Disco Elysium : Guide et conseils pour se lancer
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Disco Elysium, l’aventure textuelle

Il n’est pas trop tard pour découvrir la version ultime du, probablement, meilleur RPG occidental de ces dernières années. Voici pourquoi, et quelques conseils pour se lancer.
Écrit par Benjamin Benoit
Temps de lecture estimé : 12 minutesPublié le
Je le conçois, ce n’est peut-être pas le genre de jeu que vous vous attendiez à voir décortiqué sur Red Bull. L’ADN local, c’est le performatif, le sport, le cool, l’intense. Disco Elysium n’est rien de tout ça, sinon le dernier, mais les sensations y sont rarement positives. Mais tout va bien, entrez dans un monde où le jeu vidéo est sublimé quand il est posé, lent, cérébral, et aussi miraculeux, car il répond à une promesse que peu arrivent à toucher du doigt.
Nombreux sont les jeux vidéo qui proposent d’avoir des conséquences. De réelles conséquences, qui obéissent à un arbre de décision complexe, qui tient sur la durée, et qui sait rester cohérent dans la diégèse. Dix ans plus tard, on sait que l’une des plus belles arnaques du genre avait le doux nom de The Walking Dead par Telltale. C’est vrai, il y avait un dispositif émotionnel, et il marchait une fois. Puis comme dans n’importe quelle œuvre du genre, tout le monde finissait par caner, sauf le fil rouge évident. Les synthés « machins va se souvenir de ceci » faisaient mal au cœur au début, ils mettaient la pression, puis ils n’ont fait que surligner des évidences, et tout le monde s’est vite rendu compte que pas grand-chose ne comptait dans cette histoire. La première “saison” était un bon jeu pas dingue, il a mal vieilli et tous les épisodes suivants ne faisaient que photocopier l’expérience.
Puis il y a un excellent mauvais jeu que je cite dans un papier sur trois. Alpha Protocol (2010) est un jeu d’espionnage parfaitement raté, au gameplay déséquilibré et son scénario est un vrai navet. Il se trouve que c’est l’un des meilleurs jeux de rôle de SEGA. On peut y incarner quelqu’un de professionnel, de « suave », puis être le plus grand connard employé sur Terre. Les prises de décisions sont constantes, les embranchements nombreux, et le jeu fait constamment référence à vos décisions passées. À cette époque, c’est particulièrement poseur. C’est peut-être un mauvais jeu, mais on s’y amuse beaucoup et il est réjouissant de le refaire immédiatement. Si vous mettez les points de compétences aux bons endroits, le déséquilibre vous change en Dieu invisible, invincible et intangible. Zigouillez tout le monde, profitez du scénario et c’est parti mon kiki.
Dans un jeu vidéo des genres environnants, peu de choses sont plus satisfaisantes que d’avoir une réelle sensation de choix. Souvenez-vous, le dernier vrai bon Fallout (c’est New Vegas en 2012, pas de grosses prises de risques ici) permettait de démoraliser le boss final avec une compétence maximale en rhétorique. Une porte littéralement fermée ? Trois fenêtres s’ouvrent : on peut toujours hacker, crocheter, ou obtenir la clé quelque part.
Capture d'écran du jeu vidéo Disco Elysium.
Nom de code : No Truce with the Furies
Avance rapide le 15 octobre 2019. Un petit miracle a lieu. Après un développement interminable et chaotique, longuement mis en exergue dans une séquence dudit jeu ; Disco Elysium (nom de code : No Truce with the Furies, il n’y a qu’un seul r et ça a son importance) est dans les bacs. Développé par le studio estonien ZA/UM, le jeu se voit doté d’une édition augmentée début 2021, qui finit par atterrir sur les dernières consoles manquantes, les Xbox et la Switch, début octobre 2021. Ainsi démarre une fantastique aventure textuelle pour votre serviteur et tous ses camarades névrosés des succès chiffrés. Typiquement le jeu qui demande de se détacher de ce genre de considérations. Il FAUT faire plusieurs runs, il est inutile de se poser ce genre de questions pour ne pas obérer le plaisir de jeux, et chaque joueur qui arrive à la fin aura envie de se faire une face B à l’occasion.

Le jeu au million de mots

C’est le plus gros cliché vidéoludique du titre : vous vous réveillez amnésique dans une chambre d’hôtel. Vous vous sortez de la gueule de bois du millénaire et votre chambre est dévastée. C’est un fait qui s’impose très vite — vous êtes une loque en poudre, il s’est passé quelque chose de terrible dans votre vie et vous êtes flic pour la MCR, quelque part en l’an 50 après la Révolution, à Martinaise. Au rez-de-chaussée de votre hôtel interlope, le détective Kim Kitsuragi vous attend pour poursuivre une enquête pressante : cela fait sept (7) jours qu’un cadavre pourrit dans le terrain vague derrière le bâtiment. Votre rôle est bien évidemment de comprendre qui est cette personne, de résoudre le meurtre, et de repartir avec une cause de décès, un suspect, un mobile, et tout simplement de repartir vivant.
La Martinaise est un point chaud de Révachol, et ça peut péter à tout instant. Le pendu est intrinsèquement lié à une lutte larvée entre des travailleurs et un syndicat. Un conflit qui ne manque pas de tierces parties, puisque les traces d’une lutte historique sont encore visibles. Vous êtes davantage considérés comme une milice que de vrais flics, et une milice littérale va bientôt pointer le bout de sa truffe… armée. Vous avez dix jours avant que tout se précipite et ne provoque un game over, mais aucune inquiétude — il est honnêtement difficile d’atteindre plus de la moitié sur un premier run, vos latitudes sont énormes. Disco Elysium est une véritable enquête policière, mais aussi intérieure.
Capture d'écran du jeu vidéo Disco Elysium.
Dans Disco Elysium, la dimension « jeu de rôle » est massive
Intervient la dimension « jeu de rôle » du titre, et elle est massive. Vous, c’est Harry DuBois, mais ce sont bien 24 personnages intérieurs qui se relaient. Quatre catégories (Intellect, Psyché, Robustesse et Motricité) que vous répartissez selon trois rôles définis ou à loisir. Parmi eux, Logique, Encyclopédie, Art Dramatique, Cour Intérieure, Autorité, Esprit de Corps, Endurance, Instrument Physique, Frisson, Perception… tous sont importants, et tous vont intervenir et s’interjecter si vous leur consacrez des points. Autant de personnages qui incarnent une facette de personnalité - Électrochimie est obsédé par la drogue, Art Dramatique pourrait parler en Ancien Français s’il le pouvait. Clair-Obscur n’est que malaise ontologique, Endurance est facho et ainsi de suite.
Tous commentent et jugent l’action en permanence, et chaque compétence est mobilisée par des « checks », des jets de dés refaisables ou pas. Et ainsi intervient le génie multidimensionnel de Disco Elysium : dans l’idéal, pas besoin de sauver-recharger jusqu’à réussite, car tout résultat est intéressant. Les lancers rouges (une tentative mordicus) font tout de même avancer la choucroute, en bien ou en mal… et les blancs se redébloquent si vous investissez un autre point de compétence. Vos fringues modifient vos stats, et une multitude d’actions passées peuvent donner du rab à votre jet de dés. Exemple très simple : la pourriture du cadavre vous donne le gerbillon, et le jet d’endurance est fait pour vous résister. Une ampoule d’ammoniac peut faciliter un peu la tâche. De la terre peut faire le café. Ou une « pensée », un trait d’esprit qui peut être internalisé suite à certaines de vos actions, facilitera grandement les choses en cas d’échecs répétés, car la vie de flic trouve toujours son chemin.
Et bon Dieu d’bon Dieu, prenez soin de Volonté. C’est votre meilleur allié dans ce monde cinglé.

Une construction d’univers jusqu’au-boutiste

Certes, vous êtes le personnage principal, mais vous n’êtes qu’un node au cœur d’un immense réseau qui constitue l’un des univers les plus soignés du jeu vidéo moderne. Votre champ d’action est géographiquement limité, mais vous saurez tout sur votre ville, pays, son histoire politique agitée et l’environnante Révachol, que tout le monde décrit avec moult détails (on y espère une suite, un jour, quelque part après la sortie de Silksong).
Les personnages y sont vibrants et formidablement écrits. De véritables crétins, des camés, des manipulateurs, de vrais méchants, une poignée de gens hébétés et fatigués — et tout le monde n’obéit pas aux apparences ou à l’idée que vous allez vous faire. Souvenez-vous, vous n’êtes pas désiré en ville. Les jets de dés scénaristiques, plutôt transparents, seront l’occasion de baguenauder ailleurs et apprendre dans quel monde vous évoluez… et aussi plus apprendre sur vous-même. Le jeu a l’art de faire avancer son intrigue et de lâcher des bombes avec un naturel déconcertant, comme quelqu’un le ferait dans une conversation innocente.
Capture d'écran du jeu vidéo Disco Elysium.
Le jeu vous rappellera vos choix et les mettra en perspective
Tout cet univers est décortiqué dans les nombreux choix de dialogues qui s’offrent à vous — flic pathétique, superstar, suicidaire (le jeu atteint parfois des sommets de sombre si vous vous y aventurez) apocalyptique ou juste chiant, en plus d’une obédience politique, choisis ton destin ! Le jeu vous rappellera souvent vos choix et les mettra en perspective avec vos actions. Tout se fait par le biais de votre partenaire, un homme formidable, votre auguste Kim Kitsuragi. Normal, un peu barbant, procédurier, vous le fatiguez dès la première rencontre. Vous êtes son supérieur et il doit supporter vos conneries à longueur de journée, et libre à vous d’être infect avec lui. Mais quel plaisir de, de temps en temps, lui arracher un sourire, nouer quelque chose, ou juste le faire flipper tant vos réactions sont imprévisibles.
Un ratage de jet rouge signifie souvent que quelque chose d’hilarant va se produire, et les dialogues sont à la hauteur. Il me serait facile d’en choisir une vingtaine, mais en voici un — vous allez tant perturber un personnage qu’il va « regarder autour de lui comme si un neurochirurgien allait magiquement apparaître ».
La magie de Disco Elysium opère en flux tendu. La première partie est précieuse : on découvre un chouette roman policier (qui obéit aux canons du genre et évite ses interdits, et pourtant vous allez les interroger tout seul) dans lequel tout ce qu’on fait est quelque chose d’intéressant qui mène à d'autres points d’intérêt. Pas uniquement vidéoludiques, on n’est pas dans Mario Galaxy, mais bien littéraires, fictionnels. On en veut toujours un peu plus, et c’est pour ça qu’une grosse session de jeu « par jour » dans la diégèse est un rythme qui se trouve facilement. Disco Elysium est d’un intérêt ludique énorme, mais c’est aussi une belle histoire qui cache bien ses cartes — il y a quelque chose de pourri au Royaume de Martinaise… Et peut-être un peu plus. Puis il y a vous, vos démons, vos addictions, et ce point de moral que vous perdez tout le temps quand vous pensez à quelque chose, ou plutôt à quelqu’un… mais êtes-vous vraiment sûr de vouloir creuser le sujet ? C’est formidable d’un bout à l’autre, tous les éloges formulés sur le titre sont justes, et ne pas le connaître encore est un privilège.
Capture d'écran du jeu vidéo Disco Elysium
Plus besoin de maîtriser l'anglais

Qu’apporte la version Final Cut ?

Concrètement, peu de choses, mais elles sont d’ordre colossal, et il est très simple d’expliquer le lapse de temps de deux ans entre les deux versions. On y trouve quatre intrigues « politiques » supplémentaires qui ajoutent un peu de contenu, substantiel, mais décorrélé de l’intrigue principale. Auparavant, seules les phrases principales de texte étaient doublées. Désormais, c’est le cas pour l’intégralité du texte, et avec du bel ouvrage s’il vous plaît — tout cet univers baigne dans une ambiance Nouvelle-Orléans/francophile qui se ressent jusque dans les délicieux accents de votre équipe de flics. Un ajout déjà formidable, mais voici le twist — dès lors, le jeu n’était disponible qu’en anglais. Vous pensiez que c’était un problème sur Phoenix Wright ? Il est décuplé dans Disco Elysium, où, plus que des accents et slangs localisés, s’ajoute une improbable dégringolade dans les niveaux de langue. Il fallait un excellent niveau d’anglais pour être à l’aise, c’est maintenant disponible dans un français soigné, qui se permet quelques touches de localisation fantaisistes. Plus personne n’a d’excuse pour se lancer dans l’aventure.

Quelques derniers conseils

Et maintenant, quelques petits trucs plus implicites dans le jeu qu’on peut déflorer sans bobos.
  • Parmi les modèles de personnages proposés, « Sensible » est le mode facile caché. « Intellectuel » est le plus difficile. Notamment car vous partez avec moins de points de santé et de moral, quelque chose sur lequel il faudra VITE remédier.
  • La boîte à outils dans la bagnole de Kim est indispensable.
  • L’argent sera très vite une préoccupation. Si vous jouez bien vos cartes, vous pourrez en trouver beaucoup très vite. Ça ne sera probablement pas le cas, et il existe plein de manières d’en trouver, même des moins reluisantes pour un flic. Mais sachez-le, au pire, Kim vous sauvera les miches le premier soir.
  • N’oubliez pas d’internaliser les « pensées ». Elles ont toutes des bonus passifs. Parfois, des malus. Ou une bête ligne de dialogue amusante.
Capture d'écran du jeu vidéo Disco Elysium.
Parmi les personnages proposés, « Sensible » est le mode facile caché
  • Même si c’est dur, limitez au mieux la recharge compulsive. Les jets réussis n’ont pas toujours une conséquence positive et il y aura toujours quelque chose d’autre à faire…
  • Faites une sauvegarde non-automatique de temps en temps. Au moins deux par jour. Le game-over se cache parfois à des endroits improbables.
  • Trouvez une carte. Dans quel genre d’endroit trouve-t-on une carte ?
  • Ayez toujours un point de compétence en trop. Le jeu vous permet de le distribuer avant un check, on ne sait jamais.
  • Faites confiance à vos personnages intérieurs quand ils orientent une décision, surtout s’ils sont rationnels. Et, une dernière fois, Volonté est votre meilleur allié.
À vous, maintenant. Bon voyage et bonne chance dans cette aventure 100 % clair-obscur.
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