À 17 ans, Ashima Shiraishi, grimpeuse américano-japonaise, est déjà une légende de l'escalade.

Ashima Shiraishi, des buildings de New York au toit du monde

© https://www.instagram.com/ashimashiraishi/

À peine 18 ans et déjà une place dans l'histoire de l'escalade. Ashima Shiraishi amasse les records depuis toute petite. Devenue olympique, la discipline va découvrir un phénomène unique. Portrait.

Sur la roche rouge de Santa Linya en Catalogne, ou les montagnes de Hueco au Texas, il y a une silhouette frêle que les amateurs et les professionnels d’escalade connaissent bien. On l’a aperçu aussi au Japon, au Mont Hiei, et à la réserve naturelle du Cederberg à Cap Town. À peine 1m55, des cheveux longs foncés et lisses, de petites mains puissantes et un corps musclé et nerveux. Ashima Shiraishi l’admet elle-même lors d’un TedX en 2014 : “Quand vous entendez parler d’escalade, vous pensez à un homme grand, musclé avec les cheveux longs, et les gens sont surpris d’apprendre que je fais de l’escalade, parce que je suis si petite…” Pourtant, Ashima, aujourd’hui 17 ans, fait non seulement de l’escalade mais est l’une des meilleures grimpeuses du monde. Le miracle ne consiste pas autant qu’on le penserait dans le fait qu’Ashima est cette petite chose enfantine et souriante, qui puisse soudainement se concentrer pour escalader des montagnes à mains nues, mais plutôt qu’une petite fille née au milieu des buildings du quartier arty de Manhattan, de parents japonais danseurs et artistes, que rien ne destinait à escalader davantage que les étages qui mènent au loft dans lequel elle vit, puisse devenir avant même sa majorité une rock star de l’escalade. Shiraishi n’est pas seulement la plus jeune ou la seule femme à conquérir les roches de son palmarès, elle n’est pas loin de devenir tout simplement le seul être humain à pouvoir aller là où elle va. 

Dans un an, Ashima aura 18 ans, et pourra alors officiellement concourir dans les compétitions officielles d’escalade pour adulte : à chaque fois qu’elle a été autorisée à se mesurer à eux dans des rendez-vous moins importants, elle les a battus. Aux Etats-Unis, ni Alex Puccio ni Delaney Miller ne lui a résisté. Shane Messer, grimpeur professionnel, a vu Ashima lors de chacun de ses passages à la compétition féminine The Heist. Il a déclaré au New Yorker : “L’écart entre les hommes et les femmes en escalade existe toujours mais se réduit considérablement, Ashima est plus forte que tout le monde, sauf disons, vingt mecs dans le monde”. À deux ans de la première épreuve d’escalade de l’histoire des Jeux Olympiques, on compare le style d’Ashima Shiraishi à ceux de Roger Federer ou Misty Copeland : talent, force, et grâce.

Des buildings de New York aux plus grands rochers du monde

La petite américano-japonaise nait à New York en avril 2001. Dès son berceau, sa mère se souvient : “Elle n’arrêtait pas de bouger, les jambes, les bras, sans arrêt. Je n’y croyais pas, je me disais qu’elle avait un gène de singe !”, dit-elle au New Yorker. Quand Ashima a 6 ans, ses parents l’emmènent souvent jouer dans le sud de Central Park. Un jour, la petite fille se rue vers Rat Rock, le rocher de 17 mètres de largeur pour presque 5 mètres de hauteur, qui trône dans le parc new yorkais au grand bonheur des amateurs locaux. Devant le spectacle de ces jambes et ces bras qui s’agitent, sautillant de roche en roche, de l’effort physique et les petits miracles qui s’accomplissent chaque jour, la petite fille reste bouche bée. “Ils ne faisaient pas que grimper”, se souvient-elle dans un texte écrit pour The Players Tribune en 2017. “Il y avait une méthode dans leurs mouvements, comme s’ils dansaient sur le rocher. Comme tous mes amis sont retournés jouer, je suis restée là, hypnotisée par cette danse. Je n’avais aucune idée de ce qu’ils étaient en train de faire, mais je savais que je voulais essayer”. Repérée par le parrain de l’endroit, Yukihiko Ikumori, Ashima commence à essayer, à apprendre. Avec ses petites mains d’enfant de six ans, elle doit régler les “problèmes” (les différents obstacles de chaque route) différemment. Vadim Marcovallo, un ami d’Ikumori, se souvient de la petite fille à la frange : “Elle est devenue vraiment douée”, dit-il au New Yorker. “Elle complétait le ‘Polish Traverse’, un parcours de la partie nord du rocher qui est à l’horizontale, comme si de rien n’était. Je me souviens que quand elle échouait à compléter un des parcours les plus difficiles, sur la partie ouest, elle pleurait”. C’est que, même à six ans, Ashima reconnaît avoir été une petite fille déterminée : “Ma peur n’a jamais été de tomber”, écrit-elle. “Ça a toujours été d’échouer. Je me mets beaucoup la pression. Je suis très bornée, et si je n’arrive pas à faire quelque chose que je sais être capable de faire, alors je m’énerve”. De loin et légèrement perplexes, ses parents, déjà presque la soixantaine à l’époque, l’observent. “La plupart des parents auraient dit à leur fille de six ans de s’éloigner de ce rocher, mais mes parents étaient habitués à mes excentricités”, écrit la jeune fille. La communauté de Rat Rock la connaît et l’encourage : “Ils ne me jugeaient pas parce que j’étais une petite fille, ils m’ont toujours poussé pour m’aider et voir jusqu’où je pouvais aller”. La réponse est : haut, très haut. Rapidement, son père, qui découvre à l’occasion que l’escalade est un sport, l’inscrit au Manhattan Plaza Health Club à quelques blocks de Times Square. Puis, arrête la danse expérimentale pour devenir son coach à plein temps.

Entrainée par un pro à sept ans

Aujourd’hui, tous les jours de semaine après l’école, Ashima et son père prennent un bus puis le métro D pour se rendre à la salle du Brooklyn Boulders. Là, Ashima s’entraine de 16h à 19h30. Puis ils rentrent diner, et la jeune fille insiste pour faire ses devoirs. Le weekend, Ashima se rend le plus souvent aux Cliffs, une vaste salle d’entrainement à Long Island City. Si sa mère lui confectionne ses vêtements sur une vieille machine à coudre, c’est son père qui lui brosse les cheveux et lui fait faire ses étirements avant chaque session d’entrainement. Lorsque le New Yorker lui demande si lui aussi, n’a jamais eu envie d’essayer de grimper, l’homme répond : “Je n’ai pas le temps, je dois nettoyer les chaussures d’Ashima !”À l’âge de sept ans, la petite fille a commencé à travailler avec un coach professionnel, Obe Carrion, un ancien champion. Après quatre ans, dû à des tensions avec Monsieur Shiraishi, la collaboration a pourtant pris fin – ce qui n’empêche pas Ashima de gagner toujours plus de titres. 

En 2010, Ashima demande à passer ses vacances d’automne à Hueco, un site connu près d’El Paso. Là, les meilleurs grimpeurs se retrouvent : ce n’est pas la première fois qu’Ashima vient, elle est déjà une petite star. Lors de ce séjour, la jeune fille complète le parcours ‘Powers of Silence’, classé V10 en termes de difficulté (le classement va de V1 à V16). Elle a huit ans. L’année suivante, de retour à Hueco, elle réalise un sans-faute sur le parcours ‘Chablanke’, classé V11/12. À 10 ans, elle s’attaque à ‘Crown of Aragorn’, V13. Cette année-là, elle devient la personne la plus jeune de l’histoire à réussir ce parcours, et l’une des quelques femmes du monde à l’avoir fait. Si bien que ses performances attirent les soupçons et les ragots : est-on vraiment sûr que la jeune grimpeuse ne prend pas des raccourcis coupés à la vidéo ? Le débat ne fait pas rage bien longtemps ; à Hueco, en 2011, Ashima réussit encore deux parcours difficiles, avec nombre de témoins autour, qui s’en souviendront bien longtemps.

En décembre 2014, Ashima prend un avion pour le Japon, le pays de ses parents, et rejoint le Mont Hiei, près de Miyazaki. Là-bas se trouve un parcours bien connu du nom de “Horizon”, un V15. Aucune femme n’a jamais réussi à compléter “Horizon”. “Je n’avais jamais connu de parcours comme celui-ci”, écrit Ashima. “Il faut commencer à l’envers, et les prises sont tellement petites qu’il faut tenir avec les pieds. On ne peut jamais se reposer. Là où il y a généralement environ huit obstacles dans un parcours, ‘Horizon’ en a 30. Le plus dur est à la fin, tout en haut. J’ai passé tous les jours de mon séjour à réfléchir au chemin à essayer”. Le dernier jour, Ashima, épuisée, arrive au dernier obstacle. “Tout ce que j’avais à faire, c’était passer ce dernier obstacle et je devenais la deuxième personne au monde à réussir ce parcours, et la plus jeune”. Ashima tombe. Elle réessaie, puis re-tombe. Et une troisième fois. “Il était temps de rentrer à New York, j’ai pleuré pendant des heures, j’ai supplié mes parents de retarder notre retard pour pouvoir réessayer.” Mais rien n’y fait : Ashima connaît l’un des premiers échecs retentissants de sa courte carrière. “Je me suis aperçue que si je n’avais eu que l’escalade dans ma vie, cet échec m’aurait détruit. Mais j’aime aussi d’autres choses, j’aime cuisiner, j’aime aller à des défilés, et quand je suis avec mes amies, on ne parle pas d’escalade. Je suis juste une ado, qui grimpe très souvent.” 

Lors de son discours TedX, Ashima ne manque pas de citer Bill Gates : “Le succès est un mauvais professeur”. “J’ai appris que rien de ce qui vaut que l’on se batte n’est facile, mais les efforts sont toujours récompensés. Parce qu’en réalité, nous sommes tous des grimpeurs. Chacun a son V15 dans sa vie…”, dit-elle. Et Ashima ne compte pas abandonner la conquête du sien. Au printemps 2015, elle est de retour au Mont Hiei. Elle a 12 jours devant elle. “Le troisième jour, quelque chose s’est passé en moi. J’ai ressenti une impression de néant alors que je grimpais. Je me sentais complétement en communion avec mon corps. J’ai atteint le dernier obstacle, et cette fois, je ne suis pas tombée.” L’année suivante, Ashima réalisera avec succès encore deux parcours classés V15, en Australie. Mais avant cela, elle apparaîtra sur la courte liste des “ados les plus influents du monde”, aux côtés de Malia Obama et Malala Yousafzai, future Prix Nobel de la Paix.

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