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« On a positive note » : Philippe Lamon
Des talents de la littérature suisse se livrent sur des sujets qui leur tiennent à cœur, en leur donnant un twist positif.
Je l’avoue : j’ai l’intrépidité d’une limace. Mon exploit le plus fou ? Le semi marathon de Lausanne.
Une course terminée avec des râles d’agonie dans une foulée de pantin désarticulé en jurant qu’on ne m’y reprendrait plus. Je me suis donc résolu à mener une petite vie tranquille d’écrivain, exempte d’ultratrail et de saut à l’élastique.
Une vie où les seuls vrais dangers sont ceux que je fais courir à mes person nages, assis derrière un écran d’ordinateur. Mais tout ça, c’était avant d’avoir des enfants.
J’ai pensé à la déception de mon fils si je ne le faisais pas. Pour un enfant de 9 ans, un père est un demi-dieu. Alors j’ai fermé les yeux et me suis élancé dans un cri qui a dû s’entendre jusqu’à Berne.
L’an dernier, comme toute jeune famille dynamique, nous sommes allés à Europa-Park. Ma femme et ma fille étant comme moi peu adeptes de sensations fortes, nous avions concocté un programme plutôt soft, rempli de petits trains panoramiques et de jolis manèges inoffensifs. Problème: mon fils de 9 ans n’a rien contre l’adrénaline, lui. Il aime écouter du metal et assister à des matchs de hockey musclés. Sur le mur de sa chambre, Marco Odermatt sourit à côté de Dark Vador.
Quand nous sommes arrivés au quartier islandais, ses yeux ont brillé devant les montagnes russes du Blue Fire. « On le fait, papa ? » J’aurais pu m’en sortir avec une excuse honorable.
Quand nous sommes arrivés au quartier islandais, ses yeux ont brillé devant les montagnes russes du Blue Fire. « On le fait, papa ? » J’aurais pu m’en sortir avec une excuse honorable. Lui servir un discours du genre tu es encore trop petit, tu le feras dans quelques années. Mais devant son regard chargé d’espoir, j’ai su que je devais me sacrifier pour la bonne cause. Après tout, ce serait un moment intense de partage père-fils, un de ces souvenirs marquants dans une vie. Et je me suis dit que ses héros Marco Odermatt et Dark Vador le feraient en sifflotant, ce Blue Fire.
Ce furent les deux minutes les plus longues de ma vie.
Le départ est foudroyant : tu passes de 0 à 100 km/h en 2 secondes et demie. Puis s’enchaînent des loopings de plus de trente mètres de haut, des vrilles à 360 degrés et d’autres trucs sadiques qui m’ont fait dans l’ordre: crier, jurer, prier, pleurer. J’étais une balle de flipper folle, j’étais un slip dans une machine à laver en mode essorage. Quand le train s’est enfin immobilisé, j’ai regardé mon fils dans un état proche de l’apoplexie.
Et là, dans un soupir de déception, il a lâché cette phrase dont je me souviendrai toute ma vie : « C’est déjà fini ? »
Quelques semaines plus tard, nous sommes allés à la piscine. Je pensais y lézarder tranquillement au soleil en lisant un polar. Le problème, c’est que la piscine Aquasplash de Renens n’est pas n’importe quelle piscine. Elle est connue loin à la ronde pour ses toboggans spectaculaires. Il y a notamment le redoutable « Hara Kiri » rouge. L’impressionnant « Cobra » vert. Et surtout le blanc, répondant au doux nom de « Kamikaze ». Une chute libre de 18 mètres avec une pointe à 60 km/h. Mon fils l’a dévalé avec un large sourire. Puis il m’a lancé: « À toi, papa ! » Je ne pouvais pas me défiler. J’étais confiant: cela semblait bien plus abordable que le Blue Fire. Mais arrivé au sommet, j’ai blêmi.
C’était plus vertigineux que la Streif de Kitzbühel et la piste de l’Xtreme de Verbier réunis. Mon fils et ses copains m’encourageaient d’en bas. J’étais tétanisé. Une queue impatiente se formait derrière moi. J’ai pensé à la déception de mon fils si je ne le faisais pas. Pour un enfant de 9 ans, un père est un demi-dieu. Alors j’ai fermé les yeux et me suis élancé dans un cri qui a dû s’entendre jusqu’à Berne. Moins de 5 secondes après, j’étais en bas sous les applaudissements. Vivant. Et heureux. J’étais un héros.
Mais le héros n’était pas au bout de ses émotions. Car la piscine de Renens a aussi de beaux plongeoirs. Un mètre. Trois mètres. Cinq mètres. Et aussi – hélas – dix mètres. Mon fils a (évidemment) voulu l’essayer. Avec (évidemment) son super papa courageux pour lui montrer la voie. Porté par l’adrénaline du toboggan Kamikaze, j’ai grimpé inconscient les marches innombrables. Je me sentais tout puissant. Mais au sommet de la plateforme, j’ai fait ce qu’il ne faut jamais faire en pareille circonstance: regarder en bas. Et je me suis aperçu que dix mètres, c’est vraiment haut. Une foule s’était massée au bord du bassin, avide de ne perdre aucune miette du spectacle. Des amateurs de voltige qui pensaient sans doute que j’allais les gratifier d’un triple salto carpé. Alors que mon seul but était d’oser précipiter ma grande carcasse du haut de ce satané plongeoir sans finir à l’hôpital. Ce que j’ai fait
Suivi de mon fils.
Tout s’est terminé dans une accolade de fierté réciproque. Nous étions les rois du monde. À ce moment-là, j’avais 9 ans moi aussi. Et les glaces au chocolat dégustées peu après en guise de récompense avaient une saveur toute particulière.
Rétrospectivement, je me dis que ça valait la peine de sortir de ma zone de confort. Mes exploits ne figurent peut-être pas au niveau de ceux de Kilian Jornet dans le palmarès des performances hors du commun. Mais j’ai appris pas mal de choses sur moi même. J’ai pu éprouver ce sentiment jubilatoire d’avoir surmonté mes peurs – et surtout d’avoir rendu fier mon fils (même si mon portrait n’orne toujours pas sa chambre à côté de ceux de Marco Odermatt et de Dark Vador). Et ça, ça vaut largement une ascension de l’Annapurna en baskets.
Malgré mon étalage d’héroïsme, je suis lucide. J’ai davantage d’avenir comme romancier que comme sportif de l’extrême. Mon base-jump à moi ? Créer des histoires. Mon Ironman ? Donner vie à des personnages. Mes shoots ultimes de dopamine ? Mettre un point final à un roman. Voir mon livre en librairie. Échanger avec des lecteurs.
Je risque cependant de devoir à nouveau enfiler ma cape de super-héros très bientôt. Car mon fils a reçu un cadeau original cette année pour son anniversaire. Un simulateur de chute libre en soufflerie pour toute la famillea.
Je me réjouis.
PHILIPPE LAMON a publié quatre romans chez l’éditeur Cousu Mouche. Le dernier en date, Le Match du Siècle, raconte avec humour les déboires d’un champion de tennis. Il est sorti en Suisse en 2025 et paraîtra en France en 2026. @philippe_lamon