Musique
Le 14 novembre 2016, David Mancuso est décédé à l'âge de 72 ans. En tant que fondateur du Loft, une fête organisée dans son propre appartement à New York à partir des années 1970, Mancuso s'est fait le porte parole d'une certain idéal de la fête, insufflant des valeurs fondamentales qui aujourd'hui font figure d'optimum en la matière.
Personnage tout aussi discret que perfectionniste, Mancuso était intransigeant sur la qualité du son lors de ses soirées, n'hésitant pas à proscrire l'usage de la table de mixage pour ne pas altérer l'enregistrement d'origine des disques.
C'était aussi une figure engagée, prônant la mixité sociale dans une ville alors parcourue par de fortes tensions raciales. Derrière lui, Mancuso inspirera toute une génération d'artistes qui reproduiront son exemple, à l'instar de Nicky Siano et Larry Levan, tous deux habitués du Loft, qui s'illustreront à The Gallery et au Paradise Garage, deux autres clubs légendaires de New York.
Il y a quelques mois, alors que nous réalisions notre documentaire sur l’ingénieur du son new-yorkais Alex Rosner, le réalisateur Alex Markman a pu s'entretenir au téléphone avec Mancuso et recueillir ses anecdotes fascinantes sur l’histoire du Loft. Nous publions aujourd'hui le détail de leur conversation.
Comment avez-vous rencontré Alex Rosner ?
Je pense que c’était en 1969, peu après ma découverte des haut-parleurs Klipschorn, dont la qualité du son m’avait épaté la première fois que je les ai entendus. En tant qu'audiophile invétéré, j'étais toujours à la recherche de la meilleure enceinte. Ce jour là, j’étais chez un ami pour la première fois, et il y avait de la musique qui provenait de haut-parleurs dissimulés derrière des rideaux.
Au bout d’une demi-heure, je lui ai finalement demandé ce qu’il cachait derrière ces rideaux. Il les a tirés pour me présenter ses Klipschorns. J'étais subjugué – le son était vraiment époustouflant. Environ six mois plus tard, il m’a rappelé pour me dire qu’un de ses amis vendait les siens. Bien sûr, je les ai achetés, mais j’en cherchais une deuxième paire.
À l’époque, Klipsch Associates était une très jeune et très petite entreprise : Paul Klipsch fabriquait ses haut-parleurs dans son propre garage. Si vous en vouliez une paire et que vous viviez dans le nord-est des États-Unis, il fallait s’adresser à Alex Rosner, qui était l'unique concessionnaire de la région. Je l’ai donc contacté et rencontré. J’ai acheté deux autres enceintes, puis j’ai organisé une fête.
Vous avez quand même continué à étoffer votre système son.
J’étais constamment à la recherche du système parfait, à essayer de nouvelles configurations. Et bien que les Klipschorns étaient excellents, la règle numéro un reste que peu importe les dimensions d’une maison, si l’acoustique des pièces n’est pas bonne, ça ne le fera pas.
Vous aviez une philosophie particulière par rapport au son, à savoir qu’il doit reproduire fidèlement l’intention de l’artiste.
Tout à fait. Ce n'est pas la sono qu'il faut entendre, mais bien la musique. Je n’ai jamais réussi à trouver la pièce idéale pour y arriver. Je voulais qu’on pénètre dans un lieu et qu’on entende le son sans même voir les haut-parleurs. Les haut-parleurs doivent être complètement invisibles.
Idéalement, je rêve d’un lieu où l'on pourrait dissimuler les enceintes. Le public ne devrait pas savoir combien il y en a ni où elles sont placées. La pièce devrait être remplie de musique, comme dans une salle de concert, le Carnegie Hall par exemple, où il n’y a pas de système amplificateur – c’est la structure qui diffuse le son.
Vous-êtes vous déjà retrouvé dans des clubs dont le son était horrible ?
J’ai visité des clubs qui vibraient tellement fort que cela faisait aussi office de nettoyage à sec — comme si la sono était plus importante que la musique. C’est complètement inutile. Ce n’est pas ce que le musicien avait en tête.
Vous ne vous servez pas de table de mixage au Loft, pourquoi cela ?
Parce que ce n’est qu’un composant en plus. Moins on a de composants, plus le son sera transparent. Il faut se restreindre au minimum.
Même au bout du meilleur télescope de la planète, il y a une lentille. C'est la même chose avec les composants audio : bien qu’il y en ait d’excellentes, ils teintent invariablement le son. Le système son est censé représenter l'intention originale de l’artiste.
Il y a deux raisons pour utiliser une table de mixage. La première, c’est bien entendu pour mixer un disque avec un autre. Autrement dit, vous cherchez à éviter les pauses entre les morceaux, vous voulez qu’il y ait un flux sonore continu, ce qui peut se comprendre.
Après, il y a ceux qui se servent d’une table de mixage pour imposer leur patte, en modifiant la hauteur des morceaux par exemple. Je suis absolument contre ça. Chaque fois que l’on joue avec les fréquences, on travestit l’idée originale de l’artiste. Si on change la tonalité de la voix de Billie Holiday, toutes les caractéristiques du morceau original sont altérées.
Cela permet surtout de caler le rythme entre deux morceaux, non ?
Bien sûr. Mais selon moi, le public n'a pas besoin de cela pour se laisser entraîner par la musique. Je suis d’avis qu’il faut plutôt mettre la musique au premier plan et essayer de reproduire ce que les musiciens ont créé. Ma démarche est probablement trop puriste, mais moins on intervient, mieux c'est.
Qu’est-ce qui vous a mené à organiser vos premières soirées ?
En 1965, on m’a remis les clefs d’un loft. J’étais déjà fasciné par le son, mais je travaillais dans un autre domaine pour gagner ma vie. À un moment, ce n'était plus suffisant, je n'arrivais plus à joindre les deux bouts, alors j'ai du trouver un autre moyen de gagner de l'argent.
À cette époque, je fréquentais les rent parties, qui avaient lieu dans des appartements, ou dans d’autres lieux, mais qui servaient essentiellement à payer le loyer. Donc j’avais ce loft sur Broadway, et pour en payer le loyer, je me suis mis à organiser des fêtes, ce qui a très bien fonctionné. J’en ai organisé une demi-douzaine entre 1965 et 1970, même si officiellement je dis que le Loft a été inauguré en 1970.
L'avantage chez moi, c'est que je n’avais pas à travailler avec des gens qui n'y connaissaient rien ou qui prétendaient ne percevoir aucune différence d’un système à l’autre.
Ça m’a aussi permis d’avoir le dernier mot sur la sonorisation. La plupart du temps, quand j’allais dans une boîte, le volume était trop élevé. Un son puissant, c’est bien, mais il ne faut pas exagérer. L’oreille humaine est ainsi faite qu’elle s’accoutume à des hauts volumes au bout d’un certain temps, il faut alors compenser en augmentant toujours le volume, ce qui peut s'avérer très dangereux.
L'avantage chez moi, c'est que je n’avais pas à travailler avec des gens qui n'y connaissaient rien, ou dans des endroits où la sono était si oppressante que le son était complètement distordu. Rien ne m'agaçait plus que les personnes qui prétendaient ne percevoir aucune différence d’un système à l’autre.
Dès le début, vous aviez envie de rassembler toutes sortes de gens grâce à vos soirées.
Oui car j’étais souvent en désaccord avec ce que je voyais dans les soirées, que ça soit la sono ou ce qui se passait à l’entrée. Je voulais éviter tout cela, et en faisant les choses à ma façon, j’ai pu promouvoir une certaine forme de progrès social.
Nous n'avons jamais mis en place de dress code par exemple. Nous n'avons pas de limite d'âge non plus puisque nous ne vendons pas d’alcool. Les gens viennent vraiment de tous les horizons, et dès que les classes sociales commencent à s’entremêler, le progrès social s’installe.
Dès que les classes sociales commencent à s’entremêler, le progrès social s’installe.
La musique était très diversifiée aussi. On passait des disques très différents, si bien que les gens réalisaient qu’ils pouvaient tout aussi bien apprécier Led Zeppelin que James Brown.
En soirée, les gens cherchent simplement à s’amuser. Ils veulent se sentir en sécurité et s’éclater. C’est la règle numéro un d’une soirée : garantir la sécurité du public, en veillant autant à respecter la capacité de la salle qu'à protéger l’ouïe des gens qui y sont.
New York était-elle une ville sûre quand vous avez commencé à organiser vos soirées ?
New York ? Non, mais c'est dans cet environnement conflictuel que les gens se sont rassemblés. Rappelons que c’était l’ère du mouvement des droits civiques afro-américains, du mouvement gay. Il y avait toute cette contestation, et toute cette musique qui émergeait de toute part, c’était une période très fertile. Et dès qu’il y avait un endroit neutre où tout le monde pouvait se rencontrer pour passer un bon moment ensemble, la musique qui en sortait était incroyable.
Quel est votre meilleur souvenir du Loft ?
Il y a tant de soirées qui me viennent à l’esprit... En voici un exemple. Nous connaissions beaucoup de gens dans l’industrie du disque. Ils avaient toujours des idées d’opérations promotionnelles pour accompagner les sorties de disques, des propositions du genre "on pourrait faire une grande soirée avec un concert du groupe accompagné des DJ". Tout cela était bien entendu privatif. Je mettais le lieu à la disposition des maisons de disques, qui s’occupaient du traiteur, et le groupe venait faire son truc. C’est pendant l’un de ces évènements que nous avons connu un moment magique. Il devait y avoir 300 personnes, c’était l’été, et tout se passait comme prévu : les DJ discutaient avec le groupe, les gens mangeait, et on attendait le concert.
La musique et la lueur des bougies emplissaient la salle, et la fête a continué.
Tout était en place donc, et au moment où le groupe allait jouer sa première note – panne de courant ! Donc nous voilà, au beau milieu d’une coupure de courant, à se demander ce qu’on allait bien pouvoir faire. À cette époque, dans les années 1970, ce genre de coupure n’était pas restreinte à un seul immeuble : c’était généralisé et cela durait souvent assez longtemps. Ceux dans le public qui avaient une voiture sont repartis, j’ai dit à ceux qui étaient restés de trouver un endroit où s’installer dans le duplex et de faire comme chez eux. J’y vivais alors, et c’était plutôt convivial.
On a donc décidé de rassembler les radiocassettes que plusieurs avaient amené avec eux, comme le voulait la mode dans les années 1970, et on en a posé un sur chaque enceinte, tous branchés sur une station du New Jersey qui passait le même genre musique que nous pouvions écouter lors de nos soirées. On est allés acheter des bougies. La musique et la lueur des bougies emplissaient la salle, et la fête a continué.
C’était vraiment un moment magique. Tout a fonctionné, tout le monde était en sécurité et nous avons pu faire la fête. C’était tout simplement génial.