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Retour sur 20 ans de Donjon de Naheulbeuk avec Pen of Chaos

© Pen of Chaos
Rencontre avec John Lang dit Pen of Chaos, créateur de la série Le Donjon de Naheulbeuk.
Écrit par Maxime « OtaXou » Lancelin-GolberyPublié le
Si toute une génération de geeks a subitement appris par cœur la définition du mot “nyctalope”, c’est grâce à lui. John Lang, ou Pen of Chaos, est l’un de nos auteurs multimédia les plus prolifiques et nous a offert l’exception culturelle francophone la plus marquante de ces vingts dernières années : Le Donjon de Naheulbeuk. La saga MP3 s’est déclinée en BD, en romans, en jeu de rôle, de plateau et maintenant en jeu vidéo avec L’Amulette du Désordre. Alors que la série s’apprête à fêter ses 20 ans, nous avons pu revenir sur toute l’histoire de la création de Naheulbeuk en compagnie de son créateur.
Comment t’es venue l’idée de faire une saga MP3 ?
Tout ce que j’ai fait depuis le début a été relativement accidentel donc pas vraiment par décision. J’ai pas “décidé” de faire une saga MP3 : j’étais chez moi, j’ai fait des épisodes juste comme ça. J’en ai fait trois à la base et puis j’ai laissé mûrir ça de septembre 2000 à janvier 2001 avant de les mettre en ligne, après les avoir re-trafiqués un peu. Mais j’avais pas de matériel, pas de connaissances, et il fallait quand même payer pour mettre des choses en ligne à l’époque. Et même télécharger vu que les connexions étaient pas illimitées. Donc fallait être motivé en fait quand on faisait des choses sur internet ! Moi j’avais déjà du monde sur mon site depuis 1996, c’est d’ailleurs un des plus vieux site web de la francophonie qui soit encore existant. Donc ces gens-là je leur ai donné ça, puisque de toute façon j’avais rien d’autre à faire avec, et c’est le public qui m’a poussé à continuer.
Naheulbeuk a grandi grâce à son public
Beaucoup de choses qui ont été faites depuis, ça vient du public. Pareil pour la musique du Naheulband. Je réfléchis pas à longue échéance, j’ai pas de plan, pas de stratégie, tous ces trucs très articulés sur les réseaux sociaux aujourd’hui… Moi j’avais rien du tout, et j’étais avant les réseaux sociaux alors bon. Y avait même pas de commerces sur internet à l’époque ! Ca a été du bouche à oreille, de l’échange de bannière, de l’échange de liens.
Qu’elle n’utilise pas un Scroll of Stupidity
Qu’elle n’utilise pas un Scroll of Stupidity
Quelle a été l’inspiration principale de Naheulbeuk ?
Moi c’était les jeux de rôle papier principalement. Maintenant, je suis un gros cinéphile et un gros gamer donc j’ai mis des références à tout. Y a notamment un épisode spécial dans la saison 2 où y a 14 références dedans mélangées avec du Terminator, du Terry Pratchett, du Retour vers le futur etc. Tous les films cultes de mon époque en fait. De temps en temps j’ai rajouté des choses qui viennent du jeu vidéo : y a des petits dialogues de Baldur’s Gate 2 dans ma toute première saison notamment. On lui a même mis des petits clins d’œils dans notre jeu L’Amulette du Désordre. Je mélange un petit peu tout en espérant que les gens vont suivre.
À sa conception, imaginais-tu Naheulbeuk comme l’univers étendu qu’il est devenu aujourd’hui ?
C’est comme le reste : rien de calculé, rien de prévu. Moi de base ce que j’aime c’est écrire, et la version audio n’est qu’une extension de ça. À l’époque j’avais un fanzine, un webzine, depuis 97 qui se passait dans un monde de fantaisie où tout était un peu démystifié. J’y tenais un journal qui était dans une ville fictive où il se passait des trucs : le Waterdeep New Work Time. On racontait des matchs de Blood Bowl, de plein de choses qui se passaient dans le monde du gaming sur table. Et j’avais des gens qui contribuaient déjà à l’époque. Tout se faisait à la main, le code des pages etc. À la suite de ça, l’audio du Donjon de Naheulbeuk c’est une extension. L’Encyclopédie gratuite c’est pareil : j’avais tellement de choses qui ne rentraient pas dans un épisode qu’il me fallait un endroit où les mettre. Le côté transmédia s’est fait par accident : les gens me proposent beaucoup de choses, j’en refuse énormément, et de temps en temps y a quelque chose d’intéressant. Ceux-là je fonce dedans et je m’implique un maximum.
L’évolution s’est donc faite autour des propositions
Ce que j’essaie surtout de faire, c’est de ne pas vendre la licence à des gens pour me rendre compte ensuite qu’ils font n’importe quoi. Ma philosophie c’est soit je dis non, soit je dis oui mais je participe. Je préfère qu’il y ait moins de choses, mais être sûr que je valide et que ça parte pas dans tous les sens. Ça fait beaucoup de travail, j’avance lentement mais je suis un marathonien.
Tagazok à toi
Tagazok à toi
Incarner tous les personnages n’est pas mince affaire, même en modulant les voix. Est-ce que tu adoptais des postures, gestuelles, intonations particulières pour réussir à jouer l’elfe, le nain, le barbare et consorts à l’enregistrement ?
Oui mais j’ai plus ou moins tout fait par hasard. Si on écoute les voix de la saison 1 et après celles de la saison 2… Entre temps en fait j’ai appris comment faire. J’ai refait trois épisodes que j’ai appelé “next gen” qui sont des épisodes “ce que ça aurait donné à l’époque si j’avais su le faire”. Y a des gens qui n’aiment pas : objectivement les originaux sont mauvais, mais ils s’y sont habitués. C’est un problème qu’on a aussi dans le jeu vidéo : comme on a beaucoup de voix et de comédiens professionnels, c’est mieux joué que l’original mais y a des gens qui ne s’y retrouvent pas.
Faire toutes les voix pour le jeu vidéo, ç’aurait été un sacré travail
Ah bah là quand on a vu le chantier, on a tout de suite décidé que c’était pas une bonne idée. Ça c’est difficile à expliquer aux gens, mais sur un planning de jeu... Bah, y a un planning. Donc on fait pas n’importe quoi, et on peut pas laisser tout reposer sur un seul acteur. En plus faut louer le studio, l’équipe qui y travaille… Si j’avais dû faire tout seul les voix principales, j’y serais resté trois semaines/un mois au lieu des deux semaines qu’on a passé là. J’aurais pas pu être chez moi, puis au moindre problème type extinction de voix ou autre, le projet était stoppé.
Ta saga MP3 est née dans une période où la culture geek n’était pas forcément populaire, et Naheulbeuk a été l’un des pionniers geek qui a réussi à toucher le grand public et légitimer la pop culture en France. Toi qui a pu observer ce passage de sous-culture à culture dominante, comment as-tu accueilli cette transformation ?
Moi de base quand j’ai commencé à faire des jeux de rôle, j’avais juste trois amis. Le mot “geek” je crois que je l’ai entendu la première fois bien après avoir sorti Naheulbeuk. J’étais content de faire partie d’un univers dont j’ignorais l’existence, parce que bien que j’ai été sur internet très tôt et que je me suis rendu compte que j’étais pas tout seul, je prenais un peu ça comme les activités underground que j’avais depuis le début. Quand je traînais dans les boutiques de figurine type Citadelle à la fin des années 80, avant que la marque Games Workshop n’existe, on était pas très nombreux quoi. Mais y avait quand même du monde ! Ça ça fait partie de ces activités où on sait maintenant qu’il y a des milliers de gens qui le font. Pour moi, Internet a été fabuleux pour faire en sorte que tous se retrouvent.
La voix de la “raison”
La voix de la “raison”
Et comme créatif ?
De mon côté j’ai vécu l’ascension de la pop culture depuis ma petite fenêtre de créateur, et je suis content d’avoir participé, parce que j’ai été invité à à peu près tout ce qui pouvait avoir un rapport avec la pop culture depuis 2000 quoi. La plupart des salons geek je les ai fait en invité, que ce soit dans le domaine de la littérature, du jeu, du cinéma, des séries cultes etc. J’ai été invité partout, et c’est là où je me rends compte qu’il y a des gens qui connaissent les trucs que je fais.
Beaucoup de critiques pensent que la pop culture dominante est devenue une culture de surconsommation plus que de création. Est-ce que tu l’observes ?
Pas vraiment parce que je suis pas un gros consommateur en fait. J’ai 2/3 figurines de séries et de films comme tout le monde, mais je suis pas collectionneur et j’ai un regard assez critique sur beaucoup de choses qui sont devenues mainstream. Surtout le cinéma américain… Moi je m’y retrouve pas. Y a quasiment jamais de surprise. On voit que les gens bossent avec des méthodes quoi. Il suffit de voir le nombre de remakes et de reboot qu’ils font, j’ai l’impression qu’ils sont déjà pas mal essoufflés depuis 2000. C’est ça qui fait sans doute que ça passe dans le grand public, parce que ça ne l’intéresse pas les trucs nouveaux. Ce qui se vend le plus c’est les remake, les reboot, les trucs pas super intéressants. Quelque part ça changera pas trop. Perso j’ai jeté ma télévision dans les années 2000, mais j’ai été étonné de savoir que l’audimat de la télévision française n’a pas baissé. Les gens regardent toujours autant la télé face à internet. Moi je trouve ça hallucinant, je ne comprends pas. C’est vrai qu’une partie du grand public s’est intéressée à la culture geek, mais est-ce qu’ils s’y sont vraiment intéressés ou l’ont simplement vu passer ? Je sais qu’il y a des gens qui grâce à ça ont découvert la culture geek, j’en croise beaucoup en dédicaces, et qui sont rentrés par Naheulbeuk mais aussi le film du Seigneur des Anneaux, par un quelconque film de super héros etc. Ça leur ouvre la porte, et y en a qui entrent avec l’envie d’apprendre et de participer, et d’autres qui regardent les explosions quoi.
Naheulbeuk est là depuis bien longtemps
Naheulbeuk est là depuis bien longtemps
À l’époque de Naheulbeuk, les comparaisons avec François Perusse étaient nombreuses et tu n’as bien sûr jamais été contre ce parallèle puisqu’il s’agissait d’une inspiration. Ce dernier a récemment dit “Mon album avance bien. Ce matin, il durait 74 min. J’ai fait aujourd’hui l’exercice d’en retirer toute blague/réplique qui pourrait susciter la controverse en cette époque. Ce sera finalement un album de 19 secondes.” Penses-tu qu’aujourd’hui, l’écriture humoristique soit plus difficile qu’il y a 20 ans quand tu as lancé le Donjon de Naheulbeuk ?
Je comprends très bien pour Perusse, parce que lui fait beaucoup d’humour sur la vie de tous les jours et notre société actuelle. Evidemment quand on fait ça, on se retrouve à vivre ce que vivent tous les gens qui font ça où dès qu’on dit un truc qui sort du cadre de plus en plus restreint de ce qu’on peut dire, c’est le bordel. Pour ma part je n’ai pas ressenti ça vraiment. Là je découvre avec le jeu vidéo que mon humour est connivent, une critique de je-sais-plus-qui dit ça. Moi bon déjà, je m’en fous parce que c’est mon humour, s’ils ne l’aiment pas ils peuvent aller voir ailleurs. Mais surtout je fais de l’humour de jeu de rôle, et le jeu de rôle n’a pas changé. Y a toujours de nouveaux jeux, mais quand les gens sont autour d’une table pour s’amuser, on retrouve toujours cette ambiance où on essaie de faire des trucs sérieux, pis ça marche pas, et à un moment ça déconne. J’ai même vécu ça sur Cthulhu qui est le jeu sérieux de référence. Moi j’ai pas envie de changer ce que je fais, mais j’ai forcément évolué au bout d’un moment parce qu’il y a un mimétisme social qui se forme.
Qu’as-tu modifié dans ton écriture ?
Voilà ce que j’ai fait par exemple : les premiers épisodes du Donjon étaient très vulgaires parce qu’on était sur un vocabulaire de jeu de rôle de fin de soirée. Je me suis dit qu’il fallait garder cette idée, mais j’ai préféré développer mes propres insultes pour apporter quelque chose au vocabulaire geek. Comme “Tagazok” en signe de reconnaissance, ou “les gueules d’endive” et tout un tas d’insultes du nain. Personnellement, quand j’entends les gens parler dans le métro ou autre, je vois qu’ils ne connaissent que trois insultes quoi. Et je trouve ça dommage ! Y a tellement de façons d’insulter les gens gentiment et avec de la créativité. Je table pas mal là-dessus en essayant de faire entrer des mots dans le vocabulaire geek.
Pour écrire, rien ne vaut un bon Chiantos
Pour écrire, rien ne vaut un bon Chiantos
Comment as-tu fait la rencontre de Marion Poinsot et qu’est-ce qui a lancé la création de la BD Naheulbeuk ?
C’est surtout Marion Poinsot qui m’a contacté début 2004. À l’époque je commençais à travailler avec des graphistes à droite à gauche, puisqu’on avait déjà fait notre premier CD avec le Naheulband en collaboration avec des artistes lyonnais d’une association de fans de mangas pour les dessins. Elle faisait partie des artistes qui m’ont contacté, et elle avait un projet plus étoffé que les autres. Au début j’étais pas très chaud parce que la BD n’est pas trop mon univers, mais à force de faire des essais et de présenter des trucs, on a fini par se mettre d’accord. Notre premier tome a eu tellement de succès que ça semblait évident que les gens attendaient quelque chose comme ça. On était encore à une époque où il n’y avait absolument aucune publicité pour Naheulbeuk, je mettais juste des choses sur mon site.
C’est ce qui t’as permis de trouver du financement pour Naheulbeuk ?
Ah bah oui c’est sûr. Moi avant je travaillais en entreprise, jusqu’à il y a une dizaine d’années. La BD a fait en sorte que je puisse être auteur professionnel. Et donc au lieu de passer mon temps à user mon froc sur des sièges de bureau pour faire je-ne-sais-trop-quoi, je m’occupe à 100% de Naheulbeuk. Ça m’a permis de faire le jeu de rôle gratuit Naheulbeuk, qui m’a pris dix ans, pour initier les gens au jeu de rôle. C’était le but ultime de ma vie. Pour moi c’est un truc que tout geek doit expérimenter, même ceux qui ne savent pas qu’ils sont geek tiens ! Mais je sais que le Donjon a initié plusieurs rôlistes francophones et c’est vraiment une très très bonne chose. Et ça c’est venu de la BD et du roman aussi.
Que s’est-il passé par rapport à l’adaptation en dessin animé de cette même BD ? Et où en est le projet ?
Le projet a démarré, et au bout d’un moment le producteur original a déposé le bilan. Et depuis on essaie de remonter le projet. Depuis début 2019, il s’est quasiment rien passé parce qu’il est dans les limbes de la production entre des gens qui arrivent pas à s’entendre. Si je l’avais fait tout seul il serait déjà fini, mais c’est pas mon métier quoi. Les gens m’ont proposé des trucs, encore une fois ça semblait bien, c’était très bien parti et voilà. On a fait un super boulot, y a 52 épisodes qui sont écrits, storyboardés, les voix sont enregistrées, tout est fait y a plus qu’à lancer la prod 3D. Mais ça apparemment, c’est trop compliqué. Moi j’suis un peu vert parce que quand je vois les merdes qu’ils nous sortent en animation sur certaines plateformes avec des budgets pas possibles, j’me dis qu’on a vraiment fait un truc qui est parlant pour les rôlistes du monde entier mais aussi toute cette nouvelle génération de geek. Y a quelque chose pour tout le monde là-dedans, même si c’est pas une série pour les 7 ans non plus… Y a des gens qui se font couper en deux quoi. On a su garder le côté trash vu qu’on avait Canal + comme diffuseur, qui est toujours dans la boucle a priori. Mais on attend entre les histoires de droits, les histoires de financement… En plus une partie de la prod a été financée par les fans. C’est un merdier pas possible, et j’aimerais bien que ça se fasse parce que j’ai bossé 3 ans quand même et j’ai une charge mentale depuis 10 ans sur ce projet.
Un projet hélas encore dans les limbes
Un projet hélas encore dans les limbes
Le dépôt de bilan était une surprise ?
Sur le dépôt de bilan du producteur, l’ancien gérant de la boîte a fait pas mal de fumée pour masquer le fait qu’il était complètement dépassé et ne savait pas faire ce qu’il disait qu’il pouvait faire. Il avait tellement de dettes et de n’importe quoi dans plein de domaines… Donc bon, ça a été pour limiter la casse quoi. Mais perso, je termine toujours ce que j’ai commencé.
Le canon principal de l’histoire est désormais en roman. Qu’est-ce qui a poussé ce changement de média créativement pour toi ?
C’est principalement les difficultés techniques d’écrire directement en MP3. L’aventure MP3 pour moi de base, c’est surtout une suite de concepts. Premier concept “on est à la porte du donjon”. Après il y a “on commence à rentrer dans le donjon”. J’ai quand même un épisode entier où tout le concept est de descendre un escalier. Seulement, au bout d’un moment je me suis rendu compte que ça prenait forme pour faire une histoire, et c’est comme ça que j’ai fait la première saison. La deuxième aussi, mais cette fois-ci je me suis dit “je vais quand même prévoir à l’avance d’en faire une histoire”. Mais puisque j’avançais de concept en concept, c’était assez difficile de savoir où j’allais. J’ai réussi à m’y retrouver grâce à mon cerveau de MJ, mais au moment de faire une troisième saison…
Il était temps de revoir la méthode
Comme j’ai eu une proposition de l’éditeur Octobre, j’ai écrit ma saison 3 directement pour avoir une aventure avec une histoire écrite de A à Z dont je pourrais éventuellement faire quelque chose. Écrire des romans, ça a toujours été mon truc puisque j’en avais déjà écrit un avant même Naheulbeuk : Le Bouclier Obscur, du terror fantastique qu’on peut encore trouver actuellement. J’avais écrit ça juste pour me prouver à moi-même que je pouvais écrire, et ça a finalement été publié. Ça a convaincu Octobre de me donner l’opportunité d’écrire Naheulbeuk. J’ai des fans qui pensent que la base c’est l’audio, mais malheureusement je suis obligé de leur dire qu’ils ont tort. Pour faire de l’audio, il faut écrire. Donc la base de Naheulbeuk, c’est de l’écrit. Mais j’ai lu à voix haute tous les dialogues du bouquin pour être sûr qu’ils correspondent à de l’audio. Quand les lecteurs lisent le roman, ils sont capables de se faire les dialogues dans leur tête.
L’univers Naheulbeuk est désormais en romans
L’univers Naheulbeuk est désormais en romans
Ça a dû être un sacré défi de reconvertir les saisons 1 et 2 en roman
Effectivement c’était ça le plus gros défi. Y en avait deux en fait : d’une part, écrire un roman où tout le monde connaissait l’histoire en faisant en sorte que ça les intéresse. Et deuxièmement, remettre l’ambiance de la saga audio, faite de bouts de ficelle dans un truc qui se tient. J’ai pris le parti de ne pas refaire les mêmes scènes dans les deux pour qu’on retrouve ce qu’il se passait dans la saga audio, mais sans se retaper les mêmes dialogues et situations. J’ai fait les préquels aussi, qui n’existaient pas, puisque dans le premier épisode les gens se retrouvent devant le donjon sans qu’on sache d’où ils viennent. C’est très Tarantino en fait : commencer dans l’action et expliquer ensuite comment on en est arrivé là. Et ensuite, je suis allé récupérer toutes les scènes que j’avais écrite et qui étaient trop compliquées à faire en audio, et fait des ellipses pour les scènes qu’on connaissait déjà, en gardant deux/trois trucs incontournables quand même. L’idée était que les gens n’aient pas l’impression d’avoir un copier/coller de l’aventure audio. Y a beaucoup de descriptif, on apprend plein de trucs notamment sur Zangdar et Reivax.
Maintenant tout est disponible dans ce format
J’avais une série de romans qui commençaient à la saison 3 donc je trouvais ça un peu con, maintenant j’ai la série complète, et puis c’était aussi pour faire une porte d’entrée sur la lecture. J’ai pas mal de vraiment jeunes sur le Donjon de Naheulbeuk, et certains m’ont dit que c’était le premier roman qu’ils avaient lu de leur plein gré.
L’impact de Naheulbeuk reste très transgénérationnel
Y a du lourd là-dessus. J’ai déjà eu 4 générations de la même famille en dédicace le même jour ! Le grand-père avait sa BD, les parents avaient la BD, les enfants avaient la BD, et ils m’ont fait signé une autre BD pour le bébé de 6 mois. Et puis y a plein de trucs accidentels qui se sont passés, notamment un que je cite de temps en temps : on a révolutionné le scoutisme ! J’ai croisé beaucoup de scouts, et ils m’ont tous dit que depuis 10/15 ans toutes les vieilles chansons jouées autour du feu à la guitare se sont faites marcher dessus par le répertoire du Naheulband. Maintenant une bonne partie des camps scouts contaminés réclame “À l’aventure compagnon”, “Gurdil” etc. Alors que Naheulbeuk, c’est pas du tout les valeurs du scoutisme quoi. C’est même un peu “pas de valeurs” quoi. Moi j’y ai jamais mis les pieds.
L’auteur dans son milieu naturel
L’auteur dans son milieu naturel
Saga MP3, BD, roman, et maintenant jeu vidéo avec l’Amulette du Désordre ! Comment est né ce projet particulier ?
C’est une idée du studio Artefact qui nous a contacté il y a bien longtemps, quasiment une dizaine d’années. Ils m’ont demandé les droits pour faire un jeu vidéo, et les ont eu parce qu’ils sont très bien ! On a longuement discuté pour caractériser le projet, et après y a eu une longue période où il nous a fallu trouver un financement et un éditeur. Ça, ça a représenté les 2/3 du projet on va dire. La production elle-même, ça a duré deux ans et demi, mais toute la pré-production a duré 7/8 ans quoi, on en est là. On est une licence qui est assez grosse, mais pas assez pour que des gens sortent de nul part pour nous donner de l’argent. Le fait d’être dans cet univers geek, c’est un peu la garantie de ne pas être pris au sérieux : on est plus pris au sérieux qu’avant, c’est vrai, mais pas partout et notamment chez les financiers. Ce qu’ils ont réussi à faire avec le budget qu’on avait est extraordinaire. Beaucoup de gamers malheureusement ne connaissent pas cet aspect : que tout ce qu’on met dans un jeu est lié à son budget. Cette notion échappe totalement à beaucoup de joueurs quand ils se plaignent qu’il manque des choses. Nous on a fait au mieux avec ce qu’on avait, et tous les gens qui comprennent qu’on est un studio indépendant sont bluffés.
Quel rôle tu as pris du coup ?
J’ai fait toute la musique du jeu, ce qui n’était pas vraiment prévu mais ça s’est fini comme ça. À l’écriture, je n’avais vraiment pas le temps de faire toute la partie scénaristique, donc j’ai fait rentrer Stéphane Audrand. C’est un copain avec lequel je travaille depuis 2004 et qui a écrit énormément dans l’Encyclopédie. Lui, je savais qu’il pouvait à la fois écrire et travailler dans un environnement d’entreprise. C’est pas si évident de trouver des gens qui ont les deux casquettes, et c’était vraiment nécessaire. On a travaillé en étroite collaboration, et tout le monde a trouvé des solutions quand il y avait besoin d’en trouver. J’ai aussi participé au gameplay, parce qu’on a licencié tout ce que j’avais écrit pour le jeu de rôle Naheulbeuk. Les objets, plans, PNJ etc. Des milliers et des milliers d’entrées. J’ai aussi travaillé évidemment sur tous les dialogues, et aussi l’enregistrement de certains personnages principaux.
Quelles sont les plus grands défis créatifs du fait d’écrire pour un média interactif ?
Ça c’est plutôt Stéphane qui les a relevé. C’est lui qui a dû travailler avec toutes les contraintes. Moi je suis arrivé pour donner toutes les quêtes secondaires, les plans etc. Et après pour trouver des solutions par rapport à des trucs qui ne pouvaient pas marcher en l’état et chercher ou valider des compromis. Sur l’écriture, y a eu je-ne-sais-combien de versions parce qu’à l’écriture, on proposait un truc et puis au moment de valider le budget… Ah bah ça ça coûte tant, on ne peut pas. Pour ça, faut pas seulement être écrivain pour le faire, il faut être souple. C’est Stéphane qui a fait toute cette partie très difficile.
L’Amulette du Désordre est un tactical avant tout
L’Amulette du Désordre est un tactical avant tout
L’Amulette du Désordre a une portée plus internationale que le reste de tes projets. Comment réussis-tu à conserver l’humour et la touche Naheulbeuk dans d’autres langues ?
Là on est dans l’inconnu puisque le jeu est sorti depuis un peu plus de 15 jours, et le monde est en train de découvrir le Donjon de Naheulbeuk. Nous on a rien changé, à part quelques trucs pour certains pays où faut pas mettre de sang, où tu peux pas mettre certaines bestioles qui sont taboues etc. Globalement on a fait nos trucs, puis à la traduction on s’est arrangé pour avoir des traducteurs qui refaisaient leurs jeux de mots.
Naheulbeuk est-il déjà mondialement connu ?
À l’international, faut avouer qu’on a majoritairement des français expatriés. Même si j’ai découvert des groupuscules assez étranges, notamment des classes de chiliens qui ont des cours de français et ont été initiés à Naheulbeuk par leur prof. Ça a créé des groupuscules de fans de Naheulbeuk qui ne comprennent pas totalement le français. Mais là pour la première fois, la licence est partie dans le monde avec des voix en anglais et en allemand. Je pense que les rôlistes papiers, parce qu’il y en a quand même beaucoup dans le monde, vont s’y retrouver. C’est ce qu’il s’est passé pour Naheulbeuk d’une manière générale. D’autres s’y sont retrouvés aussi, notamment les gamins au collège ou au lycée, mais je ne sais pas vraiment pourquoi. Il se passe des choses !
Confiance totale aux traducteurs donc ?
Tout ce qui est international, je fais confiance aux traducteurs. Moi j’ai déjà assez de travail comme ça, et je suis dédié à mon public francophone, c’est eux qui me suivent depuis 20 ans. J’irai à la rencontre du public anglophone s’il y a une demande, mais je ne vais pas créer du contenu en plus pour l’anglophonie. Je suis pas jeune en plus, je vais pas maintenant me mettre à jouer les kékés aux Etats-Unis ! Après on a eu des bonnes critiques anglophones, même sans parler de la licence puisqu’ils ont fait un très bon travail sur le jeu tactique. Parmi les gens qui n’aiment pas le jeu, certains reprochent justement l’aspect tactique parce que c’est trop difficile pour eux en fait.
L’équipe de développement derrière le jeu vidéo
L’équipe de développement derrière le jeu vidéo
Est-ce que tout ça t’a replongé dans ta période Quake ?
Donc tu sais que j’ai eu une période Quake ! Est-ce que tu sais que j’ai été jusqu’en compétition internationale ? J’ai été capitaine de l’équipe de France une fois à Quake, mais pas l’équipe de France 1, mais la 3. La moins bonne des équipes de France. Mais tout de même !
La moins bonne des meilleures !
On représentait la France ! C’était dans une LAN party internationale en Suisse contre les Allemands, les Italiens, les Suisses, les Belges et je ne sais plus… C’étaient les Allemands qui avaient gagné. Ça c’était le pic de ma carrière multi et FPS mais après ça, j’ai commencé Naheulbeuk et je me suis dit que je ne pouvais faire qu’une seule chose. Donc après j’ai complètement arrêté le compétitif d’une manière générale.
Et à quoi joues-tu en ce moment ?
Maintenant si je joue à des jeux en ligne, c’est avec des copains et c’est du coop. Pour le compétitif faut avoir du temps, et j’estime aussi que j’ai passé l’âge du concours de bite. Comme y a des gens qui n’ont que ça à faire, je préfère leur laisser. Sinon je suis quelqu’un qui aime beaucoup la simulation, mais avec des contrôleurs adéquates. Là j’étais en test de Star Wars Squadrons, sinon je suis un gros backeur de Star Citizen, et j’ai joué à quelques trucs coop comme Generation Zero, notamment d’un petit studio suédois très fun où on dézingue des robots. J’ai joué à Planet Zoo avec ma gamine parce qu’elle adore. Et j’ai un gros setup de conduite où je joue aux Truck Simulator Europe et USA. Les communautés sur ces jeux sont absolument dingues, on est loin de la toxicité. Et en matière de relaxation, c’est excellent. Jouer à des jeux pour me stresser, j’ai arrêté depuis longtemps.
Je n’aurais jamais imaginé que le créateur de Naheulbeuk joue à Truck Simulator
Et ce qui est encore plus drôle, c’est que j’ai pas le permis !
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