L’alpiniste allemand met tout en oeuvre pour prouver le contraire.
C’est une nuit agitée sur l’Everest. Jost Kobusch est seul sur la montagne, emmitouflé dans les lambeaux de sa tente déchiquetée par le vent. En hiver, les vents du jet-stream peuvent atteindre 250 km/h et la température ressentie peut descendre jusqu’à − 70 °C. Les barres de sa tente ayant été arrachées, Kobusch s’enroule dans la toile comme dans une couverture de secours. Les particules de glace projetées par le vent lui lacèrent la peau. En été, l’Everest grouille d’alpinistes, mais en hiver, la montagne est déserte. Ce soir, Kobusch est l’alpiniste le plus seul au monde.
Nous sommes le 24 janvier 2025, et l’Allemand tente la « dernière grande première » sur l’Everest : une ascension en solo, en hiver, sans oxygène et par la dangereuse arête ouest. Le célèbre alpiniste allemand David Goettler lui a donné 0,1 % de chances d’atteindre ne serait-ce que les 6 000 m. Mais Kobusch survit à cette tempête apocalyptique et atteint, non sans peine, l’altitude record de 7 537 m.
Cet hiver, il reviendra pour tenter d’atteindre le sommet. Un an après cette fameuse tempête, Kobusch nous reçoit chez lui et nous fait visiter son appartement. Ses étagères regorgent de livres sur l’éveil spirituel ("Le Pouvoir du moment présent" d’Eckhart Tolle), la concentration ("Deep Work"), les habitudes gagnantes ("Les outils des géants"), la nature humaine ("Sapiens") et l’investissement ("L’investisseur avisé"). « Si un sujet m’intéresse, j’achète les trois à cinq livres les mieux notés sur Amazon, explique Kobusch. Je suis vraiment curieux. C’est mon moteur sur l’Everest, et c’est mon moteur dans la vie. » Et cette BD de Mickey ? « Ça me permet de travailler mon français. »
Kobusch est d’un naturel plutôt enjoué. Son regard est calme et assuré, ses réflexions nuancées et intelligentes. Partout, des indices témoignent d’une vie unique. Une immense photo de l’Everest rappelle son rêve, sa vision, son objectif.
« Ce projet, c’est le truc le plus difficile, le plus énorme et le plus dingue que j’aurais pu imaginer. Me fixer l’objectif le plus audacieux qui soit, ça me force à innover, à concevoir de nouveaux équipements, à m’entraîner plus efficacement, à collaborer avec des spécialistes, à repenser l’acclimatation. C’est cette transformation que je cherche à atteindre. »
Grimper en solo, c’est la liberté : on se laisse porter.
Lors de sa première tentative en 2019-2020, Kobusch a des doutes. Lors de sa deuxième tentative en 2021-2022, les vents sont si violents qu’il ne dépasse pas 6 450 m. Mais à sa troisième tentative en 2024-2025, son nouveau record d’altitude change la donne. Kobusch – et la communauté des alpinistes – commencent à y croire. « Avant, sur les réseaux, la moitié des gens trouvaient ça cool et l’autre moitié se disait : “N’importe quoi ! C’est impossible !” Mais maintenant que j’ai battu le record, les opinions sont en train de changer. »
Le regretté Tom Hornbein – qui a donné son nom au couloir Hornbein sur l’Everest après avoir gravi l’arête ouest au printemps 1963 – estimait que c’était une « entreprise extrêmement risquée », non sans avoir fait remarquer : « Jost a l’air d’avoir la tête bien sur les épaules. » Krzysztof Wielicki, qui a réalisé la première ascension hivernale de l’Everest en 1980, a déclaré : « Je pense que les probabilités sont de 50-50… Mais il faut de la chance. C’est une denrée rare en hiver. »
À l’approche de sa prochaine expédition prévue en décembre, Kobusch est de plus en plus confiant. « Je suis désormais prêt à accepter que c’est possible, dit-il. Mais ça a été tout un processus. » Voici les leçons que Kobusch a tirées de sa quête à la poursuite de l’impossible…
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Une invitation à grandir
Bien avant d’affronter des à-pics de 1 000 m sur l’Everest, Kobusch était incapable de sauter du plongeoir de trois mètres. Kobusch grandit à Borgholzhausen, une petite ville allemande nichée au coeur d’une forêt, et il aime jouer dehors avec ses cinq soeurs. Mais il a le vertige. Alors, à l’âge de 12 ans, il rejoint le club d’escalade de son école. « J’ai réalisé que j’aimais les choses qui me faisaient le plus peur. C’était addictif de ressentir la peur, mais aussi de la canaliser, de la transformer en concentration et de grandir avec elle. »
J’aime le côté sauvage de l’hiver. C’est la montagne à l’état brut.
Kobusch commence par l’escalade en salle. À l’âge de 19 ans, il gravit son premier 5 000, le mont Kenya, puis, quatre ans plus tard, son premier 8 000, l’Annapurna. « J’ai appris très vite. Avec le recul, je me rends compte que ma démarche au début, c’était un peu “apprendre ou mourir” – faire des choses pour lesquelles je n’étais pas prêt, ce qui me forçait à apprendre, parce que si je n’apprenais pas, j’étais mort. J’ai été pris dans des avalanches. Pour être honnête, j’ai fait des erreurs pas mal de fois. »
Loin d’être insuffisamment préparé, il effectue désormais, dans le cadre de son entraînement, des ascensions techniques d’un niveau supérieur à celui requis sur l’Everest, afin de renforcer sa confiance. Kobusch a grandi. Il ne fait pas abstraction de la peur. Il s’en sert. Si son esprit divague pendant une ascension, il s’imagine en train de tomber – le craquement des os, la douleur fulgurante – pour créer un électrochoc et revenir à la réalité. La peur favorise la concentration. Quand on se confronte à ses peurs, on finit par y trouver un sens plus profond. « Aujourd’hui, on vit dans une telle opulence et un tel confort que l’on ne “survit” plus. On cherche un sens à notre vie, et la survie nous en donne un. C’est ce qui rend la montagne si attrayante : en se mettant dans une situation d’inconfort, voire de danger, on redonne un sens à notre vie. »
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Trouver son style
Kobusch est attiré par les défis uniques. En 2017, il réalise la première ascension du Nangpai Gosum II (7 296 m). En 2023, il effectue l’ascension hivernale en solo du Denali (6 190 m). « J’aime ce genre d’alpinisme : ne pas reproduire ce que d’autres ont fait, mais tracer ma propre voie, dit-il. C’est comme résoudre un casse-tête. »
La quête de l’Everest menée par Kobusch est l’ultime expression de son esprit d’indépendance. Mais en se consacrant à des choses qui comptent vraiment pour soi, on entretient une motivation puissante qui permet de surmonter les moments difficiles. « Quand je suis seul en montagne, il n’y a ni applaudissements, ni récompenses. Pour continuer à avancer et faire face à la douleur, il faut une motivation intrinsèque. »
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Ce qui rend plus fort
Kobusch apprécie la pureté de l’indépendance. « Grimper en solo, c’est la liberté : on avance, tout simplement, on se laisse porter, explique-t-il. C’est un état de profonde concentration que j’atteins, très méditatif. Je grimpe en solo parce que c’est la sensation la plus pure qui soit. » Il ressent une grande satisfaction à relever seul des défis en haute altitude. « Pour moi, c’est tout le contraire de la pression. C’est moi qui ai le contrôle. Je peux prendre une décision en une fraction de seconde. Plus on élimine de choses, plus on gagne en liberté.
Pour moi, c’est un privilège. » Mais l’indépendance n’est pas synonyme d’étroitesse d’esprit. Kobusch travaille avec des scientifiques et des kinés. Son entraîneur, l’alpiniste américain Steve House, lui fait régulièrement remarquer ses erreurs. « Pour s’améliorer, il faut garder à l’esprit ce que l’on ne maîtrise pas encore, explique Kobusch. Et la seule façon de progresser, c’est que quelqu’un nous le dise. »
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À défis uniques…
En hiver, les vents du jet-stream sculptent une glace bleue dure comme la pierre. « Sur la glace bleue, c’est difficile de grimper, et impossible de se construire une grotte de neige pour s’abriter en cas de tempête violente, poursuit-il. J’étais complètement exposé, c’est pour ça que ma tente a été déchiquetée [en 2025]. En hiver, avec le spindrift [particules de neige emportées par le vent], on se croirait dans une tempête de sable. Je me protège le visage avec des bandes de kinésiologie, une cagoule, un masque respiratoire et un masque pour les yeux. Aucune partie de ma peau n’est à l’air libre, sinon bonjour les engelures ! »
En hiver, la montagne est aussi « plus haute ». « L’air froid étant plus lourd, il descend, ce qui veut dire moins de pression au sommet. Et qui dit moins de pression, dit moins d’oxygène. » Les données météorologiques indiquent qu’en hiver, la pression au sommet de l’Everest, à 8 848 m d’altitude, correspond en réalité à celle qui règne à 9 134 m. Donc, pour un corps humain en quête d’oxygène, l’Everest est en quelque sorte plus haut de 286 mètres pendant l’hiver.
Comme le savent bien les ultrarunners du désert et les nageurs en eau froide, les conditions difficiles sont source de récompenses primaires et vivifiantes. « J’aime le côté sauvage de l’hiver », insiste Kobusch. Il n’y a pas la queue jusqu’au sommet. Rien que le silence. « Ce qu’on a devant les yeux, c’est la montagne à l’état pur, à l’état brut. En hiver, je me sens vivant. Il n’y a que moi, mes capacités et la montagne. »
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Se mettre en condition
Kobusch doit donc se préparer rigoureusement à ce défi qui mettra ses poumons à rude épreuve. « En alpinisme, le meilleur produit dopant, c’est l’oxygène, dit-il. Ces gens qui passent de New York au sommet de l’Everest en quelques jours utilisent de nombreuses bouteilles d’oxygène. Sans oxygène, l’ascension est plus authentique. Mais ça abîme le corps. On perd de la masse musculaire. C’est comme respirer à travers une paille. »
Pour mettre son corps en condition, Kobusch dort dans une tente hypoxique et s’entraîne en altitude autour de Chamonix. En juillet, il a commencé par gravir des sommets de 7 000 m au Kirghizistan, puis il se rendra au Népal en octobre pour gravir deux 8 000, avant de tenter l’ascension de l’Everest vers le 22 décembre.
À basse altitude, on peut s’entraîner dur, mais on ne s’acclimate pas. À plus haute altitude, on peut s’acclimater, mais on ne s’entraîne pas aussi bien. « Le secret, c’est le protocole », dit-il. Mais en repoussant les limites de son corps, il explore celles du potentiel humain. La difficulté améliore les performances. « Je veux faire l’expérience de la vie et rester curieux de tout ce qui est possible. »
Pour se préparer à son défi sur l’Everest, Kobusch prépare un équipement sur mesure. « Je me sens comme un gamin en train de créer son costume de superhéros. » Il utilisera un système de couches selon la technique de l’oignon, notamment avec une nouvelle combinaison en duvet conçue en partenariat avec la marque coréenne de vêtements outdoor Blackyak. Cette combinaison est dotée d’un harnais de maintien interne innovant qui permet de répartir le poids au niveau des hanches, et non pas sur les épaules. Kobusch peut ainsi dézipper la partie supérieure et attacher les manches à la taille, ce qui lui permet de se rafraîchir sur les tronçons d’escalade difficiles, mais aussi de remonter rapidement la fermeture éclair si les conditions changent.
Sa veste extérieure est dotée d’une capuche en fourrure hydrophobe composée de fibres courtes et longues qui créent des turbulences afin de protéger son visage du vent glacial. Et pour survivre aux tempêtes hivernales, son prototype de tente ultra-légère comporte davantage de barres que les autres tentes de cette gamme de poids. « Ce défi est une épreuve de haute performance, comme la F1. Il faut concevoir une voiture plus performante, trouver de nouvelles solutions. »
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Savoir improviser
Parmi les risques, on compte les avalanches, les chutes de pierres et les tempêtes soudaines. « La montagne change, elle aussi, dit Kobusch. En 2019, j’ai réalisé une ascension glaciaire spectaculaire sur l’Everest, mais quand je suis redescendu, une partie de la voie avait disparu. Elle s’était décrochée de la montagne ! »
La clé du succès quand les conditions sont imprévisibles, c’est l’improvisation. Mais pour cela, il faut de l’expérience. En 2013, Kobusch faisait l’ascension du pic Lénine (7 134 m) au Kirghizistan lorsqu’une tempête a arraché sa tente de ses ancrages et que celle-ci a commencé à glisser vers une crevasse. S’il était resté à l’intérieur, il serait mort. Mais s’il était sorti de la tente, il aurait eu des engelures et aurait dû marcher 80 km jusqu’au village le plus proche. Alors, il a traîné vsa tente gonflée par le vent jusqu’à une crevasse plus petite et moins profonde, et il a dormi coincé dans cet espace aux allures de cercueil. « Donc quand la même chose m’est arrivée avec ma tente sur l’Everest [en 2025], j’étais prêt. Quand [sur le pic Lénine] je glissais avec la tente, ça faisait comme une voile. Du coup, sur l’Everest, j’ai enlevé les barres et me suis simplement enveloppé dans la toile. C’est de l’improvisation. Mais basée sur une expérience passée. »
Lors de son expédition sur l’Everest en 2019-2020, Kobusch a passé 64 jours en montagne, effectuant de nombreuses montées et descentes pour récupérer son équipement, apprendre et s’acclimater. En 2024-2025, son ascension record ne lui aura pris que six jours. « Ce délai était révolutionnaire. Je pense que sept jours, ça devrait aller pour le sommet. »
Cette approche n’est ni irréfléchie ni arrogante, mais logique et sûre. « Si on passe trop de temps là-bas, on cumule les jours de mauvaise récupération et de dégradation physique, et plus le nombre de jours augmente, plus la météo devient imprévisible et plus on s’expose à des risques. Aller vite, c’est jouer la sécurité. »
Une excellente condition physique est la clé pour gravir l’Everest aussi rapidement. « Le véritable défi de l’Everest, c’est le cardio : il faut des jambes solides et un coeur fort pour réussir à pomper l’oxygène. » S’il est capable de gravir l’Everest aussi rapidement, c’est uniquement grâce aux mois passés à travailler sa condition physique, sa force, sa précision, son équilibre et sa capacité à prendre des décisions sous pression.
Ce projet, c’est le truc le plus énorme et le plus dingue que j’aurais pu imaginer.
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Un mental de champion
Pour booster sa résilience dans les moments difficiles, Kobusch s’est créé une boîte à outils mentale. « Je n’utilise jamais le mot “problème”, dit-il. Il n’y a que des défis et du potentiel. » Kobusch s’efforce de rester dans l’instant présent.
« Je suis comme un yogi. Par exemple, si la casserole se renverse et que je me retrouve avec de l’eau dans mon sac de couchage, je profite de ce moment de profonde méditation pour me dire : “C’est un fait, maintenant, il va vraiment faire froid cette nuit.” Je n’ai pas de réaction émotionnelle ; je me contente d’exister. »
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Archiver les souvenirs
Kobusch se décrit lui-même comme un « archiviste d’expériences ». Chaque ascension, chaque séance d’entraînement lui permet d’acquérir de nouvelles compétences et d’en tirer des enseignements. Quand Kobusch a commencé à rêver de l’Everest, il savait qu’il n’était pas l’homme de la situation. Mais il savait aussi qu’en apprenant, en grandissant, il pourrait, avec le temps, devenir cet homme. « Mon évolution n’est pas encore terminée, et ce processus est fascinant, conclut-il. Mon objectif, ce n’est pas d’atteindre le sommet de l’Everest, c’est d’être le meilleur alpiniste possible. Je sais faire pas mal de choses. Je ne suis peut-être pas le meilleur en escalade, mais je suis le meilleur pour tirer parti de toutes ces compétences, que je maîtrise à un niveau supérieur à la moyenne, et pour les associer à mes capacités mentales et à mon expérience de la haute altitude afin d’en faire quelque chose d’extraordinaire. »
- Camp de base : Il installera son campement sur un glacier recouvert de rochers et d’éboulis.
- Couloirs de glace : Kobusch doit d’abord se frayer un chemin à travers un dédale de ruisseaux gelés, c’est un peu « comme faire du patin à glace en montée ».
- Cône d’avalanche : Il devra traverser un cône de débris dans lequel il avait lui-même été pris en 2019-2020. « J’avancerai rapidement pour limiter mon exposition au maximum », explique-t-il.
- Tours rocheuses et parois de glace : Il devra grimper des parois aussi raides que des gratte-ciel.
- Langue glaciaire : « Le glacier est un labyrinthe de glace et de grandes crevasses », prévient Kobusch.
- Glace bleue : Après le col de Lho La, on trouve de la glace bleue glissante et dure comme la pierre – terriblement difficile à escalader.
- Traversée : Une longue traversée, avec des montées et des descentes mais peu de dénivelé positif, va prolonger l’ascension périlleuse de Kobusch à cet endroit.
- Couloir Hornbein : Il s’agit d’un couloir raide et étroit, composé de glace, de rochers et de neige, situé entre 8 000 et 8 500 m d’altitude. « Personne n’y est jamais passé en hiver », dit-il.
- Escalade à 8 500 m : Juste avant le sommet se trouve une paroi rocheuse presque à la verticale.