Musique
Il s’est passé quelque chose de spécial dans la musique britannique au début des années 90. Une nouvelle bande-son a vu le jour dans les quartiers défavorisés, mêlant les sonorités des 20 dernières années de musique noire et de culture jeune. Reggae, rare groove, hip-hop, soul, acid house, funk, hardcore, techno de Detroit et bien d’autres influences se mélangeaient alors que ce qu’on appelait à l’époque la "jungle drum’n’bass" commençait à prendre racine. Goldie le décrit comme "l’enfant bâtard" de la musique électronique. Fabio affirme que : "ça n’a jamais essayé d’être cool". Depuis plus de 25 ans, ce son infiltre et influence la culture club à travers le monde, et il l’a fait selon ses propres conditions, ses propres règles, et à son propre tempo.
Découvrez certaines des manières dont tout cela s’est produit, et à quel point le genre a évolué et muté, à travers la vaste collection de conférences et de conversations de Red Bull avec certaines des figures les plus importantes de la scène drum'n'bass. Cliquez sur les hyperliens pour passer directement aux moments qui vous intéressent.
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Le melting-pot des années 90
Le début des années 90 a été une période incroyable et accélérée dans l’histoire de nombreux genres électroniques fondamentaux au Royaume-Uni, mais peu de mouvements ont connu un impact aussi explosif, une ascension aussi rapide et une diversification aussi tentaculaire que la naissance de la jungle drum’n’bass.
En 1991, le grand free-for-all de l’acid house originelle, commencé en 1988, commençait à se scinder en camps sonores distincts : la house et la techno étaient déjà établies, mais le hardcore se reproduisait encore comme un Gremlin qui grignote après minuit. Le tempo accélérait, et de plus en plus d’idées et de samples étaient injectés dans le cadre largement basé sur les breakbeats du style musical. En 1992, deux directions se dessinaient : les voix pitchées et les gros pianos du happy hardcore d’un côté, et les sons plus lourds, plus sombres, plus intransigeants et tournés vers le futur de ce qui deviendrait finalement la jungle drum’n’bass.
"C’était un moment très rebelle en Angleterre à cette époque", explique Goldie, l’architecte de certains des disques les plus fondateurs du genre comme Terminator (sous le nom Rufige Kru) et de l’album emblématique Timeless. "Ça fait partie du tissu underground, New York a le hip-hop, nous on a la drum’n’bass…" [Écouter Goldie à 00:11:28]
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Les artistes à l'origine de la vague
Goldie avait été à Miami au moment de l’émergence de l’acid house, mais il est revenu au Royaume-Uni à un moment clé, et a été invité à une soirée en club appelée Rage par deux amies. Kemistry et Storm allaient devenir l’un des duos les plus distinctifs de la drum’n’bass dans les années 90 (jusqu’à la mort tragique de Kemistry en avril 1999) et jouer un rôle majeur dans la gestion du label Metalheadz et de ses soirées.
L’une des soirées clés qui exploraient ce son breakbeat en plein essor, le rendez-vous Rage du jeudi soir, hebdomadaire, a eu une énorme influence sur le développement du genre grâce à ses deux résidents, Fabio & Grooverider – deux des plus grands pionniers de la jungle drum’n’bass. À l’origine passionnés de rare groove et de soul, leur son était une fusion de beats de house US plus costauds (signés notamment Frankie Bones et Masters At Work) et de sons breakbeat UK comme We Are IE de Lennie De Ice et les sorties de labels pionniers comme Ibiza Records, Moving Shadow et Reinforced Records, fondé par 4Hero.
"À l’époque, leur histoire, c’était qu’on n’était pas censés mixer de la house avec de l’acid ou de la house avec de la techno, mais eux aimaient ça, et Carl Cox disait ‘ça ne marchera jamais’", rit Storm en nous ramenant au melting-pot des débuts de la rave et du d’n’b. [Écouter Storm à 00:05:40]
Ça fait partie du tissu underground, New York a le hip-hop, nous on a la drum’n’bass
Mais ça a marché, évidemment. En fait, les pionniers centraux de la scène le faisaient fonctionner sous plusieurs angles. DJ Hype et Jumpin Jack Frost avaient des racines sound system. D’autres, comme Bryan Gee et Randall, Fabio, LTJ Bukem et Ray Keith, étaient des DJs de rare groove ou venaient de l’acid house. La même large palette d’influences a inspiré d’autres pionniers qui ont été clés pour le genre, comme Doc Scott, Nicky Blackmarket, Micky Finn, DJ SS, Kenny Ken, Brockie et MC Det, Simon Bassline Smith, DJ Rap, DJ Ron et le collectif bristolien Full Cycle composé de Krust, Roni Size, Die et Suv.
"Petit à petit, ça a évolué vers ce son qu’ils appelaient à l’époque jungle techno", raconte Krust. "Pour moi, tout tournait autour des breaks, de l’attitude du hip-hop et de la production sur les beats." [Écouter Krust à 00:10:15]
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Radios pirates et soirées hebdomadaires
Cette énergie et cette fusion initiales ont été capturées, accélérées et ont développé une communauté de fans fidèle de deux manières très claires tout au long des années 90 et jusqu’au milieu des années 2000 : la radio pirate, et les raves (légales ou non).
"Elles ont eu une énorme influence", explique l'artiste dBridge à propos des stations pirates qui étaient responsables de la diffusion de ce nouveau style électronique futuriste au-delà des dancefloors. "Je me souviens qu’en conduisant dans le sud de Londres à l’époque, vous pouviez capter 14 ou 15 stations pirates de drum’n’bass. Elles ont largement contribué à créer la hype, le buzz et aussi ce sentiment d’appartenance." [Écouter dBridge à 00:16:46]
Des radios pirates comme Kool FM, Weekend Rush et Centreforce ont été essentielles au développement de la jungle et de la drum’n’bass à plusieurs égards. Non seulement elles offraient une plateforme à de nombreux DJs et MCs pour s’imposer, mais c’étaient aussi les seules stations qui diffusaient cette musique. DJ Zinc a évoqué le manque de diversité musicale sur les radios commerciales et grand public en 2005, expliquant que les pirates n’avaient pas d’autre agenda que de jouer ce qu’ils aimaient et que "pendant les 10 premières années de la drum’n’bass, vous ne pouviez pas l’entendre [à la radio commerciale]". [Écouter DJ Zinc à 00:08:42]
Un autre avantage majeur des pirates à leurs débuts était de fournir des infos essentielles sur les raves illégales qui avaient lieu le soir même. Mais lorsque la Criminal Justice Bill a fait passer la rave des champs aux clubs, la d’n’b avait trouvé d’autres moyens de muter. Si des arena parties comme Raindance, Helter Skelter et Dreamscape ont joué un rôle déterminant pour pousser ce son auprès de milliers de personnes à travers le pays, ce sont plusieurs soirées hebdomadaires à Londres qui ont toutes capté un moment précis et poussé le genre vers de nouvelles directions excitantes : Speed, Movement et les Metalheadz Sunday Sessions au Blue Note.
Je me souviens qu’en conduisant dans le sud de Londres à l’époque, vous pouviez capter 14 ou 15 stations pirates de drum’n’bass
Fabio, LTJ Bukem et l’agent Sarah Sandy ont fondé Speed en 1993, un rendez-vous hebdomadaire le jeudi dans le West End de Londres qui mettait en avant les sons plus deep de la drum’n’bass, ceux qui deviendraient plus tard "l‘intelligent drum’n’bass". Fabio pense que c’est le fait d’être une soirée en milieu de semaine qui a forgé la réputation du lieu.
"Les week-ends sont devenus assez mainstream, les vrais passionnés de musique sortent en semaine – qu’ils aillent travailler ou non", expliquait-il en 2008. [Écouter Fabio à 00:50:51] Fabio a aussi connu un énorme succès avec Swerve, un autre mouvement organisé en semaine et collectif d’artistes autour du sous-genre liquid drum’n’bass. L’endroit où les derniers dubplates de pionniers de seconde génération comme Calibre, Artificial Intelligence et Alix Perez étaient entendus en premier, Swerve a été un autre événement historique dans l’histoire de la d’n’b. Mais s’il y a un rendez-vous emblématique qui a vraiment poussé la drum’n’bass dans ses retranchements sonores et dynamiques, ce sont les soirées Metalheadz du dimanche au Blue Note.
Vivier d’innovation pour la drum’n’bass, Marcus Intalex le décrivait en 2003 comme "un moment précis dans le temps qui ne pouvait pas être surpassé". [Écouter Marcus Intalex à 00:11:20] tandis que Fabio le décrivait comme "une période folle, très punk, très électrique. C’était le début de la dark drum’n’bass." [Écouter Fabio à 00:51:48].
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Dubplates et futurisme
Dans sa conférence de 2003, Marcus Intalex a saisi l’essence la plus importante de la drum’n’bass : l’innovation.
"La principale chose qui m’a toujours excité dans la d’n’b, c’est la prochaine étape", expliquait-il. "Aller écouter des DJs jouer des tracks qui avaient littéralement été faites dans les deux jours précédents. La toute dernière chose. Je veux être ébloui par la science. C’est ‘comment a-t-il réussi à faire ça ?’" [Écouter Marcus Intalex à 00:10:31]
Au milieu et à la fin des années 90, une véritable "course à l’armement" technologique et sonore a caractérisé une grande partie du style et a fixé ce niveau de production notoirement élevé qui existe encore aujourd’hui. Un esprit de compétition entre crews de labels comme Prototype, Metalheadz, No U-Turn, Virus, Moving Shadow, Full Cycle, Playaz et Ram Records faisait que les artistes essayaient constamment de pousser et de manipuler les machines pour créer des sons et des arrangements plus dramatiques ou révolutionnaires. "C’était une force motrice et c’est de là que viennent les classiques", explique Krust. [Écouter Krust à 00:18:10].
Les vrais passionnés de musique sortent en semaine, qu’ils aillent travailler ou non
Et tous ces classiques étaient presque toujours joués d’abord en dubplate. Comme les pirates et les soirées en milieu de semaine, les dubplates – pressages uniques sur acétate de morceaux qui tiennent généralement entre 30 et 50 passages – étaient intrinsèques à la jungle et à la drum’n’bass. Les dubplates permettaient aux DJs de tester les morceaux, créant un filtre de qualité qui permettait à la musique de prendre de l’ampleur et de créer du buzz avant sa sortie. Ultra exclusives, elles arrivaient souvent d’abord chez un ou deux des DJs les plus influents. Grooverider, Fabio, Randall, Jumpin Jack Frost, DJ Hype ou Andy C étaient souvent en haut de la liste. "C’est ce que vous aviez dans votre sac qui déterminait la manière dont on vous bookait", explique Storm. "Quels labels tu as dans ton sac ? Quels artistes tu as dans ton sac ? Est-ce que tu as les sons les plus frais ?" [Écouter Storm à 00:21:40].
Les meilleurs sons sortaient presque toujours d'un studio de gravure renommé de Tottenham appelé Music House. Autre foyer bouillonnant de créativité, c’était l’endroit où les DJs de tout le Royaume-Uni convergeaient, s’échangeaient des morceaux et des idées, nouaient des relations et écoutaient les dernières créations les uns des autres.
"C’était l’un des points culminants de la scène à l’époque, c’était un super point de communication", raconte Krust en expliquant comment – à l’ère pré-Internet – c’était souvent l’endroit où vous rencontriez vos pairs pour la première fois. [Écouter Krust à 00:15:00].
Mais la communication a changé au début et au milieu des années 2000 lorsque la transition massive vers le numérique s’est opérée dans toutes les formes de musiques électroniques. Le service de messagerie instantanée d’AOL – appelé AIM – est devenu le moyen de rigueur pour partager de la musique et les CDJs sont devenus plus courants. La nature tournée vers l’avenir, qui consiste à jouer les ‘dubs’ les plus fresh et unreleased, reste une caractéristique clé du genre aujourd’hui, mais les ventes de vinyles ont plongé tout au long des années 2000 et 2010, la drum’n’bass étant l’un des derniers grands genres à adopter pleinement le DJing digital. Comme de nombreuses conférences ont été filmées au milieu des années 2000, quand cette bascule a eu lieu, la tension entre supports physiques et digitaux est un sujet récurrent.
C’est ce que vous aviez dans votre sac qui déterminait la manière dont on vous bookait : Quels artistes tu as dans ton sac ? Est-ce que tu as les sons les plus frais ?
Le patron de Function Records et ancien de Metalheadz, Digital, regrettait la perte du côté personnel, en 2004. "Les gens me contactent et me disent ‘t’as pas des sons ?’ Ils ne me connaissent ni d’Ève ni d’Adam. Je me dis : mais c’est qui, ces gens ?" [Écouter Digital à 00:27:25] dBridge, de son côté, examinait la face positive lors d’une conférence l’année suivante et constatait que le coût moindre de gravure d’un CD permettait aux DJs d’être plus expérimentaux.
"Si je grave cette [dub]plate sur acétate, je ferais mieux d’être sûr de la jouer", explique le boss d’Exit Records. "Alors que maintenant, avec l’avènement des CDJs, je peux essayer des choses avant de m’engager. Je peux être un peu plus ouvert et divers dans les directions que je peux prendre." [Écouter dBridge 00:36:48].
Zinc abordait des problématiques similaires la même année. Il alertait sur une prolifération beaucoup plus importante de mauvaises productions, mais reconnaissait que la transition numérique avait finalement été un catalyseur indispensable pour que la d’n’b se répande à travers le monde. "Il y a des gamins en Europe de l’Est et au Brésil qui n’ont pas d’argent et qui peuvent faire de la musique, et faire de la musique incroyable…" [Écouter Zinc à 00:44:26].
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Mouvement international et prochaine génération
Le Brésil allait devenir un bastion international particulièrement important, alors que Bryan Gee défendait des artistes comme DJ Marky, XRS et Patife et présentait le son brésilien au Royaume-Uni. Ailleurs, Teebee apportait sa vision nordique Black Science de la d’n’b et lançait Subtitles, un label qui sortait presque exclusivement des artistes internationaux. L’Allemagne, la France, l’Amérique et la Russie sont toutes de solides bastions de la d’n’b, les Pays-Bas ont une scène florissante depuis le début des années 2000 tandis que, plus loin encore, l’Australie a offert au monde Pendulum, et la Nouvelle-Zélande a vu naître des projets comme Shapeshifter, The Upbeats et Concord Dawn, que Digital a été le premier à soutenir et à sortir au Royaume-Uni.
Dans les années 2000, les portes d’entrée vers la drum’n’bass devenaient bien plus nombreuses. Krust explique comment "petit à petit, ça commençait à se répandre", et que des gens "issus de différents horizons, des gens venant du hip-hop, de la house, du jazz, ont reconnu des éléments dedans." [Écouter Krust à 00:46:20].
C’était certainement le cas pour Makoto, basé à Tokyo, qui expliquait dans une conférence de 2007 comment il avait découvert la d’n’b complètement par hasard grâce à Gilles Peterson. [Écouter Makoto à 00:12:10] Issu d’une formation classique, et fortement influencé par l’acid jazz, sa signature musicale luxuriante est l’un (parmi beaucoup) des plus beaux exemples de la façon dont le monde a enrichi la palette de la drum’n’bass tout au long des années 2000 – et encore plus aujourd’hui.
"On a des super gars qui viennent d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Amérique, de Chine, de partout", disait Fabio dans sa conférence. "[Au] niveau mondial, les jeunes font le taf, ils bousculent le game." [Écouter Fabio à 01:15:29]
C’était en 2008, et il poursuit en mettant en avant "une nouvelle vague" d’artistes qui maintiennent les figures de proue plus anciennes en alerte et injectent au moins 15 années supplémentaires d’énergie et de vie à la scène. Si les artistes qu’il cite (Alix Perez et Breakage en particulier) sont aujourd’hui des têtes d’affiche influentes de ce style, les réflexions de Fabio sur le futur n’en restent pas moins pertinentes : la drum’n’bass s’est constamment régénérée et développée au cours de ses plus de 30 ans d’existence, cherchant sans cesse cette prochaine nouveauté excitante.
Il y a des gamins en Europe de l’Est et au Brésil qui n’ont pas d’argent et qui peuvent faire de la musique, et faire de la musique incroyable…
C’est peut-être aussi pour cela que ce son compte autant de sous-genres : jump-up, liquid, neurofunk, dancefloor, minimal, deep et tous les sous-styles intermédiaires nécessitent leur propre chapitre dans n’importe quel livre d’histoire de la drum’n’bass. Mais ce sont ces traditions et attitudes fondamentales qui ont renforcé toute la longévité de ce style de musique, et entretenu une communauté farouchement loyale d’artistes et de fans : cette quête de nouveauté et ce regard tourné vers le futur, cet afflux constant d’influences venues du monde entier, son exigence de haut niveau de production et de dynamiques sonores extrêmes, et son indépendance vis-à-vis du mainstream et des majors.
Pour dBridge, c’est l’éthique DIY qui est la plus importante. "Vous gardez ce contrôle ultime et vous n’avez de comptes à rendre à personne", explique l’ancien membre de Bad Company. Il met en lumière à quel point l’esprit d’indépendance du genre est fort et explique combien les artistes se sont battus pour cette musique au fil des années. Avec des majors qui ont mal marketé ce son et la presse britannique qui l’a traité comme un effet de mode, "ça aurait pu mourir très facilement, mais il y a des producteurs qui se disent ‘non, c’est trop bon pour laisser tomber’." [Écouter dBridge à 00:14:40].
Quinze ans plus tard, au cœur d’une toute nouvelle décennie, ces mots restent plus vrais que jamais. Quelle que soit sa place dans le grand ensemble des musiques électroniques, la d’n’b fait sa vie, et ceux qui sont dedans en font partie, y contribuent et sont totalement engagés. "On lui colle cette étiquette de musique pas assez tendance, ou de musique bizarre que personne ne comprend vraiment", conclut Fabio. "C’est assez grimey, c’est assez freestyle, ça a ses phases, mais moi j’aime ça."
Il est loin d’être le seul…