Gaming
Que vous ayez connu la grande époque de l’arcade ou les premières consoles de salon, il est impossible que le nom Capcom vous soit inconnu. Le développeur japonais a créé parmi les licences les plus reconnaissables du marché (Megaman, Street Fighter, Resident Evil pour ne citer qu’elles) et s’est imposé comme un éditeur tiers immanquable au fil des ans. Aujourd’hui, son actualité est dominée par la sortie de Resident Evil 3 Remake, et son nom est bien connu et apprécié des joueurs. Mais pendant quelques temps, l’avenir du développeur semblait bien noir. Revenons sur cette période difficile pour mieux apprécier leur retour à l’excellence.
À la recherche de l’Occident
Le grand retour de Capcom est particulièrement lié à la période 2006-2013 du jeu vidéo, soit la génération PS3/Xbox 360. Voilà une génération qui a été difficile à gérer pour la plupart des producteurs japonais. Habitués à compter en priorité sur leur marché local, la mondialisation toujours plus importante du jeu vidéo et la multiplication des développeurs avec l’explosion du marché indé a coûté cher à beaucoup d’entreprises japonaises. De plus, le boom des jeux mobiles n’a fait qu’accélérer les choses. Il est aujourd’hui reconnu que les acteurs nippons n’ont tout simplement pas su s’adapter à temps, faute notamment d’être trop enfermés dans la tradition de créer leurs propres moteurs, plutôt qu’utiliser les ressources optimisées et partagées mondialement, comme le moteur Unreal Engine aujourd’hui extrêmement populaire.
Capcom a su traverser cette vague, non sans y perdre quelques plumes. Ayant touché un succès phénoménal avec Monster Hunter (Playstation 2 et PSP puis Nintendo 3DS) au Japon, qui est devenu une institution presque inébranlable, il pouvait compter sur des rentrées d’argent stables pour continuer son aventure. Mais du côté des consoles de salon, la même chose ne pouvait être dite. Sorti de Street Fighter IV et ses nombreuses itérations, ses licences phares de la génération Xbox 360 et PS3 comme Lost Planet ou Dead Rising n’ont pas forcément touché un grand public.
Il faut dire que comme de nombreuses autres entreprises japonaises, Capcom cherche une nouvelle manne. Sous la direction de Keiji Inafune, elle veut rendre son entreprise plus globale et tente « d’occidentaliser » son catalogue pour plaire à un plus grand nombre de joueurs. C’est ainsi que naissent Resident Evil 5, très porté sur l’action et influencé par le grand spectacle de Call of Duty, mais aussi le reboot de Bionic Commando. Et si le premier signe le plus grand succès commercial de la série, les fans commencent à être méfiants. Keiji Inafune, après avoir déclaré lors du Tokyo Game Show que « le Japon avait 5 ans de retard », quitte le navire en 2010.
Capcom n’a plus de direction
La suite est relativement connue de tous. Resident Evil 6 rencontre un succès mitigé malgré un budget colossal. Il faut dire qu’en cherchant à plaire aussi bien aux fans de survival horror qu’à ceux appréciant la nouvelle direction prise par le cinquième épisode, il n’aura finalement contenté… personne. Côté baston, le navire Street Fighter prendra quelque peu l’eau avec la sortie de Street Fighter X Tekken : le système de gemmes imaginé pour attirer les nouveaux joueurs en simplifiant le gameplay n’aura fait que créer de multiples polémiques, sans compter les DLC cachés sur le disque bien sûr. Rappelons qu’à l’époque, les season pass et autres battle pass n’étaient pas encore totalement acceptés du côté des consommateurs. Capcom a eu beau tenter de nouvelles percées créatives, notamment avec Dragon’s Dogma chapeauté par Hideaki Itsuno (Devil May Cry) ou Remember Me de Dontnod (Life is strange), rien n’arrivait à capturer l’imaginaire collectif des consommateurs.
Capcom a tout simplement perdu ses repères, et ses tentatives de les trouver ont toutes échouées. La directive générale de faire appel à des développeurs occidentaux pour s’occuper de ses franchises phares (comme avec Dead Rising 3, DmC Devil May Cry ou Strider) n’a pas vraiment payé, loin de là. Pourtant, Capcom n’a pas vraiment perdu son esprit et le prouve çà et là. La série Resident Evil: Revelations notamment, ou encore les compilations d’anciens titres comme Mega Man Legacy, montrent que l’entreprise a encore des arguments à faire valoir et des équipes talentueuses à ses côtés.
Reste qu’en 2014, l’entreprise paie ses nombreuses mauvais investissements sur les années précédentes. En juin, les actionnaires de Capcom décident de ne pas renouveler le plan anti-OPA mis en place en 2008. En d’autres termes, Capcom pourrait être racheté par une autre entreprise publique, signant la fin d’une indépendance datant de 1979. La fin de toute une époque. De nombreux acteurs chinois et japonais tournent autour de l’entreprise, notamment Tencent ou encore Gungho, qui à l’époque renforçait toujours son portfolio gaming. À la sortie controversée de Street Fighter V en 2016, qui a d’ailleurs été co-développé en partenariat avec Sony faute de moyens en interne, nombreux sont ceux qui ont peur de voir Capcom changer de visage à tout jamais.
Ce n’était pas un Biohazard
Comment, dans ces conditions, arrive-t-on au Capcom de nos jours ? Comme souvent avec le développeur, tout passe par Resident Evil. Après la déception de Resident Evil 6, il est décidé en interne de se recentrer sur un seul lieu et une équipe réduite. Koshi Nakanishi, qui dirigeait jusqu’alors Resident Evil: Revelations, prend immédiatement la barre du nouveau projet. Capcom se recentre enfin sur ses valeurs premières. Il n’en a cependant pas oublié la mondialisation du marché, mais revoit le problème à l’inverse en attirant des profils occidentaux au sein de ses équipes japonaises. Ainsi, Richard Pearsey (F.E.A.R, Spec Ops The Line) prend la direction scénaristique et devient le premier non-japonais à créer l’histoire de la saga. Presque pour marquer cet ouverture, Resident Evil 7 prend le sous-titre « Biohazard », nom original de la série en japonais, pour sa sortie officielle en 2017. Capcom surprend sur un terrain sur lequel on ne l’attendait pas, la réalité virtuelle, en lui offrant son premier jeu d’envergure.
L’espoir commence à renaître, mais une petite tâche sur le tableau viendra ternir l’optimisme de ses fans : Marvel VS Capcom Infinite. Sorti en fin d’année 2017, il peine à convaincre. Bien que le gameplay convainc de nombreux joueurs et que son netcode est parmi les meilleurs que l’entreprise ait offert jusque là, la sauce ne prend pas. Il faut dire que la sélection de personnages extrêmement limitée et l’absence de grands favoris de la saga (les X-Men notamment) a vite refroidi bien des joueurs. L’absence de soutien sur la scène esport du jeu a bien vite prouvé que Capcom a été immédiatement refroidi par l’accueil en demi-teinte du titre. Beaucoup supposent que Marvel a été un grand frein dans l’élan du développeur, l’entité américaine devant jongler sur plusieurs plans lorsqu’il s’agit d’utiliser ses personnages.
Il n’empêche pour autant que le penchant esport de Capcom affiche sa santé. Après plusieurs éditions du Capcom Pro Tour, le format créé par le développeur est devenu le standard de tous les jeux de combat, et toutes les modifications apportées à Street Fighter V avec Arcade Edition ont fini par payer : le jeu ne s’est jamais aussi bien vendu. Côté multijoueur traditionnel, Capcom lance Monster Hunter: World et fait de sa licence phare une expérience partagée massivement par de nombreux joueurs sur les consoles de salon. Le pari est rempli : outre les joueurs déjà acquis à sa cause, ceux entendant parler depuis de nombreuses années de la licence sont emportés dans l’élan et deviennent accros à la formule raffinée proposée par le dernier épisode. Ne restait plus qu’à frapper fort sur les expériences solo, ce que Resident Evil 2 Remake et Devil May Cry V ont tous deux réussi, en revenant aux fondamentaux de leurs licences respectives tout en apportant une fraîcheur bienvenue.
Le secret du succès découvert par Capcom ? Créer des équipes multiculturelles, brassant du vieux briscard au jeune loup et du japonais à l’occidental. De quoi s’assurer l’exact mélange de modernité et de respect des traditions, dont un acteur mythique comme lui avait besoin pour retrouver sa forme. Aujourd’hui, et à l’aube de la sortie de Resident Evil 3 Remake, on peut de nouveau compter sur lui pour nous offrir des expériences aussi marquantes que le Megaman 2 originel. Ne reste plus qu’une question, enfin enrobée d’optimisme : que nous réserve-t-il pour la suite ?