GrandBazaar
© ivanlavague
Musique

The Art of Beatmaking : GrandBazaar

Pour ce douzième épisode consacré à la (double) crème des producteurs suisses, focus sur le duo genevois Luzi & Dar, à l’origine de l’épicerie fine du rap, GrandBazaar.
Écrit par François Graz
Temps de lecture estimé : 10 minutesPublished on
« Le blaze sonne bien, et il définit exactement notre processus créatif, à savoir défricher, sélectionner, concocter ». Depuis son ouverture officielle à l’automne 2023, une supérette swiss-made n’en finit plus de rameuter les consommateurs hip-hop : GrandBazaar. Le spot est géré par deux tenanciers, Luzi & Dar ; le premier est un discret technicien sonore, le second, un loquace digger de samples. Afin de fidéliser une clientèle toujours plus exigeante, pas de communication tape à l’œil ici, uniquement des produits de qualité, entre productions millimétrées et mc triés sur le volet. Présent au sein de notre sélection des meilleurs projets 2023, l’opus initial de la doublette genevoise a rapidement été suivi par son successeur au printemps 2024, dont l’engouement ne cesse de se propager hors de la zone de chalandise helvétique.

Carré dans l’axe.

« Le rap étant beaucoup moins populaire qu’aujourd’hui, quand tu voyais quelqu’un qui se sapait hip-hop, direct tu venais l’aborder » se remémore Dar au moment d’évoquer sa première rencontre avec Luzi. Il faut dire que le duo a été grandement impacté par cette culture : « J’ai toujours été un gros auditeur de musique, plus jeune je lisais beaucoup de magazines spé’ comme l’Affiche. Je me souviens qu’un mec m’avait passé une cassette de Sens Unik, l’album « Chromatic » plus précisément, et ça m’a complétement halluciné. C’est un disque très écrit, avec une partie rouge, verte, bleue, le ciel, l’univers… bref un concept hyper poussé. Le fait de savoir que des mecs de chez nous ont sorti ce projet, ça m’a permis de démystifier le rap et son apparente inaccessibilité ». Du côté de Luzi, ce sont les producteurs américains qui tiennent la corde : « Dans les nineties, c’était vraiment des gars comme DJ Premier ou Pete Rock qui m’ont influencé, Just Blaze aussi. D’ailleurs j’ai commencé à taper des prods via un pote que Dar m’a présenté à la maison de quartier de la Servette, tout est connecté ! ». En effet, comme précisé plus haut, Dar à ce qu’on appelle la tchatche dans le jargon, alors lorsque l’occasion se présente, il cofonde le collectif genevois C.Karré en 1999.
Le crew composé de Van C et Mach C, La Résistance, Dopha, VL, Luzi, Geka, Zaki et Biznesseur écume rapidement les scènes de la ville, assure les premières parties de têtes d’affiches francophones et peaufine sa discographie : « On a sorti une mixtape à l’aube des années 2000 ainsi que des projets jusqu’à 2007. Au bout d’un moment, le rap a évolué avec les années. Les disques ne se vendaient plus, il y’avait beaucoup de violence en concert, et l’aspect technique de la pratique a progressivement été mis de côté. Du coup on s’est tous un peu démotivé, retournant à nos vies professionnelles ». À une échelle différente, les deux potes ont cependant continué à s’intéresser à la musique ; infatigable digger, Dar s’évertue à agrandir sa collection de vinyles en tous genres, tandis que Luzi bosse actuellement dans l’illustration sonore pour une boite de jeux-vidéo basée à Montréal : « Après C.Karré, j’ai continué à faire du son mais sans réellement concrétiser la chose. J’avais un projet solo sur le feu mais je ne l’ai jamais sorti.
Par la suite, j’ai décidé de reprendre les études afin de me professionnaliser en tant que producteur. J’ai donc quitté mon taff dans le domaine bancaire pour partir à Montréal avec ma copine. J’ai eu mon diplôme en 2016, je me suis remis dans le sampling un an plus tard. En novembre prochain, ça fera neuf ans que je réside là-bas ». Lorsque celui-ci revient sur Genève pour des vacances lors de l’été 2022, l’envie de concevoir des prod n’est jamais bien loin : « Luzi me dit qu’il a un plan pour un studio, du coup je passe le voir avec quelques samples sous le bras. En l’espace de trois heures on avait coffré une dizaine d’instru…15 ans après notre dernière session ». Dans la foulée, Dar partage les maquettes avec son réseau dans le but d’avoir des retours. Ceux-ci ont été dithyrambiques, de quoi galvaniser le duo quant à la possibilité d’un réel projet : « Avec Luzi, on a commencé à prendre le truc au sérieux à partir du moment où certains artistes nous ont carrément contacté pour choper des prods. Avec les placements, ce qui est frustrant c’est que tu vas envoyer ta meilleure instru à un mc, et soit t’as pas de news, soit tu te rends compte que le truc a été mixé/pitché d’une manière où tu perds complètement la couleur de ta création. Après réflexion, on a décidé d’inviter des artistes sur notre projet plutôt que de leur courir après ».
GrandBazaar

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De Grand Biznesseur à Grand Bazaareur.

C’est à ce moment là qu’intervient une figure bien connue de la scène culturelle helvétique : Thibault Eigenmann, boss du label Colors Records dont la vision artistique n’est plus à prouver : « On s’est recroisé après plusieurs années avec Dar et on a commencé à causer rap entre passionnés, puis il m’a fait écouter ses instru samplées, j’ai direct accroché. De base je voulais faire une compilation avec Colors Records, mais rien de concret. Au vu de la motivation de Dar je me suis dit qu’il y avait un filon à creuser de ce côté-là. Sans son travail acharné, il n’y aurait pas tout ça. J’ai certes ouvert la porte au projet mais sans l’activité incessante de Dar on aurait mis beaucoup plus de temps. Il gère absolument tout alors qu’il jongle avec sa vie professionnelle à côté. J’ai un grand respect pour ça. Si GrandBazaar a eu un nom très vite dans ce milieu, grâce à lui ».
L’intéressé complète : « Colors Records est un des seuls labels qui a su concevoir des projets suisses de qualité sur le marché. Ce n’est pas que du business c’est aussi du savoir-faire. Collaborer avec le label, c’est avoir accès à un carnet d’adresses incroyable. Mais à ce jour on ne l’a pas encore utilisé, à chaque fois la collab’ se fait de manière organique ». Une année a été nécessaire à la conception de « GrandBazaar (01) », avec toujours le même processus créatif dixit Luzi : « Vu que je suis basé à Montréal et Dar à Genève, on doit se coordonner à distance. En général on écoute des samples toute la semaine et on s’attrape en vidéoconférence le week-end pour mettre nos idées en commun. Parfois ce sont des brouillons, des petites boucles tandis que parfois on laisse tel quel le segment où bien on retravaille les drums. Ce qui arrive assez souvent aussi c’est que je bosse déjà des trucs via les samples que j’ai et on check tout ça ».
Coffrer des tracks, une formalité pour ce duo ultra productif. En revanche, la manœuvre nécessite du temps lorsqu’il s’agit de répartir les titres en fonction de leur tonalité, comme le précise Dar : « Ce qui est important pour nous, c’est de proposer un ensemble cohérent. Par exemple pour le volume 1, on avait ce truc de banger, avec des BPM assez lents, des rappeurs aux voix rocailleuses. C’est pour ça qu’on a pris Zesau, MC City, Veust etc…». Présent sur « Eau de Parfum » ce bon vieux Veuveu illustre à lui seul la direction du projet, son blaze a d’ailleurs été une évidence lors de la conception du son, il en est de même pour Zek et son flow incisif sur « Brûle ». Quand le choix du rappeur ne saute pas directement aux esgourdes de Luzi & Dar, ceux-ci démarchent une sélection d’artistes sur les réseaux : « C’est un délire de fan : on rêve d’avoir tel rappeur sur tel type de prod, alors on le DM et là, magie des internets, il répond. La démarche est hyper fluide dans le sens où on a jamais dû passer par leur management par exemple. Dans d’autres cas, on envoie plusieurs instrus au même gars et on se rend compte qu’il nous amène dans un nouveau délire avec son choix ». Perfectionnistes, les deux helvètes confient retravailler les tracks une fois les voix posées avec un expert en la matière : « Il faut savoir que pour chaque piste, on aime peaufiner le truc au maximum. On a la chance de bosser avec Mr. Lacroix, qui est une pointure dans son domaine ». Paru fin octobre 2023, le premier opus qui réunit Zek, Veust, Grödash, OG BraX, Zesau, Ice Crimi et Black P connaît une ferveur immédiate au sein du paysage hip-hop francophone. La radicalité du projet n’y est pas étrangère, faisant parfois écho à celle du producteur américain The Alchemist, devenue sa marque de fabrique au cours des 10 dernières années : « Lorsqu’on a commencé à réfléchir à la D.A, on savait déjà qu’on voulait à tout prix éviter de tomber dans le piège du revival « c’était mieux avant ». On a pris la décision d’être radical, d’aller au fond du délire même si ça ne plait pas à tout le monde. Par exemple The Alchemist ou Madlib, ce sont deux OG’s de la production qui ont su rester modernes et qui proposent quelque chose de minimaliste tout en étant hyper pointu. C’est précisément notre mindset avec GrandBazaar ».
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Avec son visuel qui renvoie à un étal d’épicerie, la cover de l’EP ne laisse aucunement deviner les sonorités de celui-ci. Un choix fort amplifié par le talent de l’homme derrière la galette, Ivan La Vague, dont l’impressionnant CV graphique à de quoi provoquer des remous. Quant aux clips, ils sont en partie orchestrés par le « consultant de luxe » M.A.M : « Je connais Luzi et Dar depuis l’époque de C. Karré. C’est Thibault qui m’a appelé pour me dire qu’il bossait sur un projet avec eux. Dès le moment où j’ai su qu’Ivan était dans le processus j’ai voulu en faire partie, mais ce qui m’a fait accepter le truc c’est l’écoute du morceau de Veust, j’ai pris une énorme claque. De base on devait juste s’occuper de la D.A et par la suite on a conçu tout le clip en Serbie ». Le natif des Pâquis a d’ailleurs remis le couvert sur le second opus, puisqu’il s’est impliqué dans la D.A du clip « Stamina » d’Ol Kainry, mais pas seulement : « Pas mal de gars m’ont conseillé de me connecter avec Tedax Max car on a un délire similaire. On s’est donc capté à Genève, chopé un beat qu’on kiffe et réalisé une grosse session studio comme ça. Les gens ont l’impression que GrandBazaar c’est un groupe à part entière tellement les artistes sont en synergie ».
Au casting de cette seconde mouture, on retrouve également okis, Jungle Jack, Joe Lucazz, Connaisseur Ticaso, ou encore NikkFurie de La Caution. Les sonorités tranchent dans le vif avec celles du premier skeud, bien plus légères tout comme le timbre de voix des mc’s. Actuellement en train de réfléchir à la couleur de GrandBazaar troisième du nom, Luzi & Dar glissent quelques pistes de réflexion quant à la suite : « Il y’a une nouvelle phase maintenant, ce sont des artistes qui viennent d’eux-mêmes vers nous, c’est hyper gratifiant. Pour ce qui est du futur, on est en train de coproduire et coréaliser avec un autre beatmaker l’entièreté du projet d’un rappeur. On va poursuivre notre collection textile et on aura droit à une première date parisienne en novembre prochain. GrandBazaar va continuer à prospérer, quel que soit son format. Tant qu’on en a l’envie, on va la continuer cette série d’EP. Pourquoi s’arrêter au deuxième si l’on peut s’arrêter au 99 ? ».