Plages de palmiers caribéennes, rhum, pirates, James Bond, colo- nies de touristes américains et cochons nageurs : voilà ce que j’imaginais avant mon voyage en voilier avec ma femme Mélanie. Depuis, j’ai découvert que les Bahamas recelaient presque autant de surprises que les 700petites et grandes îles composant cet archipel, le plus insulaire des Caraïbes. Un véritable paradis aquatique pour navigateurs et navigatrices, entre défis audacieux et merveilleux spectacle naturel.
Bienvenue dans les Exumas, région dont les îles (ou cays) s’enfilent comme des chapelets de perles et séparent les eaux peu profondes de l’indomptable océan Atlantique. La plupart de ces îles sont soit privées soit protégées : adieu, tourisme de masse, bonjour, inoubliables paysages et mouillages isolés !
La mafia des chicken wings
Nous quittons New Providence, île la plus peuplée des Bahamas abritant Nassau, la capitale, pour atteindre Exuma après une traversée mouvementée en pleine mer. Il faut bien quatre à six heures au navigateur le plus aguerri pour atteindre les premières îles situées à 40 miles nautiques (75 km pour les profanes). Nous nous lançons à l’assaut des vagues en compagnie d’Althario, skippeur pour The Moorings, la compagnie qui nous a loué ce luxueux catamaran à voile Moorings 4500. Parfaitement adapté aux particularités de la région, il accueille huit personnes, un important volume d’équipement de plongée et une annexe.
Ex-marine pour la Defence Force, Althario connaît chaque grotte et chaque récif de la région comme la poche de son gilet de sauvetage ; normal, puisque son travail consistait à en repousser les éventuels importuns. Beaucoup ignorent que les pirates existent encore de nos jours : bien loin de l’imagerie romantique de Pirates des Caraïbes, ces contrebandiers transportent des produits très demandés, drogues en provenance d’Amérique centrale pour le marché américain ou ailes de poulets surgelées pour les autochtones (sic).
À 33 ans, Althario propose désormais ses services aux touristes en mal d’aventure souhaitant profiter de son expertise pour naviguer dans ces eaux peu pro- fondes mais remplies de pièges. « Les bancs de sable sont fuyants et dangereux, il faut traverser les cours d’eaux lorsque la houle et la marée sont les plus favorables », nous explique-t-il le premier soir autour d’un verre de rhum arrangé au lait et à la banane.
Nous faisons son tour préféré, qui débute par une escale aux abords d’Highbourne Cay, magnifique île privée où nous jetons l’ancre dans une marina tranquille. Nous sommes accueillis par un banc de requins-nourrices barbotant paisiblement dans les eaux peu profondes. Surnommés les « chiens des Bahamas », ces impressionnants mastodontes sont en fait totalement inoffensifs, ce qui n’est pas le cas de leurs collègues, les requins-bouledogues, eux aussi occupés à frayer dans le coin. Aussi imposants et dangereux que le « grand requin blanc », cauchemar d’enfance de toute une génération, ces monstres font vite sortir les touristes de ces eaux d’un profond bleu turquoise.
Notre catamaran quitte Highbourne Cay et son sable fin comme du sucre glace pour rejoindre Warderick Wells. Devant désormais consommer uniquement les vivres emmenés à bord, nous jetons l’ancre dans le parc national maritime et terrestre d’Exuma Cays au beau milieu d’une variation de bleus moirés qui dépassent l’imagination.
Des coquillages savoureux
Nos nouveaux compagnons de route, les requins-nourrices, somnolent dans les eaux peu profondes, indifférents aux raies pastenagues, véritables bolides des fonds marins éclairés par le scintillement des conques. Charmant objet de décoration, ce grand escargot marin est également un parfait indicateur de la bonne qualité de l’eau. Et surtout, c’est le plat national des Bahamas. Nous le dégustons frit arrosé de la bière du coin, la Kalik.
Les puristes le consomment cru en salade aigre-douce, ce que nous n’oserons faire que quelques jours plus tard lors de notre détour par la civilisation pour observer les cochons nageurs de Big Major Cay. Ces coquins roses et dodus viennent déjà à la rencontre de notre annexe, le plus grand d’entre eux tente même un abordage. Heureusement, nous avons encore des restes de notre étape au parc national (où règne une stricte politique de no-take-no-leave), ce qui nous permet de faire diversion. Ils dévorent joyeusement nos restes de melon et de pâtes, puis, rassasiés, se laissent caresser et posent pour la photo.
Lors de notre retour vers New Providence, une vague de nostalgie nous submerge en repassant devant Warderick Wells. Les superlatifs nous manquent lorsque nous découvrons l’un des plus beaux endroits au monde, Shroud Cay, îlot recouvert de mangroves et divisé par des cours d’eaux qu’Althario nous fait habilement traverser en annexe. Notre pouls s’accélère un instant lorsqu’un requin-bouledogue apparaît à bâbord, mais Althario n’est pas un ex-marine pour rien. Nous laissons enfin le prédateur et le lagon derrière nous pour replonger dans la mer. Et c’est là, à l’endroit où l’eau douce rejoint l’eau salée, que nous prenons notre décision : nous reviendrons !