Morgane Herculano à  Polignano a Mare, en Italie.
© Romina Amato
Cliff Diving

Dame de cœur et de cran

Morgane Herculano, première Suissesse aux Red Bull Cliff Diving World Series, plonge de 22 mètres. Entre passion et pression, elle évoque avec nous l’angoisse de la performance avant le grand saut.
Écrit par Christof Gertsch
Temps de lecture estimé : 12 minutesPublished on
Savez-vous combien de temps dure un plongeon depuis cette hauteur ? Moins qu’il n’en faut pour lire cette phrase. Mais pour en arriver là, il faut la moitié d’une vie.
Un jour d’été à Polignano a Mare, en Italie, il fait une chaleur étouffante. En bas : les eaux limpides de l’Adriatique. En haut : le calme absolu. Morgane Herculano se tient sur la plateforme qui sort de la falaise tel un tremplin vers le néant. Sur la pointe des pieds, dos à l’eau.
Morgane occulte tout ce qu'elle ne peut pas contrôler.

Morgane occulte tout ce qu'elle ne peut pas contrôler.

© Romina Amato

Dans quelques instants, elle va se jeter dans le vide, atteindre une vitesse proche de 80 km/h en chute libre et s’enfoncer dans l’eau avec la même force qu’une voiture sans freins dans un mur.
Bien sûr qu’elle a peur. Prétendre le contraire serait mentir. On le voit sur son visage. Les paupières qui battent un bref instant, la bouche pas tout à fait sereine, le corps un peu trop en tension.
Morgane Herculano, 25 ans, est la première Suissesse à participer aux Red Bull Cliff Diving World Series. Elle parle ouvertement de ce qui est souvent passé sous silence dans son sport: la peur avant le plongeon.
Je voulais faire quelque chose qui fasse dire à tout le monde : "Waouh !
Elle grandit dans une famille tranquille, étrangère au sport de compétition. Morgane est différente de ses quatre frères et sœurs, depuis toujours : plus bruyante, plus téméraire, on la remarque plus. Ce qui la pousse un jour à se mettre au plongeon? Elle veut apprendre le salto arrière pour frimer à la piscine devant les garçons. « Je voulais faire un truc que tout le monde trouverait incroyable. »
Elle a 10 ans, apprend vite, s’entraîne dur. Les années qui suivent, elle plonge des milliers de fois des tremplins d’un mètre et trois mètres et des plateformes de cinq, sept et dix mètres. Elle remporte 24 fois le titre de Championne suisse.
C’est en 2017, à l’âge de 17 ans, qu’elle fait ses débuts en cliff jumping. Quelques amis de Genève – où elle vit depuis l’enfance – l’emmènent dans la vallée de la Maggia, dans les gorges étroites de Ponte Brolla. Un haut-lieu du cliff jumping. «Viens avec nous, lui disent-ils. Juste pour regarder. » Mais Morgane n’est pas du genre à regarder.
Elle se concentre sur ce qu’elle maîtrise : technique, timing, posture.

Elle se concentre sur ce qu’elle maîtrise : technique, timing, posture.

© Romina Amato

Elle se change, grimpe la falaise jusqu’à la plateforme, 19 mètres au-dessus de l’eau. Elle hésite un instant, elle a peur comme jamais. C’est tellement plus haut que tout ce qu’elle connaît. Un autre monde. De là, on ne tombe pas, on fonce dans le vide. La vitesse augmente de manière exponentielle. Et surtout: la technique est radicalement différente. Jusqu’à dix mètres, on entre dans l’eau la tête la première. Au-delà: avec les pieds. Tout autre choix serait de la folie. Les épaules, les mains, la tête, tout pourrait y passer. Passer du plongeon au cliff jumping, c’est apprendre un nouveau sport.
Mais cela, Morgane l’ignore encore. Elle plonge. Fait un peu trop de rotations. N’atterrit pas sur les pieds, mais presque sur le dos. Elle se blesse au coccyx, ne peut plus s’asseoir droite pendant trois mois et a des douleurs en permanence.
Elle n’en dit rien à sa famille, bien qu’ils partent ensemble en vacances peu de temps après. « Je ne voulais pas qu’ils s’inquiètent, admet-elle. Il y avait peut-être aussi un peu de fierté là-dedans. Je m’étais mise dans ce pétrin, alors je voulais m’en sortir seule. Je ne voulais pas qu’ils pensent que je ne maîtrisais pas la situation. »
Avant elle a remporté 24 titres de Championne suisse en plongeon.

Avant elle a remporté 24 titres de Championne suisse en plongeon.

© Romina Amato

Du tremplin à l’élite universitaire

Mais il faudra attendre longtemps avant qu’elle replonge de cette hauteur. Elle part étudier l’économie à Harvard (États-Unis). Grâce à un crowdfunding, elle récolte 250 000 francs pour se payer ces prestigieuses études. Elle intègre l’équipe de natation et de plongeon, s’entraîne tous les jours avant les cours, représente l’université lors des compétitions. En 2020, elle remporte le titre de l’Ivy League au plongeoir d’un mètre – l’une des plus hautes distinctions du sport universitaire américain. L’Ivy League regroupe les huit universités les plus traditionnelles et les plus prestigieuses des États-Unis, dont Harvard, Yale, Princeton et Columbia. Élitistes sur le plan académique, elles n’en sont pas moins compétitives sur le plan sportif. Gagner en Ivy League, c’est intégrer l’élite. Dont Morgane fait désormais partie !
En haut à gauche : Molly Carlsen, Madeleine Bayon, Morgane, Simone Leathead

En haut à gauche : Molly Carlsen, Madeleine Bayon, Morgane, Simone Leathead

© Romina Amato

Au Red Bull Cliff Diving : Rivales en compétition, amies dans la vie

Au Red Bull Cliff Diving : Rivales en compétition, amies dans la vie

© Romina Amato

Mais il faut se rendre à l’évidence : elle ne peut pas (encore) vivre du plongeon. Il lui faut un job. Elle décroche le meilleur qui soit après l’obtention de son diplôme en 2022: elle devient assistante de recherche à la Harvard Business School. Sa professeure, Karen Mills, était la directrice de la Small Business Administration, dans le cabinet de Barack Obama.
Morgane Herculano rédige des business cases, c’est-à-dire des études de cas pour les cours, qui sont ensuite discutées en classe à Harvard. Comme sur "Wordle", le jeu de mots en ligne mondialement connu, qu’un développeur a d’abord conçu comme cadeau pour sa compagne, avant de le revendre au "New York Times" pour un montant de plusieurs millions.
On peut allier courage et sensibilité. Charme et ingéniosité. Sportivité et intellect.
Morgane se jette à corps perdu dans le travail, sans se douter que ces connaissances lui serviront bientôt. En effet, fin 2022, elle regarde un documentaire sur l’histoire du cliff jumping en Suisse. Elle est éblouie – et agacée : pas une seule femme n’est mentionnée. Elle est révoltée. Puis se dit: très bien, puisque c’est ainsi, elle sera la première.

La marque Morgane

C’est comme cela que commence cette folle histoire. Avec l’idée de faire changer les choses. De défendre la cause des femmes. D’être un modèle. Sérieusement ou pour le show? Un peu des deux.
C’est en 2024 que Morgane vit sa première véritable année de compétition en tant que plongeuse de haut vol. Elle est invitée aux Red Bull Cliff Diving World Series, se classe onzième à Boston, septième en Irlande du Nord, dixième à Montréal. Elle termine à la onzième place aux championnats du monde et est élue European High Diver of the Year à la fin de l’année.
Dans les hauteurs, Morgane se prépare pour son prochain saut.

Dans les hauteurs, Morgane se prépare pour son prochain saut.

© Romina Amato

Mais comment faire pour continuer à financer tout cela? D’autant que son contrat à la Harvard Business School prend fin à l’automne 2025. Morgane Herculano le sait: le cliff jumping est une passion, mais il n’y a pas grand-monde pour qui c’est un métier. Les prix qui récompensent les victoires en compétition ne sont pas très élevés et il n’y a pas d’aides financières. Mais elle a une idée : elle décide de raconter son histoire. Celle de la Suissesse qui vit aux États-Unis. De la diplômée de Harvard qui plonge de falaises de 22 mètres de haut. De la jeune femme indépendante qui s’affirme dans un domaine masculin. Son CV devient son propre business case.
Je voulais faire un truc que tout le monde trouverait incroyable !
Elle se forge un profil solide et authentique sur les réseaux sociaux. Mais toute bonne histoire a besoin d’une trame. Et de mystère : il ne faut pas tout dévoiler. Elle n’expose pas sa famille notamment. Ni ses amies et amis, à quelques exceptions près. Sa vie derrière la caméra lui appartient. Devant la caméra, elle montre ce qu’elle a envie de montrer: détermination, élégance, maîtrise du corps. « Je veux casser les stéréotypes, dit-elle. Mon message, c’est qu’il faut arrêter de vouloir mettre tout le monde dans une case. On peut être tout ce qu’on veut: allier courage et sensibilité. Charme et ingéniosité. Sportivité et intellect. »
Elle gère ses réseaux comme une pro, publie quotidiennement sur plusieurs plateformes, planifie, filme, fait ses montages elle-même. C’est un business. Mais elle aime ça. Parce qu’elle ne veut pas simplement cumuler des followers. Elle veut les inspirer.

Plongeon dans une autre vie

Le monde du cliff jumping est sauvage, dur et d’une beauté à couper le soufe. Un monde des extrêmes, où la discipline se mêle à la perte de contrôle, l’adrénaline au silence, la maîtrise du corps à la peur primaire. Un monde à mille lieues de la piscine couverte, du chlore, du bassin carrelé et de l’air étouffant. «En cliff jumping, on sent le vent dans ses cheveux et le soleil sur sa peau, il y a les embruns, le courant, la falaise », explique Morgane. Les plongeoirs flexibles laissent place à des plateformes rigides au-dessus de l’eau écumante. L’effort physique est ardu à décrire. Morgane s’y essaie quand même: «Le cliff jumping, c’est tellement difficile que l’on ne peut pas faire plus de cinq plongeons par jour. Au bout d’un moment, le corps n’en peut plus, mis à mal par la force des chocs. Et on ne peut pas non plus enchaîner plus de cinq jours d’affilée. »
Le cliff jumping est un sport à part. Mais avec une histoire fascinante: ses origines remontent au XVIIIe siècle, quand les guerriers polynésiens d’Hawaï se jetaient dans la mer depuis les falaises pour prouver leur courage, leur force et leur loyauté. Plus tard, des cascadeurs sillonnaient les foires avec leurs plongeons dans des tonneaux d’eau. Dans les années 1980 et 1990, des têtes brûlées ont commencé à chercher des parois rocheuses de plus en plus hautes – jusqu’à ce que Red Bull en fasse une série de compétitions dans les années 2000. Depuis, l’élite mondiale en la matière voyage de spot en spot: des fjords de Norvège à la vieille ville de Mostar, des Açores aux Philippines, en passant par Beyrouth. Et Morgane Herculano fait partie de cet univers – en tant que plongeuse invitée qui se bat pour obtenir un droit de participation permanent.
Avant chaque saut, Morgane Herculano se recentre.

Avant chaque saut, Morgane Herculano se recentre.

© Romina Amato

« Je me suis entraînée. Je peux le faire. »

« Je me suis entraînée. Je peux le faire. »

© Romina Amato

Le droit d’avoir peur

Dans les sports extrêmes, il existe une loi tacite : respect, oui; peur, non.
C’est quelque chose que l’on entend souvent. « La hauteur, je la respecte. » Ce que l’on n’entend presque jamais en revanche, c’est: « La hauteur me fait peur. » Pourquoi ? Parce que l’on associe «peur » à « échec » ? Pourtant, elle est toujours là, cette peur, surtout à 22 mètres au-dessus de l’eau. Ou à 28 mètres, pour les hommes.
Les mentalités commencent à évoluer dans l’univers du cliff jumping à Polignano a Mare (Italie). Ce sont surtout les femmes qui en parlent. Elles ne font aucun secret du fait qu’elles ont peur. Avant chaque plongeon. Parce qu’elles savent que la peur n’est pas une faiblesse. C’est un outil, une boussole, un système d’alerte. Parfois une assurance vie.
« La peur nous protège » : tels sont les mots de la Canadienne Molly Carlson, l’une des meilleures et des plus célèbres plongeuses de haut vol au monde, avec sept millions d’abonnés sur Instagram. Morgane, dit-elle, apporte de la joie dans le groupe. Mais aussi un certain sérieux. « Elle sait à quel point ce que nous faisons est dangereux, développe Carlson. En parler avec elle, c’est très libérateur. » Pour Molly Carlson, la peur doit avoir sa place. « Si j’essaie de la repousser, elle me prend toute mon attention. Alors je me bats contre elle et je perds ma concentration. »
Je ne veux pas me débarrasser de la peur. Je veux apprendre à vivre avec.
Un jour, elle a été trop intrépide. Elle venait de réussir un plongeon de classe internationale, le Front Quad Half Pike. Se sentant invincible, elle ne s’est pas concentrée sur son plongeon lors de son deuxième essai, elle ne pensait qu’à une chose : faire une bonne vidéo pour Instagram. « J’étais distraite, se souvient-elle, et j’ai fait un plat. »
Elle a eu de la chance et s’en est tirée avec une commotion cérébrale. Mais le sentiment qu’elle a éprouvé ensuite, elle ne l’oubliera jamais. « C’est la seule fois où je n’ai pas eu peur, dit-elle. Et c’est bien ce qui a posé problème. »
À Polignano a Mare, elle est concentrée à chacun de ses plongeons et pourtant: elle évalue mal la distance qui la sépare du bord de la plate-forme, se trompe de quelques centimètres, glisse – et chute dans le vide. Le public retient son souffle. Les autres plongeuses sont pétrifiées. Mais Carlson retrouve ses repères dans l’air, atterrit les pieds en premier et par miracle, s’en sort presque indemne. Un véritable rappel à l’ordre pour quiconque aurait oublié de quoi il est question ici.
Tension, concentration et précision sont essentielles pour des sauts.

Tension, concentration et précision sont essentielles pour des sauts.

© Romina Amato

Morgane est encore nouvelle, mais elle aussi s’est habituée à ce que la peur ne la quitte jamais. Parfois, ce n’est qu’un murmure, d’autres fois, c’est un cri. Elle peut picoter ou paralyser, mais elle ne disparaît jamais complètement. « Je ne veux pas m’en débarrasser, dit Morgane. Je veux m’entendre avec elle. »
« Le saut est terminé, tu refais surface, et tu as l’impression d’être sur une autre planète. »
Il y a mille et une façons de gérer sa peur. Cela peut passer par le silence, le repli sur soi, l’isolement. Morgane, c’est tout le contraire : quand elle a peur, cela s’entend. Presque trop. Elle parle beaucoup, parfois de manière agressive, lance des phrases toutes faites à la ronde – comme si elle voulait se rappeler qu’elle est là, qu’elle est vivante. « Je suis légèrement insupportable dans ces moments-là », dit-elle en riant.

La meilleure sensation au monde

Deux secondes. C’est le temps dont Morgane Herculano dispose pour réaliser trois saltos et une vrille et demie. Elle voit la surface de l’eau pour la dernière fois une demi-seconde avant l’impact. Elle vole ensuite à l’aveugle en direction de l’eau – à près de 80 km/h.
Le dernier moment est crucial. Depuis la plateforme de dix mètres, on peut encore se permettre un angle de 45 degrés par rapport à la verticale lors de l’immersion. Depuis la falaise, une petite erreur et c’est le plat. Soit on tourne trop longtemps et on atterrit sur le dos. Soit pas assez et on atterrit sur le ventre. On risque alors des contusions, des lésions internes et, dans le pire des cas, une perte de connaissance.
Le public est euphorique, le soulagement après le saut est palpable.

Le public est euphorique, le soulagement après le saut est palpable.

© Romina Amato

Morgane Herculano au Red Bull Cliff Diving à Polignano a Mare.

Morgane Herculano au Red Bull Cliff Diving à Polignano a Mare.

© Romina Amato

Un plongeon plus court qu’une pensée. Et aussi impitoyable qu’un accident de voiture en cas d’erreur. Mais quand tout se passe bien, quand le corps est bien aligné, quand la technique, le courage et le timing s’unissent pour créer un moment parfait – alors, nous dit Morgane Herculano, c’est « comme un orgasme ».
Et elle est très sérieuse : « Là-haut, on est en plein stress, on a le trouillomètre à zéro – et puis, tout d’un coup, c’est fait. Le plongeon est terminé, on refait surface et on a l’impression d’être sur une autre planète. »
Deux secondes. Le bonheur se résume à cela. Mais pour en arriver là, il faut la moitié d’une vie.

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Morgane Herculano

Morgane Herculano became the first Swiss female to compete in the Red Bull Cliff Diving World Series in 2024, making three wildcard appearances in her debut season.

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