Jean Alesi au Grand Prix du Canada en 1995
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F1

Jean Alesi, la course d'une vie

En s’offrant l’unique victoire de sa carrière en 1995 à Montréal, le Français a soulevé une vague de joie sans commune mesure dans le paddock. Retour sur un miracle.
Écrit par Antoine Grenapin
Publié le
Et Jean Alesi cala, au milieu de la piste. La scène se passe à l’épingle du pont Jacques-Cartier sur le tracé de Montréal, le 11 juin 1995. Mais certains soucis mécaniques peuvent être heureux. L’Avignonnais n’a que faire de savoir que son moteur l’a lâché. Parce qu’à ce moment-là, le pilote Ferrari avait déjà réalisé le rêve d’une vie : gagner en Formule 1. Une poignée de secondes plus tôt, il avait franchi seul la ligne d’arrivée et déclenché les vivats de Montréal où l’on aime dire - parce que Gilles Villeneuve a lui aussi brillé avec Ferrari - qu’il y a 200 000 Italiens en tribunes. Retour sur un exploit avant le prochain Grand Prix du Canada le 13 juin 2021.

Schumacher, insatiable et inarrêtable

Avant ce week-end de course, la F1, encore groggy par la disparition tragique d’Ayrton Senna un an plus tôt, vit sous la domination d’un seul homme : Michael Schumacher. L’Allemand n’est pas encore le « baron rouge », mais sa soif de victoires est insatiable : le champion en titre a remporté trois des cinq premières courses de la saison. Ce week-end sur le circuit Gilles-Villeneuve ne débute pas autrement. Michael Schumacher s’offre le meilleur tour des qualifications (1’27'661), la 100e pole-position de Renault, en devançant les Williams de Damon Hill et David Coulthard puis les Ferrari de Gerhard Berger et Jean Alesi. « Je ne m’étais pas bien qualifié mais j’étais très déterminé à prendre un super départ », se souvient le Français.
Le lendemain, dès l’extinction des feux, Schumacher s’envole. Derrière, ça bataille. Barrichello (Jordan) gagne cinq places (de la 9e à la 4e place). Hakkinen et Herbert s’accrochent dans l’épingle. Au tour suivant, Coulthard part en tête à queue. Alesi surgit. Il en profite pour dépasser Berger, son coéquipier. Il n’y a plus que Damon Hill, un gouffre et Schumacher devant lui. L’Anglais n’est pas au mieux : il souffre d’un rhume carabiné et sue abondamment dans son casque. Alesi parvient à trouver la faille au 17e tour, grâce à un dépassement par l’intérieur dans l’épingle. Les positions sont ensuite figées, d’autant que la stratégie est identique chez Benetton comme chez Ferrari avec un seul arrêt au stand.

Out of the boîtes

Ce dimanche commence à ressembler à tant d’autres, dans cette décennie comme la suivante : Michael Schumacher seul en tête, enchaînant les boucles avec constance et s’apprêtant bientôt à coller un tour aux retardataires. L’écart avec Alesi grandit et monte à plus d’une demi-seconde. Les chances de victoire de l’Avignonnais ont des allures de loterie nationale. Elles ne peuvent être liées qu’à un pépin mécanique de Schumacher.
Mais le circuit est exigeant pour les transmissions. Damon Hill l’apprend à ses dépens, trahi par la panne du circuit hydraulique de sa boite de vitesse. Six tours plus tard, c’est celle de Schumacher qui reste bloquée en troisième. On évoque une panne électrique. Le mal est fait et le champion doit rentrer au stand. Sauf que cela prend du temps, de reprogrammer l’électronique d’une monoplace. Bien trop pour espérer repartir en tête. Pendant une minute et demi, Schumacher est immobilisé. C’est la victoire qui vient de lui échapper.

« Je me suis mis à pleurer sous mon casque »

Jean Alesi, lui, est trop loin. Il n’a pas vu la subite décélération de la Benetton. Par contre, il a entendu les cris de surprise qui ont fait trembler les travées. « J’ai soudainement constaté qu’il y avait un affolement dans les tribunes, raconte-t-il dans l’Équipe après la course. « Quelque chose de majeur venait sûrement de survenir. » Sur le muret des stands Ferrari, tout le monde est au courant. Pas leur pilote. « Le mécano qui s’occupait de mon panneau de signalisation n’a pas eu le temps de réagir et de m’en avertir. J’ai pris la tête sans le savoir ! »
Un tour plus tard, le mécanicien est bien là, avec « P1 » - première position - sur son panneau. Alesi est devant, à dix tours du bonheur. « Je me suis mis à pleurer sous mon casque, je n’y voyais plus rien, confiera-t-il dans l’après-midi. Alors je me suis ressaisi. » Mais partout, on se garde bien de crier victoire. Dans le stand Ferrari. Dans les travées du circuit où les fans de Ferrari sont légions. Et dans les postes commentateurs aussi. Jean-Louis Moncet, pour TF1, cite Enzo Ferrari à un tour de l’arrivée : « pour arriver premier, il faut premièrement arriver. » Alesi le sait et il tient bon, jusqu’au drapeau à damier.

« Jean le méritait tellement ! »

Enfin, c’est l’effusion de joie. Une Ferrari n°27, comme au temps de la splendeur du Canadien Gilles Villeneuve, vient de s’imposer à Montréal. La Scuderia devient, avec 105 victoires, l’écurie la plus titrée de l’histoire. Dans la ferveur, une partie du public est parvenue à se rendre sur la piste, au mépris de tous les dangers. Ensuite, le héros du jour a donc calé mais ça n’achève en rien son bonheur. Michael Schumacher, seulement 6e, vient à sa hauteur. Le Français grimpe à califourchon sur la Benetton, s’accroche à l’arceau de sécurité et poursuit son tour d’honneur. À son arrivée au stand, il n’y a pas que le garage Ferrari qui exulte.
Des mécaniciens de Jordan, Benetton, Williams, Tyrrell, McLaren et Ligier le congratulent. « Je n’avais jamais vu les mécanos des autres écuries applaudir avec autant de conviction une victoire », assure Rémy Gillot (Malboro France) pour l’Équipe. « Jean la méritait tellement ! » ajoute Denis Chevrier, motoriste chez Williams-Renault, résumant l’état d’esprit de tout le paddock. La journée du vainqueur du jour s’est achevée dans un restaurant du centre-ville de Montréal. À son arrivée, tous les clients l’ont aussi chaudement applaudi. À 31 ans, Jean Alesi venait de vivre l’un des plus beaux jours de sa vie.