Triathlon

Natascha Badmann: J’ai pleuré, j’ai râlé, mais je n’ai jamais abandonné

© Gian Paul Lozza
NATASCHA BADMANN, 53 ans, est considérée comme la reine du triathlon. Nous l'avons rencontrée chez elle à Zofingue, en Argovie, pour parler elle vie.
Écrit par Wolfgang WieserPublié le The Red Bulletin
Avant toute chose, trois chiffres pour les non-habitués du triathlon: 3,86 km à la nage, 180,2 km à vélo et 42,195 km – la distance d’un marathon – decourse à pied. Trois chiffres qui, pendant un quart de siècle, ont profondément marqué la vie de Natascha Badmann, véritable légende Red Bull. Aujourd’hui, elle donne des conférences sur la slow life, la diminution du stress et le parfait équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Avec son coach, qui est aussi son compagnon, elle entraîne des triathlètes sur l’île de la Grande Canarie et continue de participer à des compétitions.
Lors de son premier triathlon en 1996 à Hawaï, Natascha termine 2e .
Lors de son premier triathlon en 1996 à Hawaï, Natascha termine 2e .
The Red Bulletin: Est-ce que je vous empêche de vous entraîner ?
Natascha Badmann: À vrai dire, oui. (rires) Il fait beau aujourd’hui, mais il fera beau aussi demain.
Vous aurez 54 ans en décembre. Estce que vous vous entraînez encore beaucoup?
J’essaie de m’entraîner tous les jours. Mais à une intensité qui varie selon mes envies et mon humeur. Pendant des années, mon programme d’entraînement a été réglé comme du papier à musique. Aujourd’hui, j’aime bien faire du jardinage. J’en fais jusqu’à en avoir mal aux bras. Avant, je ne m’y serais jamais risquée, ça n’aurait pas été bon pour ma préparation.
En fait, votre programme n’était pas calé à l’heure mais à la minute près.
Oui. En période de compétition, il n’y avait que trois choses qui comptaient dans ma vie: m’entraîner, manger, dormir.
En cette période si particulière, on n’est sûr de rien. Pensez-vous qu’il est toujours pertinent de s’entraîner alors qu’on ne sait même pas si la prochaine compétition aura lieu?
Oui, c’est une évidence pour moi aujourd’hui: c’est une manière saine de vivre, et j’aime ça. Il n’y a rien qui puisse m’empêcher de faire du sport. J’ai pleuré, j’ai râlé, mais je n’ai jamais abandonné…
Vingt ans plus tard: Natascha lors de l’épreuve de vélo à Hawaï.
Vingt ans plus tard: Natascha lors de l’épreuve de vélo à Hawaï.
Pleuré? Pourquoi ?
Parce que c’était dur. Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était sur la boucle Gothard, Nufenen, Furka. Je pourrais vous dire exactement à quel virage du col de la Furka j’ai craqué, quand j’ai su que la pente la plus raide arrivait bientôt, la plus raide de toutes, et que je me suis dit que je n’y arriverais jamais. Je me suis arrêtée et j’ai fondu en larmes.
Pouvez-vous nous décrire les souffrances que l’on ressent en tant que triathlète?
Quand j’ai commencé le triathlon, je me suis dit que je ne pouvais pas faire ce sport si je pensais à la souffrance à chacun de mes entraînements. Alors j’ai rayé ce mot de mon vocabulaire. Ce n’est pas de la souffrance que je ressens. Je peux peut-être trouver l’entraînement difficile, éprouvant, mais pas douloureux.
C’est toujours le mental qui flanche en premier, bien avant le physique. C’est là que le contrôle des pensées a toute son importance – et j’ai réalisé à quel pointj’étais forte dans ma tête. Même quandje passais pour une ésotériste au début.
Comment cela?
Cela remonte à une époque où la préparation mentale n’était pas encore à l’ordre du jour. Quand j’ai remporté le Powerman, j’ai fait une danse de la joie à l’arrivée. Un journaliste m’a demandé : «Pourquoi êtes-vous si contente, pourquoi dansez-vous ? » Je lui ai répondu: «C’était extraordinaire, ce calme dans la forêt, entendre le bruit des gouttes qui tombent sur les feuilles des arbres, le chant des oiseaux» – et (elle se tape le front) je suis tout de suite passée pour l’ésotériste et la cinglée de service. Mais c’était ma façon à moi de ne pas penser à la souffrance.
Une sensation si belle dans le sport, combien de temps est-ce qu’elle dure?
Pour toujours, je l’espère. Il y a le souvenir de la course. Franchir la ligne d’arrivée à Hawaï, c’est une sensation de bonheur indescriptible… C’est trop pour moi, j’ai besoin de la partager. Je ne peux pas mettre de mots là-dessus, il m’arrive de penser encore aujourd’hui: du bonheur pour tout le monde.
Vous en avez les larmes aux yeux.
Eh oui, c’est tellement beau.
La photo d’une Natascha exultant au moment de franchir la ligne
La photo d’une Natascha exultant au moment de franchir la ligne
Comment avez-vous découvert la préparation mentale?
Grâce à Toni. Sans lui, je n’aurais jamais eu la carrière que j’ai eue. Je ne me serais certainement jamais mise au triathlon. Mais Toni m’a toujours dit que j’étais bien plus forte que je ne le pensais.
D’où vous vient cette force?
De l’entraînement, un entraînement en pleine conscience. J’ai appris à programmer mon corps à travers des mots de puissance et des mots d’apaisement.
Qu’est-ce qu’un mot de puissance?
Le premier que j’ai intégré à ma préparation, c’était «aigle ». L’idée d’être un aigle, grand, fort et majestueux, ça m’a donné la force de continuer dans des situations extrêmes. L’aigle était toujours là quand j’avais besoin de lui, pour me porter jusqu’à la ligne d’arrivée. Avant ma dernière victoire à Hawaï (en 2005, ndlr), je me suis approprié un nouveau mot de puissance, je ne sais pas pourquoi, il m’est venu comme ça – et c’était « loup». Les années précédentes, j’avais toujours terminé première au vélo et je n’avais personne à rattraper. Mais cette année-là, c’était différent, je n’étais pas la première et j’ai dû passer en mode poursuite. Comme un loup en chasse.
Les yeux fermés, un sourire confiant aux lèvres.
Les yeux fermés, un sourire confiant aux lèvres.
Revenons un peu sur les étapes de votre vie. Vous êtes devenue mère à 17 ans. Comment envisagiez-vous l’avenir à cette époque?
Il me semblait sombre et triste. J’étais trop jeune, je n’avais pas encore fini de grandir. Mon copain, mon premier grand amour, m’a laissée seule avec l’enfant.
Comment vous en êtes-vous sortie?
Ça a été un long processus. Je me suis plongée dans le travail, j’ai mangé beaucoup de chocolat et j’ai fait des régimes de dingue. Et puis, j’ai rencontré Toni. Il m’a dit: «Mademoiselle, vous n’arriverez à rien comme ça, cela ne vous rendra pas heureuse, vous devriez mieux manger. Et aussi faire un peu de sport. »
Natascha 2012 au Ironman St. Pölten
Natascha 2012 au Ironman St. Pölten
Et vous êtes donc passée d’un peu de sport à triathlète de haut niveau. Vous avez dit à ce sujet que ça n’avait pas été une question de talent mais de volonté. Est-ce que c’est vrai ?
Absolument. J’avais deux mains gauches, deux pieds droits, rien n’allait. À l’une de nos rencontres, Toni m’a dit qu’il allait courir avec un ami autour du lac de Hallwil. Je lui ai dit que je viendrais, mais je suis arrivée trop tard. Alors j’ai couru toute seule 21 kilomètres. Sans entraînement. Pour Toni, c’était la preuve que j’étais capable de faire des choses que je n’avais jamais faites avant. Il a su déceler cette volonté en moi.
D’où venait cette volonté soudaine?
Je pense qu’elle a toujours été là, mais qu’on ne l’avait jamais laissée s’exprimer, parce que je n’ai pas eu une enfance facile. Toni a découvert quelque chose en moi que j’avais par nature – et ça m’a permis de trouver ma voie.
Combien de temps vous faut-il pour vous remettre d’un Ironman?
Certaines années, j’étais épuisée et je n’ai pas voulu participer à d’autres courses pendant six mois. J’étais vraiment à plat. Physiquement et mentalement. Et puis, il y a eu d’autres années où j’étais tellement pleine d’énergie que j’étais tout de suite en mode «à quand la prochaine ? ».
Natascha Badmann
Natascha Badmann
En 2004, vous avez remporté le titre après la disqualification de Nina Kraft pour dopage. Avez-vous quand même eu le cœur de fêter cette drôle de victoire?
C’était nul de ne pas avoir pu franchir la ligne d’arrivée en tant que gagnante.
En 2007, vous avez fait une terrible chute: un motard vous a fait sortir de la route, alors que vous étiez au top de votre forme. Vos blessures étaient si graves que vous n’arriviez même plus à essuyer vos larmes.
Le seul os encore entier, c’était la clavicule.
Les médecins pensaient d’ailleurs qu’elle était cassée…
Ça a duré un moment avant que je m’en rende compte. Ce qui a tout changé, c’est quand je me suis fait opérer des deux épaules et que je me suis réveillée avec les bras comme ça (elle les lève). J’avais l’impression d’avoir tout perdu. Mais là, j’ai entendu cette autre voix dans ma tête qui me disait: «Tu es tellement ingrate, tu n’as pas tout perdu, dis-toi que tu es toujours en vie. Fais quelque chose avec ta tête» – alors, j’ai commencé à nager dans ma tête.
Imaginez-vous une vie sans triathlon?
Oui, bien sûr. Mais c’est tellement beau de se retrouver face à un lac ou à la mer le matin et de ressentir ces frissons.