Nouveau drive: Naomi Lareine à la séance photo du Red Bulletin à Zurich.
© Dan Cermak
Musique

Naomi Lareine: La reine de l'aréne

Enfance difficile, père connu, sortie touchante : la reine du R ’n’ B Naomi Lareine s’émancipe de sa propre histoire. Avec dureté, avec amour, mais surtout avec la puissance de leur musique.
Écrit par Anna Kerber
Temps de lecture estimé : 7 minutesPublished on
Backstage de L’Amalgame, Yverdon-les-Bains. Rage Against the Machine résonne dans les enceintes. “And now you do what they told you!” Naomi chante en chœur sans quitter des yeux la partie de baby-foot en cours. Perdre, c’est pas trop son truc. La confiance, beaucoup plus, que ce soit en l’univers ou en ses propres capacités.
Même à Binz à Zurich, Naomi ne laisse personne lui dire quoi que ce soit

Même à Binz à Zurich, Naomi ne laisse personne lui dire quoi que ce soit

© Dan Cermak

Elle a fait du chemin depuis son premier single, Sweet Latina. La presse loue unanimement sa voix de velours, son art de fredonner les riffs, son énergie sur scène et surtout son charme sincère. En 2020, elle est nominée aux Swiss Music Awards dans la catégorie «Best Talent» puis participe à l’émission télé Sing meinen Song.
Si elle a su s’imposer comme la nouvelle coqueluche des médias, c’est grâce à sa manière d’aborder des sujets qui font écho. Naomi Lareine, 29 ans, s’appelle en réalité Bruderer. Son père, Martin, était joueur de hockey sur glace professionnel. Sa mère, moitié Sénégalaise, moitié Mauritanienne, s’est faite adopter en France et a souffert longtemps de troubles psychologiques. L’enfance de Naomi est marquée par les déménagements et les épisodes de harcèlement scolaire en raison de son corps frêle et de sa couleur de peau. Elle fera sou- vent parler ses poings, ne trouvant pas d’autres moyens de se défendre, puis se jettera à corps perdu dans le foot jusqu’à devenir défenseuse au sein de l’équipe nationale des moins de 19 ans. Elle fera son coming-out public à travers sa musique. Lesbienne, tatouée, elle admire Alicia Keys et est devenue une influenceuse de mode adulée par la génération Z sur TikTok.
Autant d’aspects de sa personnalité qui touchent le public, en bien comme en mal: harcèlement, regards de travers, applaudissements, récompenses... et au beau milieu de cet ouragan, une jeune femme qui sait enfin plus ou moins ce qu’elle veut: ne pas avoir une étiquette. Ni au niveau de sa personnalité, ni au niveau de sa musique. Naomi a fait son coming-out à travers ses textes, en chantant “girls, girls, girls” plutôt que “boys, boys, boys”. Une vraie libération, constate-t-elle avec du recul. Elle a dû s’armer de courage : elle-même mettra pas mal de temps à accepter sa propre sexualité, plus que ses proches, d’ailleurs, qui accueilleront la nouvelle avec sérénité. « C’était l’évidence même », dira d’ailleurs sa mère.
Aujourd’hui, cela est presque anecdotique, tant les médias ont partagé cet aspect de sa vie en long, en large et en travers : Naomi partage un appartement à Opfikon avec sa petite amie (la fameuse “girl next door” dans ses chansons), et ses deux chats. Et elle en a marre qu’on lui demande quand elles vont se marier, marre d’attirer les regards. Sa petite amie Gina est tatoueuse et est elle-même couverte de tatouages. Naomi est toujours frappée du manque d’éducation des gens qui les dévisagent dans la rue comme des bêtes curieuses. «Non mais, sérieux ! » Le reste du temps, elle se met rarement en rogne.
Quotation
Se battre, faire des choses comme faire du sport – c'est ce qui fait qu'on est un dur dans le pop biz.
Naomi Lareine
Sauf quand on la klaxonne, rajoute Naomi qui se déplace de plus en plus en voiture maintenant qu’elle possède une Lexus. « Dans ces moments-là, je me rends compte que les gens sont super aggros ! » Lareine elle-même n’est pas toujours une reine de patience, parfois trop ponctuelle pour ne pas faire perdre de temps aux autres. Mais en revanche, elle traite tout le monde avec le même respect et la même courtoisie.

Le sceptre du Capricorne

« Les gens oublient que je n’en suis encore qu’à mes débuts, confie-t-elle. J’ai encore tellement de projets.» Le secret de son succès tient en deux mots : boulot et confiance en soi. « Le sport m’a beaucoup apporté, constate-t-elle en repensant à sa carrière professionnelle. Se battre, ne rien lâcher, ça rend plus fort.» Et puis, c’est une Capricorne : foncer tête baissée vers l’obstacle, c’est parfois nécessaire. En début d’année, elle a monté un nouveau groupe de zéro et contrôle chaque détail de sa musique d’une main de fer. « C’est la meilleure décision que j’aie jamais prise, affirme-t-elle. On sait exactement ce qu’on fait et où on veut aller. » Prochain objectif : une carrière internationale. Elle a la prestance nécessaire, le professionnalisme aussi. Une démarche cool et assurée, des mouvements de bras hypnotiques et une incroyable présence scénique.
C'est un peu de luxe : Naomi avec une Lexus RZ à Binz.

C'est un peu de luxe : Naomi avec une Lexus RZ à Binz.

© Dan Cermak

Un licenciement comme booster

Elle sait qu’elle est souvent sa pire ennemie. Elle est toujours trop dure envers elle-même. Impitoyablement exigeante. Souvent bien plus qu’envers les autres. La plupart des phrases qu’elle se répète en boucle dans la tête commencent par «Tu dois...» Et se terminent par « Tu peux mieux faire. » Pourtant, elle a déjà fait son chemin de croix. Elle a mis du temps à s’émanciper, à devenir une artiste indépendante. Peut-être même ne l’aurait-elle jamais fait si la boîte de cartes de crédit pour laquelle elle travaillait au service clientèle ne l’avait mise à la porte pour cause d’absences répétées (elle consacrait trop de temps à sa musique). Libération ? Non, angoisses existentielles et même crises de pa- nique : comment payer le loyer, qu’est-ce qui va se passer, trouverais-je encore des contrats publicitaires pour m’en sortir ?
Quotation
La première chanson résonne tellement : Puis-je faire ça ? Suis-je un imposteur …?
La peur des concerts, la peur de chanter devant une salle vide parce que personne n’aime sa musique ou ses spectacles, ne l’a jamais vraiment quittée ; pas même après les ovations de milliers de fans lors de ses concerts, comme suite à sa performance lors du rendez-vous incontournable de l’été, le Festival de Jazz de Montreux: «Dans les premiers rangs, tout le monde chantait avec moi. C’était incroyable ! » Toujours cette angoisse qui la saisit avec la première chanson, avant de se détendre en entonnant la prochaine. « J’ai un peu le syndrome de l’imposteure», dit-elle en riant. Une représentation très loin de la réalité, quand on voit l’ampleur de son succès.
Naomi veut aller sur les scènes pop internationales

Naomi veut aller sur les scènes pop internationales

© Dan Cermak

Dans l’industrie de la musique, elle sait qu’elle peut compter sur son ami et mentor, le rappeur Stress, et son producteur Mykel Costa. Et en privé, sa copine est toujours là pour la soutenir. « Elle est plus jeune que moi, mais de nous deux, c’est elle la plus mûre, j’ai sûrement plus appris d’elle que le contraire », plaisante-t-elle.

La joie de vivre à un rythme effréné

«Dans le futur, je me vois bien en artiste im- prévisible. J’ai besoin d’être libre et de me faire plaisir quand je chante, poursuit-elle, expliquant que c’est la seule manière de res- ter authentique. Les gens le sentent quand on a plaisir à faire ce que l’on fait. C’est là que la musique est bonne. En ce moment, je suis très concentrée sur mes propres sensations, j’ai en- vie de faire de la musique positive », explique Naomi. Des airs rythmés qui donnent envie de bouger. Non pas parce que c’est son état géné- ral : elle est parfois triste et a envie de musique triste, et d’autre fois il lui faut des beats joyeux pour se remonter le moral. En ce moment, ça se traduit par un mix entre R&B, pop, électro et rythmes afro.
« Mais si demain j’ai envie de faire du rock, je ferai du rock ! » Elle ne lâche pas cela comme une ado rebelle prête à se friter à la récré, mais comme une amoureuse de la musique, une passionnée du son qui veut continuer de tout donner parce qu’elle sait qu’elle en est capable.
Pendant ce temps-là, les petits concerts en plein-air ont pris fin. Le public d’Yverdon s’est rapproché de la scène principale et de leur star. La furieuse partie de baby-foot en backstage s’est soldée par une victoire pour l’équipe de Naomi sous les derniers accords de Rage Against the Machine, et de cette rengaine finale que l’on connait si bien : “Fuck you, I won’t do what you tell me!” En piste !