Bertrand Gachot au volant de sa F1 au Grand Prix des États-Unis en 1991
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F1

Bertrand au cachot

En août 1991, Bertrand Gachot est condamné à 18 mois de prison pour avoir agressé un chauffeur de taxi à la bombe lacrymogène. Un fait divers qui précipite l'éclosion de Michael Schumacher.
Écrit par Etienne Caillebotte
Publié le
Pour un pilote, la reconversion professionnelle est une étape cruciale et incertaine. Particulièrement si le principal concerné a passé plusieurs semaines derrière les barreaux. Pourtant, en août 1991, Bertrand Gachot aborde sa réinsertion avec humour et philosophie, en marge de l'annonce de son maintien en détention. « En cinq jours, il avait retrouvé une quiétude d'esprit suffisante pour raconter à son avocat que son séjour à Brixton lui avait servi à dénicher un volant pour 1992, deux prisonniers lui ayant demandé de leur servir de chauffeur pour leurs prochains casses » écrit un journaliste du quotidien belge Le Soir. Si sa condamnation – jugée démesurée par rapport à la gravité des faits - n'a pas précipité la fin de sa carrière, elle l'a probablement empêché de tutoyer les sommets. Tout en permettant la naissance de l'un des plus grands champions de l'histoire de la F1. Explications.
En 1991, Bertrand Gachot court pour l'écurie Jordan en Formule 1.
Plastic Bertrand

Algarade, crime et justice britannique

L'histoire commence le 10 décembre 1990 par une altercation entre deux hommes dans les rues de Londres. L'un est chauffeur de taxi. L'autre s'appelle Bertrand Gachot et court pour l'écurie Jordan en Formule 1. Le dernier percute le premier, pour une sombre histoire de dépassement litigieux. Puis les deux hommes en viennent aux mains. « Il me prend par la cravate et me dit : 'toi, je vais te tuer' » raconte Bertrand Gachot au journal l'Equipe. S'estimant en situation de légitime défense, le Belge s'empare d'une cartouche de gaz lacrymogène traînant dans son Alfa Romeo pour asperger son assaillant. « Je n'ai pas le temps de bien orienter le jet. Il reçoit la moitié du gaz dans les yeux... et moi l'autre moitié. » Problème : la bombe lacrymogène est considérée comme une arme en Angleterre, et le pilote Jordan risque gros. Sans en avoir pleinement conscience au moments des faits.

The seum of Brixton

Convoqué le 15 août 1991 au tribunal, le Belge de 29 ans – qui enchaîne les performances remarquées en Grand Prix depuis le début de saison - s'inquiète du sort que lui réserve la justice anglaise à quelques jours du Grand Prix de Belgique. Et à raison : condamné à dix-huit mois de prison ferme en première instance, soit la peine la plus lourde pour ce type de délit en Angleterre, Bertrand Gachot est incarcéré à la maison d'arrêt royale de Brixton. Dans la cellule qu'il partage avec un meurtrier, il perd espoir, prend conscience qu'aucune écurie ne lui offrira de seconde chance. Il envisage même l'évasion, estimant ne plus avoir rien à perdre. Il n'aura, fort heureusement, pas besoin d'atteindre de tels extrêmes. Profitant d'une remise de peine lors du procès en appel, il est finalement libéré pour bonne conduite en octobre. Mais le mal est fait : Bertrand Gachot ne décrochera jamais la pole chez lui, sur le circuit Spa-Francorchamps, comme il l'avait parié à son ingénieur. « J'en suis toujours convaincu [que je pouvais signer la pole]. C'est mon seul regret. »
Du côté de son employeur, novice dans la catégorie reine, le temps presse. Il faut trouver un remplaçant pour le Grand Prix, et potentiellement pour les suivants. Eddie Jordan, fondateur de l'écurie, se souvient de cette période trouble dans les colonnes de Libération : « J'ai été contacté par l'Allemand Willi Weber avec qui j'avais été en négociation pour lui revendre mes équipes de F3 et F3000. Il m'a alors sorti le nom de Michael Schumacher, dont il était le manager, et m'a vanté les qualités de son poulain, alors membre du Junior Team Mercedes et que Peter Sauber faisait courir en endurance ». Le patron fixe ses conditions : récupérer 150 000 livres dans l'opération et contraindre Schumacher a effectuer une séance d'essais à Silverstone avant le jour J. Un détail, jugent ses mécènes, qui signent le chèque sans broncher.

Attaquant de pointe

Dès les essais à Silverstone, l'Allemand impressionne. « Personne ne savait grand-chose à son sujet. A l'époque, nous n'avions pas Google » se souvient l'un des ingénieurs de Jordan. Mais les actes valent souvent mieux qu'une biographie Wikipedia et dès les premiers tours, l'Allemand se démarque par sa vitesse et sa capacité d'adaptation à une monoplace qu'il n'a jamais piloté. Au point de filer quelques frayeurs aux membres de l'écurie. « En seulement deux ou trois tours, tous les freins étaient au rouge et on voyait qu'il attaquait vraiment fort, raconte l'ingénieur à Motorsport.com. Et Trevor (son ingénieur piste, ndlr) l'a fait rentrer au stand après son premier run. Il a dit : 'Je sais que tu découvres. Tu devrais sûrement ralentir un peu. N'attaque pas trop fort, trop tôt'. Et Michael l'a regardé, interloqué. 'Je n'attaque pas encore. Je n'attaque pas, là. Je suis en train de comprendre la voiture ».
Ce week-end d'août 1991, le monde découvre la vista et la fougue du futur septuple champion du monde, qui devance son expérimenté coéquipier Andrea de Cesaris de plusieurs dixièmes de secondes aux séances d'essais libres puis en qualifications. Parti septième sur la grille, il est privé de ses premiers points – voire de son premier podium - en F1 par son embrayage qui le lâche dans la première boucle. Un acte manqué. « La rapidité de Michael était éblouissante (…) mais cette voiture n'allait jamais finir la course, de toute façon » rappelle l'ingénieur.
Finalement chipé par Flavio Briatore à cause d'un litige contractuel, Michael Schumacher ne court qu'un Grand Prix sous la bannière Jordan et rejoint Benetton, avec le succès qu'on connaît. Bertrand Gachot, lui, signe chez l'écurie Larrousse en 1992 et ne réitérera plus les exploits précédant son incarcération. Mais qu'importe. « Quelque part en moi, je ressens enfin un sentiment de justice face à une révolte qui m'habite encore quotidiennement » admet-il au moment de la signature. « Aujourd'hui seulement, je peux dire que la prison appartient au passé. J'ai failli tout perdre à cause d'elle. En retrouvant un volant, j'ai bouclé la boucle. ».