Une jeune femme en dirndl rose et cinq jeunes hommes en tenue de tous les jours se tiennent autour d’une table baril de bière au Festival du printemps de Munich. Ils bavardent, boivent, fument. Soudain, un jeune homme s’approche sans se faire remarquer, la capuche de son sweat rabattue sur la tête. En un clin d’œil, il s’empare d’un des téléphones portables, le groupe se fige, le propriétaire du téléphone saisit le voleur, qui se met soudain à danser, libère son immense afro de sa capuche et affiche un sourire si large qu’il en devient contagieux: spontanément, la jeune femme se met elle aussi à groover, le propriétaire du téléphone agite les bras et les jambes en rythme, les autres amis éclatent de rire. Passed The Vibe est le titre TikTok de cette vidéo de 12 secondes.
Noel Robinson est devenu un phénomène mondial avec des clips comme celui-ci. Il a des fans partout sur la planète, en Europe, mais surtout en Amérique, en Afrique et, parmi elleux, des célébrités comme Ronaldo et le héros de son enfance, Neymar Jr. Avec sa chaîne @noelgoescrazy, le jeune homme de 22 ans est, depuis des mois, en tête des classements TikTok dans l’espace germanophone. En tant qu’ambassadeur Adidas, il fera la promotion des maillots de l’équipe nationale de football allemande à l’Euro 2024, comme il l’avait fait à la Coupe du monde il y a deux ans. Et Noel lui-même parcourt le monde. Il vient de se rendre à Dubaï, en Arabie Saoudite et en Ouganda pour tourner ses vidéos. Tout cela pour enlever sa capuche et danser ? Pour comprendre la dynamique de l’histoire de Noel, il faut le voir en action. Lorsqu’il fait danser des gens aux quatre coins du monde, qu’il sourit, qu’il surprend avec son geste signature, Free the Afro. La manière dont il distribue gratuitement de la joie dans notre monde si agité et anxiogène est un petit rappel qui montre à quel point il suffit souvent de peu pour être heureux. L’énergie débordante de Noel, sa joie de vivre et sa légèreté inébranlables, ainsi que son envie insatiable de contaminer le plus grand nombre de personnes ont déclenché une sorte de «pandémie de positivité» qui dépasse les frontières et les blocages. Pour lui, le voyage de sa vie ne fait que commencer.
De zéro à des millions de personnes en à peine quatre ans : plus de quarante millions sur TikTok, plus de neuf sur Instagram, plus de quinze sur YouTube. Une ascension « sociale » à une vitesse qui brûle celleux qui ne s’enflamment pas pour leurs objectifs. « J’ai toujours été un amuseur et une boule d’énergie », dit Noel. Il est également on fire lors de l’interview au restaurant vietnamien Jaadin (Munich). Même assis, ses pieds continuent de danser comme s’ils voulaient s’envoler. Lorsqu’il parle, Noel a du rythme, un rythme ternaire pour être précis : « Okay, okay, okay », « oui, oui, oui », « exactement, exactement, exactement», s’exclame-t-il. «Je trouve les interviews chill, dans mes vidéos je ne dis rien. » Ce qui n’est vrai qu’au sens littéral, car au lieu de mots, Noel véhicule de grandes émotions et des messages forts avec de petits gestes. Comment parvient-il à répandre la bonne humeur dans un monde rempli de crises et d’égos monstrueux? Probablement parce qu’il s’assure depuis longtemps de rester lui-même de bonne humeur.
«Mes parents nous ont appris, à mes deux sœurs et à moi, à faire ce qui nous rendait heureux», raconte Noel, qui a grandi à Munich avec sa mère originaire du nord de l’Allemagne et son père nigérian. « La danse fait partie de sa culture. Moi aussi, j’ai toujours aimé ça, mais j’ai longtemps pensé que je n’étais pas doué. Je me sentais tellement raide. » Le jeune homme, alors âgé de 13 ans, cliquait avec enthousiasme sur des vidéos de danse sur YouTube. À 16 ans, Noel s’est fait confiance – toujours à l’abri des regards. « Je me suis enfermé dans ma chambre, j’ai mis de la musique, je me suis mis à danser, sans idée précise, sans chorégraphie, sans penser à ce dont j’avais l’air, et je me suis senti tellement libre. » À partir de ce moment-là, Noel s’est entraîné tous les jours, commençant par du freestyle, puis prenant des cours de street dance. Peu après, il a pu donner lui-même des cours de danse. Pour en faire la promotion, il a partagé fin 2019 sur Instagram les premières vidéos de danse tournées dans sa chambre d’enfant, et à partir de début 2020, sur TikTok. Ont suivi des clips dans des lieux publics, la plupart dans la zone piétonne de Munich, dans lesquels Noel danse sur un son hip-hop et des afrobeats, et trouvant un écho formidable : « Au bout de deux mois, j’avais 15 000 followers. » Mais le grand tournant est venu d’un geste rapide de la main.
En mars 2020, une grande partie du monde a sombré dans les confinements et la léthargie. Noel a conservé son énergie et sa bonne humeur, et a eu une idée décisive pour ses vidéos. Ce qui lui avait déjà valu les rires à l’école, il l’a refait devant la caméra : « J’ai caché ma grosse coupe afro sous ma capuche et je l’ai fait exploser. D’un seul coup, ça a fait 40 millions de vues.» Le nombre de ses followers est passé rapidement de 300 000 à 1,7 million. Une portée qui lui a permis de gagner sa vie. C’est fou : sur plus de 100 millions de vidéos téléchargées chaque jour sur TikTok, celle de Noel est devenue virale. Pourquoi ? « Le geste est simple, on ne l’a jamais vu avant. Et mes cheveux sortent d’un coup », tente d’expliquer Noel, ce qu’il a du mal à s’expliquer lui-même et qu’il n’aurait jamais imaginé. En effet, son explosion capillaire interrompt les pouces sur les écrans : même en surfant négligemment sur les réseaux sociaux, on aime toujours la regarder.
Dans un clip de mars 2022, Noel déambule dans le centre-ville de Munich à la rencontre d’un agent de sécurité. L’homme porte un masque de protection, les mains dans sa veste jaune fluo. Leurs regards se croisent, l’homme fait un signe de tête à Noel... quand soudain la volumineuse chevelure de ce dernier explose devant lui. On voit ses yeux s’écarquiller un instant au- dessus du masque, puis se plisser de rire. Ses mains sortent de sous la veste, donnent deux thumbs-up à Noel et ses bras se tendent pour l’étreindre. Une scène qui a touché plus de 100 millions de personnes. La vidéo a permis à Noel de percer.
Le fait qu’il ait décollé avec son look, et pas seulement avec ses compétences, « ça m’a complètement énervé au début. En tant que danseur, tu veux être créatif, varié. Ce que je fais dans mes shorts, c’est plus des vibes que de la vraie danse ». Mais tout abandonner pour autant ? « J’ai mis un frein à ma fierté de danseur en me disant : il faut bien commencer par se construire et assurer son avenir. Et tant que je fais sourire ou rire les gens, je suis heureux. » Noel a trouvé le juste milieu avec son afro et des afrobeats, réunis en une séquence: il s’empare d’un télé- phone portable ou du sac de quidame – touriste, ado, homme, femme âgée – dans la rue, chez le médecin ou au supermarché – Freeeeze! – et se met à danser. En arrièreplan, on entend la chanson Calm Down du musicien nigérian Rema. Le feedback de Noel ne consiste pas seulement en likes et en vues, mais aussi, en direct, en réactions des gens. Encore aujourd’hui, en Allemagne, celles-ci ne sont pas que gentilles.
« Il y en a beaucoup qui rigolent avec moi et qui apprécient la plaisanterie, dit Noel, mais souvent, les gens me regardent avec irritation, incompréhension, et sont parfois même choqués.» Il y a quelques fois des réactions de rejet ou des insultes, ajoute-t-il. Que quelqu’un entre dans la danse à Munich est très rare – « si je suis chanceux, un sur dix» –, à Berlin un peu plus. Il n’est pas nécessaire que ce soit une danse enflammée. La gentillesse suffirait souvent. Si l’on veut se sentir un peu comme Noel, il suffit de sourire à des inconnu·e·s pendant une journée.
Noel est un artiste de performance qui se produit et intervient dans l’espace analogique et numérique. Il y a là aussi une composante politique. En effet, Noel joue sciemment avec les clichés racistes en confrontant les protagonistes et le public de ses vidéos aux préjugés sur les PoC (People of Colour) soi-disant criminels ; et il pousse même le bouchon un peu plus loin en impliquant régulièrement la police : « J’ai commencé à faire ça en même temps, peut-être même inconsciemment, quand on parlait beaucoup de George Floyd et de #BlackLivesMatter. En tant que Noir en sweat à capuche qui “vole” quelque chose, j’ai bien sûr utilisé les stéréotypes et je voulais voir comment la police réagissait. » La particularité du clip de Noel : il désamorce la situation tendue de manière positive et la place dans un contexte nouveau et conciliant. Noel n’a remarqué tout l’impact qu’après coup, lorsque beaucoup ont écrit Nice message! sous le post de la police. « Le fait que le policier sourit à la fin montre bien qu’il y a encore suffisamment de gens pour qui la couleur de la peau n’est pas importante et qui reconnaissent les bonnes intentions », se réjouit-il.
Ce n’est pas le seul message qui parvient aux fans de Noel. « Mes cheveux sont aussi plus qu’un truc rigolo.» Ils sont un emblème : auparavant, il portait de petites boucles bien découpées, plutôt discrètes. Depuis deux ans et demi, Noel se peigne les cheveux, présente sa coupe afro dans toute sa splendeur. Un signe évident contre toutes les associations négatives que le look afro suscite encore aujourd’hui chez de nombreuses personnes. «“Tu as de drôles de cheveux. Comme mon chien!”, ce genre de remarques revient encore souvent. J’ai déjà entendu et vécu tellement de choses que cela ne m’affecte plus », dit Noel, et on le croit. Le fait qu’il puisse offrir cette confiance en soi à de jeunes fans est très important pour lui. «De plus en plus de mères viennent à moi, avec des enfants noirs ou métis, et me disent : “Depuis que ma fille regarde tes vidéos, elle arbore sa coiffure avec fierté.” Pour moi, c’est le plus beau retour. »
Depuis environ un an, Noel diffuse cet esprit dans le monde entier, il est en permanence sur la route, il a jusqu’à présent visité seize pays, dont l’Ouganda, le Maroc, Dubaï, la Turquie. À la longue, il serait sans doute ennuyeux et certainement frustrant que ses clips ne soient diffusés qu’en Allemagne. Noel cherche le lointain : « Mon premier voyage s’est déroulé au Brésil. Là-bas, les policiers se sont approchés de moi pour tourner un clip de danse et des enfants de cinq ans m’ont sauté dans les bras. C’est en Égypte que l’engouement a été le plus fort. Le jour de mon départ, trois mille personnes sont venues me dire au revoir. C’était incroyable. Les gens de ces pays appréciaient vraiment mon passage, ils criaient “Thank you for coming!” quand je suis parti. C’est de la promotion pour tout le pays. »
Non, Noel ne veut pas être accueilli dans le monde entier avec défilés et baise-mains. Il ne s’agit pas pour lui de se mettre en avant, mais de rendre visible un pays, sa culture et ses habitant·e·s. Lors de ses voyages, il interagit avec les gens sur place, les intègre dans ses vidéos. Noel veut s’imprégner de l’atmosphère d’un pays. Pour ce faire, il y reste au moins un mois afin de créer une communauté. Il veut passer du temps avec les gens, voir comment ils vivent. Souvent, il utilise de la musique et des danses locales. Les voyages, les rencontres et les expériences l’ont transformé. « C’est justement la danse qui crée des liens. On n’a pas besoin de dire quoi que ce soit, il suffit d’être sur le même rythme, où que l’on soit dans le monde, même si l’on ne parle pas la même langue et que l’on est par ailleurs complètement différents.» Malgré tout, il est important d’avoir un endroit où l’on peut toujours revenir. Comme il voyage beaucoup, il a gardé sa chambre d’enfant. Là où tout a commencé.
Aujourd’hui, Noel prend les mauvaises nouvelles avec calme. « Tout ce que je fais, c’est danser et rire. Je vais super bien. Il est difficile de me faire vraiment mal. » En réponse à un commentaire du type “He’s just showing hair, no talent”, Noel a réalisé une vidéo de danse avec l’artiste Avemoves. Elle compte actuellement 30,8 millions de vues et 1,2 million de likes. Sans afro-pop-up, sans « attaque de danse ». Le clip laisse entrevoir une nouvelle direction que Noel pourrait prendre. Il existe déjà de nombreuses variations de son mouvement signature : il sort son billet de son afro avant de le tendre à la contrôleuse du train, fait fuir les coiffeurs d’un salon en abaissant sa capuche. « La prochaine chose que je veux faire, c’est me lancer dans de longues vidéos sur YouTube », révèle-t-il. Peut-être continuera-t-il à parler de danse, peut-être aussi davantage de voyages. Noel aime surprendre. « Pour l’instant, j’ai prévu de me rendre en Inde, au Mexique, en Colombie, en Corée du Sud, au Japon et au Vietnam», dit-il en finissant son thé, avant de nous remercier et de se remettre en route.