Alex Hunter dans FIFA 18
© EA Sports
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Pourquoi FIFA a vaincu PES

Retour sur une rivalité qui a déchaîné les passions entre les « puristes » qui enchaînaient les ‘golazos’ avec Adriano et les « casuals » qui spammaient L1 + triangle sans réfléchir.
Écrit par Etienne Caillebotte
Publié le
« Deux secondes, je passe les commandes en ‘Alternatif’ ». Cette phrase, prononcée lors d’un avant-match sur FIFA 18 dans un open space quelconque de la région parisienne, aurait pu sortir lors d’une soirée pizza bières ou d’une session dominicale entre deux frangins. L’éternel débat entre les adeptes du mode ‘Classique’ ou ‘Alternatif’ sur FIFA 18 est l’un des derniers vestiges d’une rivalité entre deux ogres de l’industrie du jeu vidéo. D’un côté, FIFA, licence lancée en 1993 par Electronic Arts et qui s’est de suite imposée comme une référence du genre. De l’autre, Pro Evolution Soccer (anciennement International Superstar Soccer Pro en Europe et Winning Eleven au Japon, ndlr), série de simulation lancée par Konami en 1995, qui fait figure d’outsider avant de convaincre le monde entier.
Depuis 20 ans, le ‘clasico’ se déroule à l’approche de la rentrée des classes, quand les parents dépensent leur salaires dans des pochettes de papier Canson et classeurs rigides pour satisfaire les exigences du corps enseignant. Le programme reste le même cette année : PES 2019 sort le 30 août et FIFA 19 lui emboîte le pas un mois plus tard. Mais ce duel, qui était attendu jadis comme un match entre le FC Barcelone et le Real Madrid, n’aura sans doute pas lieu. Depuis le début de la décennie, FIFA ne joue plus dans la même catégorie que son ancien rival. Mais comment en est-on arrivé là ?

Gameplay is king

Bien installé depuis 1993, FIFA se heurte à la dure réalité du marché. Pour vendre, il faut se renouveler. En proposant un gameplay « casual », avec des passes téléguidées, des accélérations salvatrices et un budget immense alloué aux licences, Electronic Arts ratisse trop large et stagne en tentant de convaincre le grand public. Une erreur qui profite à Konami. Au début des années 2000, Pro Evolution Soccer prend l’ascendant en mettant l’accent sur son gameplay réaliste. Sur PES, on peut louper un contrôle ou une relance dans l’axe et perdre un match décisif. La moindre erreur est lourde de conséquences. Le positionnement de Konami est clair : PES est destiné aux « vrais » fans de football. Les types qui prennent le bus pour aller voir Sochaux-Gueugnon le vendredi soir. Et qu’importe que le Parc des Princes soit baptisé Lutecia Park ou que Rivaldo s’appelle Ravoldi, « gameplay is king ». « PES, c’était le choix des puristes. Son gameplay stimulant, rapide et éminemment tactique mettait l’accent sur la simulation et le beau jeu » écrit Steve Boxer dans les colonnes du Guardian. « FIFA était tape à l’oeil  et s'appuyait surtout sur ses licences officielles coûteuses ».
Quiz : dans la bande-son de quelle version de FIFA était cette chanson ? Le joueur Thomas Muller.
La bande son de FIFA a marqué les joueurs
En 2006, c’est l’apogée. Pro Evolution Soccer devient le produit culturel le plus vendu en France, avec 1,6 millions d’exemplaires écoulés. Electronic Arts, complètement largué, se doit de réagir avec l’arrivée de la PS3 et Xbox 360. « Quand on a commencé à bosser sur la troisième génération de consoles, on était en concurrence avec PES » se remémore Aaron McHardy - producteur au sein d’EA - dans les colonnes de Bleacher Report. « Très vite, on a reconnu qu’il fallait se concentrer sur la profondeur de gameplay et faire en sorte que chaque jeu soit différent ». Il poursuit : « On s’est concentré sur [le gameplay] pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’on ait le sentiment d’avoir surpassé nos concurrents en termes de qualité. Nous avons continué à nous concentrer là-dessus jusqu’à aujourd’hui, tout en capitalisant sur notre succès en investissant dans des modes comme Ultimate Team ou l’Aventure ».

Le conflit des générations

Comme FIFA avant lui, PES rate le coche et se repose sur ses lauriers à partir de 2007. Pendant plusieurs années, Konami est montré du doigt par les observateurs de l’industrie. « L’avènement de la Xbox 360 et de la PlayStation 3 porte un coup terrible au titre de Konami, qui propose des versions indigestes entre 2008 et 2012 » écrit Hassan Sharouda dans les colonnes de l’Équipe. « Les joueurs, même les plus fidèles, constatent impuissants les défauts du jeu et passent massivement de l'autre côté ».
Pro Evolution Soccer 2018 est encensé, alors que FIFA 18 fait l’objet de nombreuses critiques.
PES est régulièrement encensé par la critique

Le retour du roi ?

Pourtant, le phénomène semble s’inverser ces dernières années. Malgré ses chiffres de ventes ridicules, PES est régulièrement encensé par les observateurs, pendant que FIFA fait l’objet de nombreuses critiques. La dernière version a divisé, notamment chez les joueurs professionnels. « C'est encore très loin d'être un bon jeu » juge RocKy, champion du monde sur FIFA 2017, dans les colonnes de l’Équipe lors de la sortie du jeu. « Les gardiens sont inexistants et se trouent sur chaque frappe. Les passes sont beaucoup trop assistées, c'est maintenant donné à tout le monde de pouvoir en enchaîner une dizaine en une touche de balle ». Même son de cloche du côté de Mahmoud «Brak» Gassama, streamer réputé sur le jeu d’EA : « Je pense que pour obtenir un jeu ultime, il faudrait peut être encore ralentir le rythme de jeu. Celui que tu peux mettre dans tes passes, dans tes accélérations, dans tes changements brusques de direction... C'est là où on peut faire encore plus ». Proposer un gameplay similaire à l’ADN de PES, donc.
Est-il déjà trop tard pour Konami ? Sans doute. Selon les chiffres de MobyGames publiés par Le Monde, il se vendait un exemplaire de PES pour quinze exemplaires de FIFA en 2017. Les effectifs dédiés étaient également cinq fois supérieurs à ceux de son rival. Un gouffre abyssal qui ne risque pas d’être comblé cette année. Le salut de PES ne viendra pas non plus de l’esport, malgré son gameplay complexe pouvant attirer la cible ‘hardcore’. De nombreuses structures renommées comme le PSG, Vitality en passant par Manchester City ou le LOSC ont déjà opté pour FIFA, dont le circuit est aussi structuré que la PES League et bien plus lucratif. En juillet dernier, Ettore "Ettorito97" Giannuzzi, sacré champion du monde sur PES en 1V1 et en co-op, n’est reparti qu’avec un chèque de 36 000 euros. Bien loin des 250 000 euros glané par Mosaad «Msdossary» Aldossary, sacré sur FIFA 18 le 5 août dernier. L’argent ne fait pas le bonheur mais le bonheur ne remplit pas l’assiette, comme dirait un rappeur un peu trop porté sur les balayettes dans les aéroports.