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Historiquement, l’Europe est un terrain fertile pour l’éclosion des midlaners, une longue lignée qui fait la fierté de la région et survit à l’épreuve du temps. Rasmus « Caps » Winther, 19 ans, en est l’incarnation. Mieux : le Danois est, au niveau international, le meilleur midlaner ayant fait ses gammes sur le Vieux Continent, reléguant des légendes comme xPeke, Febiven ou Alex Ich au second plan. Car si, à leur apogée, le talent de ces joueurs était indéniable, aucun d’entre eux n’a connu le même succès à l’international que le crack de G2 Esports. Et surtout : malgré quelques coups de génie, aucun n’a fait jeu égal avec les cadors coréens et chinois – Faker en tête - pendant une si longue période.
Pour se rendre compte de l’impact qu’a eu le joueur sur l’esport européen, il suffit de remonter le temps. Depuis 2018, le jeune homme a tout raflé, ou presque. C’est simple : son palmarès n’est entaché que par trois défaites. À chaque fois sur le score de 3-0. À chaque fois contre une équipe chinoise. Trois matchs au sommet où le Danois a montré ses limites, certes, mais où son talent précoce n’a jamais été questionné. À 19 ans, celui qu’on surnommait affectueusement Baby Faker a encore l’avenir devant lui, et la certitude qu’il peut devenir le premier midlaner européen à grimper sur le toit du monde depuis l’arrivée des asiatiques sur le circuit.
Quand on s’intéresse à l’histoire de Caps, son règne apparaît comme une évidence. Né en 1999 au Danemark, berceau de nombreux midlaners de classe mondiale tels que Bjergsen, Froggen ou Jensen, il grandit dans une famille acquise à la cause de l’esport. Son frère aîné, Christopher « Ryze » Winther, était un joueur professionnel de Dota 2 entre 2012 et 2017, passé notamment par Copenhagen Wolves, Absolute Legends ou Cloud9. Pour le jeune joueur, qui monte tranquillement les échelons du ladder solo d’un autre MOBA, League of Legends, l’esport a toujours fait partie du paysage. Mieux : son frère lui a enseigné, dès le plus jeune âge, la culture de la gagne. « Je pense que j’ai toujours perçu [League of Legends] comme un travail » raconte-t-il à CNN. « J’ai toujours voulu être le meilleur, et su ce que ça impliquait. »
Repéré à l’âge de 15 ans par Enigma Esports, une structure modeste, Caps commence surtout à se faire un nom sur le ladder solo. Ceux qui traînent sur Reddit se souviennent sans doute d’une séquence, datant de 2016, où Caps taunt Faker (qui s’entraîne sur le ladder européen avant le début des Worlds, ndlr), avant d’être salement remis à sa place. You come at the king, you best not miss.
Pour le voir débarquer sur le circuit compétitif, il faut attendre 2016. Caps est enrôlé par Nerv, une équipe de Challenger Series qui végète en bas de tableau. Le contexte n’est pas idéal pour se faire repérer, donc, mais dès les premières rencontres, le danois fait sensation avec ses picks exotiques. Pas de doute : le bonhomme a du talent mais n’est pas encore prêt. L’avenir le prouve, d’ailleurs.
Après un passage éclair (et remarqué) en TCL, Caps franchit un palier en remplaçant Febiven chez Fnatic. En intégrant une structure historique, disposant d’un roster à la hauteur de son skill individuel, l’avenir semble tout tracé. Mais quelques heures après l’annonce, « Baby Faker » est, déjà, dans la tourmente : des screenshots publiés sur Twitter mettent en évidence son comportement toxique sur le ladder. « Si tu veux faire carrière sur League of Legends, évite d’intégrer ma « hate list » lâche-t-il à l’un de ses coéquipiers de soloQ. « Tu n’as aucune idée de l'impact que j'ai sur un roster. Tu peux me troller autant que tu veux, mais je ferai en sorte que tu ne rejoignes jamais une équipe CS ou LCS. » Au sein de la fanbase - très active - de Fnatic, on s’interroge sur l’égo d’un joueur qui n’a jamais rien prouvé. Caps n’a pas encore porté les couleurs de la structure mais déjà, son recrutement fait débat. Cette erreur de jeunesse est rapidement oubliée.
On ne retient que le meilleur, mais tout n’a pas été rose pour lui chez Fnatic. Au départ, il n’a qu’un rôle de soutien et laisse une bonne partie des ressources de la map à l’autre star de l’équipe : Rekkles. Les résultats sont mitigés et Fnatic se qualifie difficilement pour les Worlds. Une compétition où ils réaliseront, d’ailleurs, un parcours d’anthologie en sécurisant quatre victoires de suite après avoir essuyé trois défaites cinglantes lors de la première semaine. Cette année-là, Fnatic se fait éjecter par RNG en quart de finales mais les fans le savent : leur midlaner est capable de les emmener loin. Très loin.
L’année suivante, Caps confirme en assumant pleinement son rôle de carry et en adoptant un playstyle agressif, presque excessif, parfois. Polyvalent, régulier et stupéfiant, Caps se crée sa propre identité : celle d’un joueur capable de tout jouer et de vaincre n’importe qui. Nous sommes en 2018 et Fnatic semble inarrêtable, tant au niveau européen qu’international. La suite, on la connaît : après avoir étrillé Edward Gaming et Cloud9 lors du knockout stage des Worlds, les Européens se font sèchement ramener à la réalité par Invictus Gaming, emmené par un Song « Rookie » Eui-jin de gala. Caps a chuté, mais sait déjà comment rebondir. En prenant tout le monde à contre-pied, comme toujours.
En décembre 2018, Caps rejoint officiellement G2 Esports et remplace Luka « Perkz » Perkovic, qui change de rôle pour devenir AD Carry. Le move est surprenant, mais semble presque naturel. Sur le papier, la structure d’Ocelote (qui a également recruté Mihael « Mikyx » Mehle au rôle de support pendant l’intersaison) dispose d’assez d’atouts pour concurrencer les cadors de la scène internationale. « Caps apporte beaucoup de créativité, il aime jouer agressivement, comme nous tous » précise Perkz dans nos colonnes. L’armada G2 Esports écrase tout sur son passage, y compris SKT T1 lors du Mid-Season Invitational.
Enchaînant les titres à domicile et à l’extérieur, G2 Esports débarque aux Championnats du Monde dans la peau du favori. Une première pour l’Europe, qui s’était contenté, jusqu’ici, des places d’honneurs. À l’AccorHotels Arena, devant plus de 10 000 spectateurs acquis à leur cause, Caps et ses coéquipiers ont vu leurs espoirs de titre mondial s’envoler. En ne parvenant jamais, il est vrai, à faire jeu égal avec FunPlus Phoenix, la surprise du tournoi. Mais Caps l’avait annoncé : la route sera encore longue, avant la consécration, pour G2 Esports. « Beaucoup d’équipes remportent un tournoi puis tombent dans l’oubli » avait-il dit à ESPN, après la victoire au Mid-Season Invitational. « Ce n’est pas ce que nous sommes. » Rise phœnix, rise.