Gaming
Pile ou face : Coach et manager
Aux côtés des joueurs, les équipes ont deux visages qui se distinguent. Le premier est celui du coach, le maître stratège. Les spectateurs peuvent l’apercevoir au début des matchs, sur des jeux comme League of Legends ou Rainbow Six Siege : derrière les joueurs, le coach fait les cent pas pour préparer la phase de draft sur League of Legends, ou la ban phase sur Rainbow Six Siege, un carnet en main. Il s’agit d’une phase stratégique qui peut changer l’issue d’un match, elle est donc préparée avec soin. Mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. Le coach de la meilleure équipe R6S au monde, Thomas « Shas[O]Udas » Lee, nous parle de son métier. Alors même que G2 est au plus haut niveau, la structure n’a pas de gaming house, ni de manager. En saison régulière, les joueurs sont dispersés partout en Europe. De son côté, Thomas joue le couteau-suisse : « Je dois analyser le jeu des adversaires, avec l’aide de notre analyste dédié Ferral et mettre en place des stratégies variées. » Mais en plus de ce rôle de coach, il doit assurer les missions d’un manager, c’est-à-dire faire l’intermédiaire entre ses joueurs et les organisations extérieures, préparer les tournois physiques ou encore organiser leurs entraînements.
La seule personne qui peut partager sa mission est donc l’analyste Daniel « Ferral » Rotheram. L’analyste est un poste qui est venu se greffer au coach au moment où les structures ont commencé à obtenir plus de budget et où les jeux ont gagné en complexité. À haut niveau, la stratégie est un point essentiel pour obtenir la victoire, et une équipe qui n’a pas d’analyste est en retard sur les autres. Si le coach est connu comme le grand stratège de son équipe, c’est encore plus le cas pour ces derniers. Ils doivent analyser le jeu de chaque joueur de leur équipe, mais aussi celui des adversaires. Sur Counter-Strike : Global Offensive, des logiciels payants permettent de tirer de nombreuses données des parties et l’analyse stratégique atteint une haute précision, dont se rapprochent de plus en plus les autres jeux compétitifs.
Daniel, chez G2, se charge donc de l’essentiel de la stratégie. Par opposition, la meilleure équipe mondiale d’Overwatch, London Spitfire, a plusieurs remplaçants en plus de ses six joueurs. Elle engage deux managers et trois coachs, sans compter les autres professionnels qui gravitent autour de l’équipe. Si les joueurs ont plus de main d’œuvre pour les encadrer, il y a un retour de bâton : l’organisation est d’autant plus complexe avec autant de membres dans le staff. En outre, du côté du coaching, il n’existe pas qu’un seul profil de coach, mais chacun a sa spécialité. Certains se tournent vers l’analyse de données, d’autres vers des postes spécifiques (comme tank ou soutien pour Overwatch) ; il y a aussi des coachs mentaux, qui se focalisent sur la psychologie des joueurs plutôt que sur leurs erreurs stratégiques. Ainsi, le profil de chaque équipe est façonné par les joueurs, mais aussi par le coaching staff derrière eux.
Ce n’est pas différent pour le managing staff. Moins connu du public, ce corps de professions couvre tout l’aspect hors-jeu de l’esport, et il est tout aussi dynamique que son double stratégique. Quand il y a plusieurs managers dans une organisation, la personne qui en prend la tête est le general manager… un titre qui est donné au professionnel qui gère toutes les équipes d’une même structure, ce qui montre bien l’évolution perpétuelle du schéma des structures esportives. Nous avons rencontré Joshua « Minsoo » Kim, manager esportif qui a la particularité d’être bilingue anglais-coréen. Avec ce profil, ses tâches de manager ont toujours été partagées entre gestion et traduction, que ce soit chez Los Angeles Valiant sur Overwatch, ou chez FlyQuest sur League of Legends. « J’avais plusieurs axes de travail. Le premier était l’intendance de la gaming house avec les entraînements, l’entretien du lieu… et le second était la traduction. Je devais par exemple gérer les emails, les programmes et les traductions de contrat pour les recrutements de joueurs ».
Si l’on fait le tour des managers, sur les différents jeux et différentes régions, tous ont leurs spécificités : certains ont un diplôme en communication et jouent le rôle de community manager au quotidien, en plus de leurs tâches « noyau » de management. D’autres sont spécialisés dans le commerce et font de la recherche de sponsors… et il y a ceux spécialisés dans la gestion de projets, ce qui correspond aux missions premières du manager esportif. C’est le cas de Clément Laparra, qui a été manager pour Vitality dans la ligue européenne de League of Legends (EU LCS) cette année. L’équipe est montée de niveau de façon vertigineuse au cours de la saison, jusqu’à se qualifier aux mondiaux et frôler la sortie de la phase de groupes. Une ascension due au talent des joueurs, mais aussi à l’organisation, qui a su faire évoluer les joueurs sur toute la longueur du marathon que représente une saison sur League of Legends.
Clément se remémore sa saison : « J’avais un rôle de gestion du quotidien à la gaming house, et d’un autre côté, un rôle de chef de projet pour les relations avec Riot Games et les sponsors. » Ces deux corps de missions se retrouvent dans beaucoup d’équipes. « J’essayais de décharger les joueurs, mais aussi le coach, YamatoCannon, d’un maximum de choses. Lui non plus ne compte pas ses heures et moins il a de choses à faire à côté, plus il passera de temps à peaufiner la stratégie de l’équipe » nous explique-t-il. Entre lui et YamatoCannon, la collaboration était quotidienne. À eux deux, ils représentaient le pilier de deux domaines d’action distincts, mais ils n’étaient pas seuls à gérer l’équipe. En effet, en plus d’être entourés par tous ces coachs, analystes et managers, les joueurs sont de plus en plus aidés par d’autres professionnels qui sont issus d’autres domaines.
Un staff en gravitation
À côté de la stratégie et du management, un autre domaine prend de l’ampleur dans les équipes esportives : celui de la santé. Les saisons sont longues dans l’esport ; sur certains jeux, il n’y a pas de pause (l’offseason) sur toute l’année. De même, sur des jeux comme League of Legends et CS:GO, les professionnels ont des années de carrière derrière eux et une santé fragilisée. Les années ont été marquées par des blessures et burnouts des joueurs, autant d’événements qui peuvent mettre fin à leur carrière. Pour répondre à ces problématiques, un marché se développe : celui des nutritionnistes et des préparateurs sportifs. Clément explique que « Le rythme des joueurs est physiquement exigeant, et c’était encore plus vrai pendant les Worlds ». Eux ont fait appel à une nutritionniste et à un préparateur sportif pour mettre en place les bonnes habitudes : « Les joueurs étaient réticents au début, mais dès qu’ils ont eu un programme personnalisé, ils y ont goûté ». Mais il n’y a pas que la santé physique qui compte. Parmi les aides ponctuelles que l’on retrouve dans les différentes scènes esportives, il y a les coachs mentaux, ou performance coaches en anglais. Urszula « Xirreth » Klimczak en a fait son business : diplômée en psychologie, elle a monté sa société et conseille de nombreuses équipes de la ligue européenne de League of Legends comme Roccat, ou dans la ligue française, comme GamersOrigin. Pour elle, le but est de renforcer le mental des joueurs et leur synergie d’équipe, notamment en cas de défaite.
Il y a une autre profession qui s’insère de plus en plus dans l’esport. En Overwatch League, toutes les équipes ou presque se targuent d’en avoir un dédié à leur équipe : les traiteurs (ou chefs en anglais). L’alimentation est enfin considérée comme un point essentiel pour le bien-être des joueurs. En Overwatch League, les gaming houses peuvent héberger jusqu’à 20 personnes et les managers n’ont pas le temps de préparer des repas pour un régiment, c’est pourquoi un traiteur décharge le staff, en plus d’offrir une meilleure qualité d’alimentation aux joueurs. En saison inaugurale de l’Overwatch League, une personne en particulier a retenu l’attention de la communauté : chef Heidi Marsh, qui travaille pour Philadelphia Fusion. Complimentée par les joueurs, mais aussi par le staff qui profite de ses repas, elle a donné de nombreuses interviews et des autographes au cours des événements. Une reconnaissance qui n’est que rarement accordée à ces professionnels qui restent dans l’ombre.
En Overwatch League, les traiteurs ont une importance toute particulière quand les joueurs partent de leur logement familial pour déménager dans un pays inconnu. Chez Philadelphia Fusion, en saison inaugurale, neuf nationalités différentes se côtoyaient. Dans beaucoup d’équipes, comme New-York Excelsior, les sud-coréens forment la majorité et tous citent une même frustration en vivant aux Etats-Unis, celle de la nourriture. En interview, dans l’équipe totalement coréenne de London Spitfire, la general manager Susie Kim expliquait que la traiteur était presque une seconde mère pour les joueurs. Du côté de la ligue européenne de League of Legends, le traiteur est aussi un luxe que plusieurs équipes arrivent à se permettre. Chez Vitality, Clément était en relation quotidienne avec le traiteur et déterminait les repas qui devaient être cuisinés aux joueurs. Selon lui, l’impact était plus important pour certains joueurs que pour d’autres.
La Corée du Sud, le modèle à suivre ?
La Corée du Sud, c’est le pays qui a façonné l’esport d’aujourd’hui ; à la fois le berceau, le pionnier et le vivier de talents le plus important au monde. L’esport est arrivé en force dans le pays dès ce début de siècle avec le développement des cyber-cafés (les PC bang), la sortie du jeu de stratégie Starcraft en 1998, les compétitions à la télévision avec la chaîne OGN ou encore la création de la première fédération esportive au monde en 2000 (la Korean e-Sports Association, ou KeSPA). La scène compétitive du jeu, en Corée du Sud, a montré le modèle à suivre pour les autres continents : les premières gaming houses sont apparues là-bas, tout comme les premières structures esportives soutenues par des sponsors et les premiers coachs professionnels. Du côté de l’encadrement des joueurs, le pays est-il, vingt ans plus tard, encore un avant-gardiste à suivre ?
Chaque année, sur les jeux compétitifs populaires en Corée du Sud comme Starcraft II, League of Legends ou encore Overwatch, c’est un point de convergence mondial pour des bootcamps, c’est-à-dire des semaines d’entraînement intensives pour des équipes occidentales. En effet, le niveau est tellement élevé, que ce soit en équipes ou individuellement, que les joueurs doivent monter en exigence. Clément, chez Vitality, a organisé un bootcamp pour son équipe en septembre, avant les mondiaux qui se déroulaient dans le pays. « J’étais plus un co-organisateur : on est passés par un prestataire, car c’est ce que tout le monde fait en Corée » explique-t-il. « Il nous a aidés à obtenir une bonne connexion à l’hôtel, a mis à disposition huit ordinateurs pour notre arrivée… autant dire que de l’Europe, c’est compliqué de trouver des chambres pour onze personnes ». Mais ce n’est pas tout : le prestataire, de son pseudonyme Joyluck, les a aussi aidés à trouver des entraînements à leur niveau. Un service coûteux, mais qui vaut le coup selon Clément. Ce dernier a été contacté par plusieurs équipes avant les mondiaux ; un business lucratif pour lui. Du côté de la compétitivité, la Corée du Sud garde donc son prestige en tant que nation esportive.
Qu’en est-il de l’organisation des structures esportives ? Clément a eu l’opportunité de visiter une gaming house Made in Korea : celle d’Afreeca Freecs (équipe coréenne qualifiée aux mondiaux de League of Legends). « Pour moi, il n’y a pas vraiment de différences avec une gaming house européenne » se souvient le manager. « Par contre, ils dorment à plusieurs dans leurs chambres ». La gaming house de l’équipe se décompose en deux appartements : le premier, où le staff et les joueurs travaillent avec un bureau et deux gaming rooms, et le second où les joueurs dorment. Aucun joueur n’a de chambre individuelle, mais l’appartement se décompose en dortoirs, avec « trois lits superposés dans le salon ». Mais pour Clément, ce n’est pas quelque chose de contre-nature pour les joueurs sud-coréens : « ils considèrent ça comme un standard ».
Molly "AVALLA" Kim, ancienne coach de l’équipe Meta Bellum dans la ligue coréenne d’Overwatch (Contenders Korea), tient le même discours. Après avoir fait ses études en Corée du Sud, elle déménage à Los Angeles pour la saison 2 de l’Overwatch League, en étant recrutée chez Washington Justice. Pour elle, les structures esportives de Corée du Sud et de l’Amérique du Nord suivent sensiblement les mêmes schémas. Les différences tiendraient plus dans l’entraînement des joueurs. « Tandis que les équipes sud-coréennes se concentrent sur le jeu en équipe et sur les résultats, » nous précise-t-elle, « j’ai l’impression que les équipes nord-américaines se concentrent plus sur les talents individuels et le progrès des joueurs ». Ce sont des différences culturelles qui s’étendent bien au-delà de l’esport.
Joshua, sud-coréen expatrié aux Etats-Unis, arrive à la même conclusion que Molly : selon lui, il n’y a pas de différences majeures entre les organisations occidentales et sud-coréennes, mais plus dans leur façon de travailler. En outre, il explique que des confusions de traduction induisent les anglophones en erreur sur certaines organisations esportives. Par exemple, le mot qui désigne littéralement directeur ou general manager dans l’esport, kamdoknim (감독님), est parfois traduit en anglais par head coach. Mais le head coach coréen est tout simplement appelé coach en coréen (khochinim, 코치님). Ainsi, il peut y avoir des confusions sur le rôle de certains membres du staff. Néanmoins, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain, selon Joshua : « C’est à prendre avec des pincettes, car les infrastructures évoluent régulièrement pour trouver l’organisation qui leur convient le mieux, et ce peu importe leur région ».
Autrement dit, les choses sont amenées à évoluer. Clément, de son côté, déclare que l’esport va continuer de se rapprocher du modèle qu’offre le sport traditionnel et qu’avec ce rapprochement, les managers seront amenés à disparaître. « Il n’y aura plus de manager qui fera le couteau-suisse, car les relations avec la presse et l’éditeur, les sponsors, l’intendance de l’équipe… seront gérés par des personnes dédiées, comme c’est le cas dans les clubs de sport traditionnel. » Le temps nous le dira.