Musique
Un mois après la sortie de son premier EP « OFF », EDGE travaille déjà sur de nouvelles propositions musicales. Le Parisien n’a pas de temps à perdre, il a des idées qui foisonnent et une vision bien précise. Surtout, il a ses propres saisons et calendrier. Douze morceaux sont nés de cette semaine de studio, des titres aux sonorités plus affûtées, prouvant la prise de confiance encore plus importante du Monsieur.
Plutôt nouveau sur le devant de la scène, EDGE a pourtant gravité plusieurs années autour de Grande Ville (Jazzy Bazz, Esso, Bonnie Banane, Sabrina Bellaouel…), autant que dans les artères de la capitale. Deux sources d’inspiration et d’expérience. Le Parisien connaît les rues de son arrondissement par cœur, façonnant sa musique au rythme de ses battements : « OFF » est une balade nocturne dans la Ville Lumière. « Paris abrite autant de bonheurs que de problèmes », disait Flynt, et ce n’est pas EDGE qui le contredira. Les bonheurs et les problèmes, les aléas quotidiens, sont les thèmes que l’artiste narre en toute discrétion et mélodies.
Tu écris et enregistres souvent ?
J’enregistre très souvent mais je n’écris pas beaucoup en amont. Je peux avoir une discussion avec quelqu’un et noter un mot ou une phrase qui a captivé mon attention. En écoutant une prod, je vais ressentir une émotion et en cherchant dans mes notes, je vais retomber sur ce que j’ai écrit qui s’y adapte. J’écris directement en studio, puis j’arrange au fur et à mesure.
Que raconte « OFF » ?
« OFF » est mon premier projet, ce sont les premiers morceaux que j’ai réellement aboutis et je voulais me livrer sur mes états d’âme du quotidien. C’est presque un storytelling. L’état d’esprit c’est : « Je mets mon cerveau en off et je vis même si je ressens des trucs un peu bad », et c’est ce qui a construit l’intro du même nom, puis le projet entier. J’ai commencé à faire de la musique parce que je voulais que ce soit un exutoire à une époque où j’étais grave paumé dans ma vie.
Tu n’avais jamais écrit avant ça ?
Jamais. J’ai baigné dans un univers de studio mais je n’ai jamais éprouvé l’envie d’écrire parce que je ne me sentais pas légitime à le faire. Je suis réservé et c’était une manière de me mettre un coup de pied aux fesses, pour faire un truc de ma vie et arrêter de penser à tous mes maux. J’ai perdu un pote de manière brutale début 2017, un mec ultra inspirant pour moi. C’est son courage face à sa maladie qui m’a motivé à me bouger. Ça a été un déclic. Cette perte m’a beaucoup marqué et m’a permis de relativiser. Tu peux avoir peur au quotidien mais ça ne doit pas te freiner. Dans mon fort intérieur, c’est aussi une manière de lui rendre hommage, dans l’énergie que je mets pour faire du son chaque jour.
Tu te souviens du premier texte que tu as écrit ?
Ouais et c’est marrant parce qu’on me l’a envoyé hier. C’était une topline, avec beaucoup de mots dessus, ça correspondait à un refrain. C’est ma manière de travailler, en tout cas au début. Je me concentrais souvent sur le fait d’avoir un refrain parce que c’est ce qui est le plus mélodieux et je kiffe travailler la mélodie, c’est là où je prends le plus de plaisir.
Quelles étaient tes inspirations ?
Comme c’était réellement un délire d’exutoire, je n’avais pas de références à proprement parler. En revanche, tu es forcément influencé par le milieu dans lequel tu baignes, et le fait d’être quasiment tous les jours au studio avec Jazzy Bazz ou Esso m’a guidé vers quelque chose de plus poétique, dans cette recherche d’une couleur. C’est presque dix ans de studio emmagasinés qui m’ont permis d’apprendre sans le savoir et qui m’ont ensuite donné une bête de base de travail pour commencer.
Quel meilleur conseil as-tu reçu de leur part ?
« Ne te pose pas de questions, va au bout des choses ». Jazzy Bazz me disait : « Ne te mets pas de barrière, la technique tu verras plus tard, évacue d’abord ».
Tu te souviens de la première fois que tu as fait de la scène ?
J’étais déjà habitué à faire un peu de scène avec Jazzy Bazz et Esso, avant même d’écrire, parce que ça m’arrivait de les backer sur quelques dates de la Cool Connexion. C’était difficile pour le grand timide que je suis mais je restais à l’arrière-plan et j’étais souvent khapta [rires]. Le tournant a été au Zénith de Paris lorsque Jazzy Bazz avait été invité par le S-Crew pour performer un morceau en mars 2017. Le Zénith, c’est toute mon enfance, c’est le 19e, le dimanche j’allais jouer là-bas. Jazzy Bazz m’a proposé de le backer et m’a encouragé. Ce n’était pas rien, 8 000 personnes quand même ! La sensation que j’ai eue ce jour-là m’a totalement conforté dans l’idée que je voulais faire du son. Ce n’était plus juste un exutoire mais un mode de vie que je voulais avoir. Cette adrénaline m’avait galvanisé de ouf ! Ce n’est pas explicable, ton corps déconnecte, tu fais un avec tout ce qui se passe autour.
C’est l’inverse d’être khapta.
[Rires] Ouais exactement. J’étais sobre de fou pour le coup et j’ai déconnecté quand même. Entre le moment où il fallait rentrer sur scène et la première phrase, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Et à partir du premier mot, le temps s’est figé. Ça a duré trois minutes mais j’ai l’impression que dix secondes s’étaient écoulées. Mais la première scène où je performais seul, c’était en octobre 2017 au Trabendo, à l’occasion d’un petit festival, j’ai pu faire quelques morceaux et c’était lourd. C’est toujours ce côté 19e, je suis trop attaché à mon arrondissement, ça représente beaucoup trop de choses pour moi.
Comment décrirais-tu le 19e arrondissement ?
C’est le meilleur de Paris, incontestablement. Je le trouve poétique parce qu’il est ultra cosmopolite. Tu peux passer du « tout au tout » ou presque. Les gens y vivent bien ensemble, il a quelque chose d’apaisant. Tout le monde peut se retrouver aux Buttes-Chaumont ou à la Villette, du plus grand bobo au mec qui le plus en galère. Ça me fait voyager et ça me permet de me ressourcer en même temps. Avant que je déménage l’an dernier, il n’y avait pas un jour qui passait sans que je ne sois amené à marcher minimum une heure en fin de journée.
Le thème de la nuit est très présent sur « OFF », mais aussi la notion de saisons et de cycles. Est-ce que le temps qui passe t’intrigue ou t’inquiète ?
Ça m’inquiète à fond ! Le temps qui passe t’atteint physiquement et psychologiquement. Chaque jour, le monde se dégrade un peu plus, tout comme le corps humain, et ça me fait peur. C’est pour ça que je suis très touché par la météo ou l’horloge. La météo dicte pas mal mes humeurs dans le sens où en hiver je suis en bad total parce que je déteste le froid et que personne ne sourit ; arrivé au printemps, il y a quelque chose d’un peu plus gai qui se passe ; à l’automne les gens sont plus pensifs avec la rentrée. Je suis d’ailleurs plus inspiré en automne/hiver et durant la nuit, même si je commence à réussir à écrire plus facilement en début de journée.
Et quand tu es sur scène, le temps se fige.
Carrément. Faire du son me permet de traverser et de couper avec le temps et le monde. Je dois figer le temps car je dois faire un morceau qui doit durer, mais pour ça, il faut que je mette pause et que j’oublie tout ce qui se passe autour de moi.
Pourquoi « OFF » est sorti un an après l’avoir terminé ?
On a terminé « OFF » début 2020 mais la construction a commencé à partir de novembre 2017, avec le premier morceau. Quatre jours après le Trabendo, on partait en résidence et c’est là qu’on a fait le morceau « Kylie Jenner » avec Esso. Je n’ai pas sorti l’EP plus tôt parce que je n’étais pas prêt psychologiquement. Je voulais aussi travailler les visuels et ça a pris du temps. Mais peut-être que je me cherchais des excuses en voulant des bêtes de visuels pour pouvoir sortir les morceaux. Il fallait que je prenne confiance en moi et mon entourage m’a aidé à me lancer.
Es-tu content des retours sur ce premier EP ?
Je ne m’attendais pas à avoir d’aussi bons retours sur « OFF » et ça ne fait que me donner confiance, même si ça me met la pression pour faire encore mieux. Ce deuxième projet va être moins introspectif. L’écriture est la même mais la forme change. J’ai déjà bien avancé sur tout ce qui est écriture et ADN, et l’idée est de consolider le tout et de réussir à monter l’univers que je peux apporter. J’avais envie de raconter quelque chose en plus, d’apporter musicalement des petites épices. À l’écoute, je veux qu’on ait la sensation de regarder un film.
Quand envisagerais-tu un véritable premier album ?
Dans deux projets. Il faut pousser ce processus de travail et le décupler fois mille pour me mettre dans un album. Ce terme est trop banalisé, mais pour moi c’est trop important. Quand je m’y mettrai, ça sera réellement un album travaillé comme tel. Et j’espère que les gens ressentiront la différence.