Le rappeur Ashh en studio.
© Linda Rachdi
Musique

En studio avec Ashh

De passage au Studio Red Bull, Ashh nous a dévoilé les coulisses de la réédition de « Opium », de la tournée qui l’accompagne et a donné des informations sur la préparation de son prochain album.
Écrit par Genono
Temps de lecture estimé : 11 minutesPublié le
Actif depuis une dizaine d’années, Ashh – longtemps connu sous le nom de Ashkidd –, a construit un univers musical et thématique très large, oscillant entre mélancolie, romantisme, histoires de rue, consommation de drogues et moments plus légers. Quatre mois après sa sortie, son dernier album « Opium » est réédité avec huit titres inédits. Passé par le Studio Red Bull pour enregistrer des titres, l’artiste a pris le temps de nous expliquer ce qui l’a poussé à vouloir rééditer ce projet. Il a également évoqué son rapport à la scène, à l’écriture, ses méthodes de travail en studio ainsi que son prochain album, qui s’annonce très différent du reste de sa discographie.

C’est ta première session au Studio Red Bull, quelles sont tes impressions ?

Je suis fan du matériel de musique. C’est là-dessus que j’ai été surpris. Mon ingénieur du son est complètement fan de la table de mixage (rires) ! Être dans ce studio, c’est quand même une expérience. Après, j’ai une autre approche de l’enregistrement. En général, j’enregistre tout seul, que ce soit chez moi, dans les hôtels, dans d’autres villes. Je prends mon micro, et je fais mon truc. Les gros studios, ce n’est pas ce que je préfère, mais le Studio Red Bull c’est spécial. En plus, on est super honorés parce qu’on nous a fait la demande, on nous a proposé de venir.

Cette réédition était pensée en amont quand tu as sorti l’album en janvier ?

Ouais. Ce que les gens ne savent pas, c’est que « Opium » est en réalité un album avec 20 sons, c’est une version coupée qui est sortie. On devait publier la deuxième partie mais on a été fauchés par la situation covid pour la tournée. Ça me paraît donc logique de relancer l’énergie de l’album avec une réédition juste avant qu’on parte en tournée. Après quatre ans d’absence sur scène, c'était important pour moi de sortir quelques sons avant, et en même temps, c’est l’occasion parfaite pour faire découvrir l’album en entier.

Quand tu travailles sur une réédition, tu es dans une situation particulière : d’un côté, tu dois apporter de la nouveauté à ton public, de l’autre, tu ne dois pas dénaturer l’album original. Comment tu trouves le bon équilibre entre les deux ?

Je n’ai pas forcément eu ce problème parce que j’ai enregistré les sons quand je faisais « Opium ». Ils ont été produits en même temps que les 12 sons qui figurent sur la tracklist de l’album. Je ne suis pas venu en studio aujourd’hui pour écrire de nouveaux morceaux puisque je les ai déjà faits en 2021. Le projet est coupé, je balance juste la prochaine partie. Ce que je trouve intéressant, c’est de pouvoir relancer une tournée, défendre tout ça sur scène. Il n’y aurait peut-être pas eu de réédition si on avait pu démarrer la tournée en janvier. C’est une vraie chance de pouvoir faire découvrir la fin de l’album.

Le rappeur Ashh en plein enregistrement au Studio.
Ashh en plein enregistrement au Studio

Faire de la scène semble être important pour toi, tu n’en as pas du tout fait depuis quatre ans ?

Je ne vais pas dire pas du tout mais je n’ai pas eu une tournée à moi tout seul. J’ai tourné en 2018, on a fait une trentaine de dates, avec pas mal de sold out, ça s’est très bien passé. Ensuite, j’ai pris deux ans de pause pour préparer « L’Amour et la violence » (NDLR : son premier album, finalement publié en janvier 2021), et au bout de deux ans, il y a le covid. Je pensais revenir en 2020 avec une tournée, finalement ça n’a pas été possible.

Tu n'as donc pas pu défendre « Opium » sur scène.

En showcase seulement. Pour moi, c’est différent : je n’ai pas mon set up, je n’ai pas tous les éléments pour défendre mon projet comme j’aimerais. Donc oui, il a quand même bien tourné mais uniquement en showcase. C’est un plaisir de pouvoir enfin travailler sur un vrai show, avec une vraie équipe.

Il y a donc tout un travail de mise en scène à mettre en place pour cette tournée ?

On a déjà tous les éléments, à partir des sujets que je traite dans « Opium ». C’est facile de dessiner le reste. Pour la scène, j’ai toujours décidé, je travaille avec une équipe qui écoute mes idées. C’est vraiment sur scène qu’on fait vivre un album. Je n’arrive pas à faire vivre un album derrière mon téléphone, donc la période du covid a été un coup dur pour moi. Ce n’est pas que je ne suis pas à l’aise sur les réseaux, mais je me sens moins attaché à ça. Je préfère voir les fans en vrai.

Qu’as-tu pensé de l’accueil de l’album à sa sortie ? J’ai l’impression que ça a été plutôt positif, au moins sur le plan critique.

Bien sûr, je m’en suis rendu compte. Il y a énormément de gens qui ne m’écoutaient pas avant cet album et qui m’écoutent maintenant. Ces gens ne m’écoutaient pas pour plusieurs raisons : « Tu rappes pas assez », « t’es pas assez comme ci », « il nous faut des bangers », etc. C’était aussi l’occasion pour moi de montrer que je sais faire ce genre de choses. Dans mon public, certains m’attendaient sur des sons comme « Anna » ou « Rodéo », d’autres sur des titres plus énergiques. Je reçois beaucoup de messages du type : « Oh, Ashh, je savais pas que tu savais faire ça ! ». De mon côté, c’est une envie constante de montrer aux gens que j’ai plusieurs skills. Sur « Opium », des morceaux comme « Visages », « Anna », « Venise » feat RONL sont des occasions parfaites pour montrer ça.

Pour moi, c’est ton projet le plus varié. Sur tes projets précédents, il y avait toujours une couleur assez précise. « Opium » est plus ouvert, il emprunte beaucoup de directions différentes et c’est donc potentiellement celui qui peut toucher le plus d’auditeurs.

Ouais, de ouf ! J’ai kiffé faire ça. Je peux t’emmener un peu partout. Tu n’es pas obligé de fumer ou d’être dans un délire particulier pour écouter du Ashh. C’était important de montrer que je peux t’emmener sur plusieurs terrains. J’ai pris beaucoup de plaisir à le faire, j’ai travaillé avec des beatmakers avec qui je n’avais jamais collaboré avant. J’ai fait mixer et masteriser l’album par des nouvelles personnes. Ça a été une expérience pour moi et le but c’est que les auditeurs ressentent eux aussi cette expérience. La tournée, c’est donc la suite logique : je vais pouvoir prendre les fans et les emmener dans « Opium ».

Ashh a construit un univers musical et thématique très large, oscillant entre mélancolie, romantisme, histoires de rue, consommation de drogues et moments plus légers.
Ashh au Studio

Étant donné que t’as déjà touché à la production par le passé, est-ce que tu continues à participer à la partie beatmaking ?

Je suis toujours derrière. Quand je travaille avec les beatmakers, je suis toujours à côté du piano ou derrière l’ordinateur en train de dire : « Essaye de faire cette note », « essaye de faire comme ça ». Je ne le fais pas pour exercer un contrôle mais parce que je suis un fan de musique et de beatmaking. Tu mets n’importe quel beatmaker en train de travailler à côté de moi, même si ça n’a rien à voir avec mon projet ou mon morceau, je vais regarder ce qu’il fait. Jusqu’ici, mon projet qui a le mieux marché contenait 10 sons produits par moi (NDLR : il s’agit du projet « Mila 809 », sorti en juillet 2017. Ashh est crédité à la production de 10 de 12 pistes, dont 3 en coproduction). Je choisis mes beatmakers, donc je laisse faire, je sais de quoi ils sont capables, mais je suis quand même derrière 50 % du temps. J’ai découvert des choses chez des plus jeunes que moi, des choses que je n’utilise plus parce que maintenant je suis concentré sur mon rap, mais ça m’a fasciné, ils sont là avec leurs plugins, leurs ordinateurs. Sur cet album, j’ai essayé de lâcher prise et de laisser les producteurs composer un peu plus librement et me laisser guider par eux.

Comment se déroule le processus de création d’un morceau ? Tu as une méthode de production particulière ?

J’ai eu plusieurs méthodes par le passé mais aujourd’hui, je me suis accroché à une seule : ne plus écrire. Quand j’arrive en studio, je n’ai pas de but précis, je ne mets pas d’instrumentale de côté, je ne mets pas de texte de côté. J’arrive et je laisse la magie opérer. La plupart des sons de « L’Amour et la violence » n’ont pas été écrits, tout comme la totalité des morceaux de « Opium ». Je suis entré en studio avec les beatmakers, ils ont composé, puis je suis allé en cabine, j’ai mis le casque, j’ai fermé les yeux et j’ai juste dit ce qui me passait par la tête et par le cœur. Cette année, j’ai essayé d’arrêter de calculer ce que je devais faire et ça a été incroyable. En plus, je suis quelqu’un qui adore l’écriture ! Je vais quand même écrire sur le côté mais parce que j’ai besoin d’écrire. Je ne vais pas emmener mes textes avec moi en studio.

En cabine, je n’ai pas mon téléphone, je suis seul, j’ai le casque, je ferme les yeux, je suis dans le noir, j’ai juste une bougie. Je n’entends rien, je ne vois rien, je me prive de ces sens qu’on utilise tout le temps, en tant qu’humains. Ça me permet de me concentrer sur ce qu’il y a vraiment en moi. Si tu veux vraiment écrire tes émotions, tes sentiments, ferme les yeux. J’ai découvert une autre facette de moi avec cette technique. Pour le prochain album, je me suis remis à écrire. Ce projet va être juste différent.

C’est pour raconter des choses plus personnelles ?

Je vais revenir sur ce qu’il s’est vraiment passé dans ma vie. Avec cet album, je vais t’expliquer qui je suis, comment j’en suis arrivé là. Quand je fais un son sans écrire, je suis plus vrai mais on ne va pas forcément mieux me comprendre. L’écriture me permet d’écrire quelques lignes, de revenir en arrière pour donner un sens, de construire un texte. Quand j’écris, je sais que je vais devoir revenir dans mon passé, piocher dans mes souvenirs. Le but est de donner une énergie et des sentiments du début à la fin. Encore une fois, je le fais parce que j’aime ça. C’est vraiment deux choses différentes. « Opium », c’est quelque chose que tu peux consommer un peu partout. L’album d’après… je ne sais pas comment expliquer…

Il faudra être posé pour pouvoir se concentrer sur ce que tu racontes ?

C’est ça ! C’est quelque chose qui va te toucher, dans les sentiments.

Tu as repris « I know what you want » de Busta Rhymes, Mariah Carey et Flipmode Squad… enfin, il s’agit plus d’une interpolation que d’une véritable reprise. Je me souviens que tu avais aussi repris « J’ai demandé à la Lune » d’Indochine (NDLR : sur le titre « Nostalgie », extrait du projet « Cruise » en 2015). Comment tu trouves le bon ton et le bon équilibre entre l’hommage, l’inspiration, la réinvention et la pure copie ?

Avant de faire la reprise de Busta, je ne me suis pas dit que j’allais faire une reprise de Busta. J’ai juste trouvé ça sur la prod, j’ai écouté le beat et c’est venu tout seul. Pour moi, moins d’organisation, moins de pensée, moins de réflexion, c’est ce qui donne une bonne reprise. J’aurais très bien pu te sortir trois ou quatre autres morceaux comme « Nostalgie », avec d’autres sons français. Il y a aussi énormément de classiques américains que j’ai envie de retoucher, de reprendre, mais je respecte tellement le son original et l’artiste que je ne le fais pas.

Tu peux nous donner quelques exemples des classiques dont tu parles ?

Il y en a énormément : Usher avec « Remind me », « Foolish » d’Ashanti, Nelly, Kanye, etc. Il y a tellement de choses à prendre chez eux. Mais en vrai, j’ai plus envie de faire partie de leur clan, j’ai envie que plus tard, on reprenne mes sons. Quand je fais une reprise, je fais un sacrifice sur l’authenticité parce que je prends l’art de quelqu’un d’autre, de quelqu’un que je respecte. Mais quand ça sonne bien, comme là… comment je l’ai senti, on a tellement vibé au studio, qu’on s’est dit « c’est ça, y’a un truc ! ».