaux : « À l’ancienne, j’ai rencontré un gars de Paname en voyage qui m’a branché avec le proprio d’un bar à céréales. J’étais dans l’optique de lui proposer d’exposer mes œuvres et il m’a dit que ce serait cool de conceptualiser une boite de céréales pour le shop, qui a hélas fermé entre temps. Toujours est-il que j’ai conçu trois design 3D pour ces boites, dont une avec Alkpote. J’ai tenu à poster mon taff sur les réseaux, bien m’en a pris car Alk a carrément partagé mon post !
Qu’il gribouille ses personnages de BD, façonne des fresques murales ou numérise l’empereur de la crasserie dans un bol de céréales, REC•A à toujours le même processus créatif : « Je mise sur une thématique ainsi que des mots clés qui vont me permettre de moduler le tout sur papier. Quand j’ai le syndrome de la feuille blanche j’arrive à passer outre avec cette technique ». Dans l’optique de faire prospérer son univers, celui-ci envisage de poursuivre les fresques, et pourquoi pas se rapprocher du milieu du graffiti, ayant récemment connecté avec le crew japonais Nasty Dog. L’animation ? Il y cogite sérieusement : « J’aimerais bien trouver un professionnel qui soit chaud à l’idée d’animer mes créations. D’ailleurs la signification derrière mon blaze c’est « Recording Animation », d’où l’importance du point entre REC et A. Avec le temps, je me rend compte que j’ai pour objectif de concevoir mes personnages de plus en plus grands, pourquoi pas pour Red Bull Switzerland ! »