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Soe Gschwind : une nerd à la conquête de l’e-sport
Soe Gschwind est comme un couteau suisse : polyvalente. La présentatrice, animatrice et commentatrice de jeux vidéo bouscule la scène de l’e-sport et secoue la « culture bro ».
Focus
Les nerds ont toujours été très cool. La preuve avec Soe Gschwind, 37 ans. Gamine, elle dessinait des personnages de « Dragon Ball » et de « Pokémon », lisait des BD et des livres de fantasy, apprenait des langues en autodidacte et jouait aux jeux vidéo en cachette. « C’était une forme d’évasion. Un autre monde dans lequel je pouvais me réfugier. »
Soe et son frère ont grandi dans un foyer pour enfants. Les week-ends et les vacances, ils vont souvent chez leurs grands-parents qui leur offrent un Game Boy. « Ce sacré machin en plastique gris. Je devais le partager avec mon frère qui était plus grand et plus fort que moi, alors je jouais la nuit, quand il dormait. » Soe était accro. La journée, elle cachait la console sous son matelas. « Mon frère et moi avons bricolé un PC tout pourri à partir de vieilles pièces détachées, qui fonctionnaient à moitié. » Soit la première d’une longue série de fois où Soe a décidé de prendre les choses en main.
La communauté jamais bien loin
Armée de son PC et du jeu « World of Warcraft », Soe s’évade virtuellement, noue des contacts – qui perdurent jusqu’à aujourd’hui – et passe des nuits entières à explorer un univers numérique sous les traits d’une magicienne mort-vivante.
Quand on lui demande ce qui la fascine et ce qu’elle apprécie dans le jeu vidéo, elle ne cite pas de classement de jeux, mais parle avec tendresse d’une communauté qui, surtout à ses débuts, ressemblait à une petite famille. « Ce qu’il y a de plus beau dans le gaming, c’est que tu rencontres beaucoup de gens avec lesquels tu partages une passion commune mais à qui tu n’aurais peut-être jamais adressé la parole autrement. La première fois qu’on s’est rencontrées avec celle qui allait devenir ma toute première meilleure amie, on a ouvert les yeux sur un truc de taille… » Soe marque une pause avant de s’esclaffer : « … C’était une goth hardcore et moi j’étais hip-hop à fond. »
Dans l’univers du virtuel, cela n’a aucune importance. « Origine, âge, handicaps physiques : dans le gaming, il y en a pour tout le monde et chacun décide comment il veut vivre les jeux vidéo. Il n’y a ni bien ni mal. »
Embrasser le succès
Mais ce que Soe préfère par-dessus tout, c’est regarder les autres jouer. « Ça m’emballait et, en même temps, ça me calmait complètement. » Il est donc logique qu’elle en ait fait son métier aujourd’hui. Observer, poser des questions, commenter, animer, divertir : Soe le fait déjà très bien dans les premiers chats en ligne.
À l’époque, une web-radio remarque la jeune femme de 19 ans et l’invite à participer à une émission. Pourquoi elle ? « Mes commentaires étaient sans doute particulièrement drôles », dit-elle (en ayant l’air de s’interroger). Mais voir Soe en action ne laisse pas de place au doute. Pas étonnant qu’elle soit repérée de nouveau peu après puis recrutée par la start-up berlinoise de gaming Freaks 4U en 2007. « Et puis je me suis retrouvée à animer la Games Convention à Leipzig. C’était dingue ! »
Nous avons bricolé un PC tout pourri à partir de vieilles pièces détachées.
Freaks 4U, c’est une poignée de passionné ·e·s qui commencent à produire du contenu gaming de manière pro, à organiser des tournois multijoueurs en ligne, le tout diffusé en streaming audio. Ce sont donc des pionniers et pionnières de l’esport germanophone. « Freaks était minuscule. Nous étions dix en tout, nous courions d’un événement à l’autre, je devais littéralement construire les scènes sur lesquelles je me tenais ensuite. En parallèle, j’ai suivi une formation de graphiste média, parce que personne ne savait tout ce que cela allait devenir. »
Voir plus grand
Quand le développeur de jeux, Blizzard Entertainment, un poids lourd du secteur avec des franchises telles « World of Warcraft », « Diablo », « StarCraft » et « Overwatch », la débauche, elle a passé près de dix ans chez Freaks 4U, et elle qualifie le virage de « plus beau jour de [s]a vie ». En 2016, Soe déménage alors en France et travaille dans leurs bureaux à Versailles comme responsable adjointe de l’e-sport et animatrice. Un an plus tard, elle vit aux État-Unis et ne se consacre plus qu’à une chose : l’Overwatch League de Blizzard, une ligue professionnelle d’e-sport pour le jeu « Overwatch ».
« J’ai participé à la création de la ligue, je pouvais me concentrer sur une seule chose, c’était un rêve. » En 2024, la septième année fatidique, toute sa vie vole en éclat quand la ligue est dissoute pour des raisons financières. Soe se met à son compte pour la première fois de sa vie. Mais une femme qui sait s’imposer dans un milieu saturé de testostérone n’a pas peur de s’affranchir.
Tournée vers l’avenir
Dans les années 90, époque à laquelle Soe fait ses débuts dans le milieu, le boy’s club est à son apogée. Depuis près de vingt ans, la boss bitch répond aux clichés sexistes par un « maintenant plus que jamais ! » ou un “fuck off”. « Encore aujourd’hui , les potes et les bros sont plus facilement engagés et encensés, même s’ils ne sont pas meilleurs que les femmes dans le même domaine. » Depuis son licenciement, Soe a reçu beaucoup d’offres. Et se consacre à la personne auprès de laquelle elle est le plus demandée : sa fille, avec laquelle elle joue… aux Lego !