F1

Qui es-tu, le « pilote payant » ?

© Getty Images/Red Bull Content Pool
Pointés du doigt, jugés indignes de la catégorie-reine, les "pilotes payants" traînent cette étiquette pendant toute leur carrière. Quels sont leurs réseaux et doit-on vraiment les cataloguer ainsi ?
Écrit par Etienne CaillebottePublié le
S'il faut n'en retenir qu'un, c'est lui. Homme d'affaires ayant fait fortune dans l'immobilier, Chanoch Nissany s'est réveillé, un matin, en se promettant qu'il deviendrait pilote de F1. Problème : l’Israélien n'a jamais conduit de monoplace ni de karting. « J'ai commencé quand j'avais 38 ans. J'étais homme d'affaires, je travaillais dans un bureau, et je me rappelle avoir été en tribune à Budapest » rembobine-t-il pour Motorsport.com. « J'ai vu la course et j'ai dit à mon ami : 'Je veux être pilote de F1' (…) Mon ami m'a répondu : 'Pas de problème. Quand on sera rentrés, tu prendras tes pilules et tout ira bien'. Mais quand je suis rentré, j'ai commencé [ma carrière] en partant d'une feuille blanche ».
Soutenu par l'entreprise UPEX et dilapidant une partie de sa fortune personnelle dans ce nouveau « loisir », Chanoch Nissany fait ses classes dans le championnat hongrois et en Formule 3000, avec une réussite toute relative, avant d'être enrôlé par Jordan pour une journée d'essais. En 2005, à la surprise générale, il devient pilote essayeur pour Minardi, écurie modeste et réputée pour avoir fait appel à de nombreux « pilotes payants » pour subsister. C'est chez lui, en Hongrie, qu'il participe à la première – et dernière – séance d'essais libres de sa carrière. La performance est plutôt médiocre, comme prévu : 6,5 secondes de retard sur le pilote le plus lent de la séance. Mais Chanoch Nissany n'en a que faire : « Mon objectif était très clair : être pilote de Formule 1 officiel et piloter une Formule 1. C'est ce que j'ai fait. C'est une histoire extraordinaire pour les gens ordinaires. »
Le pilote de F1 Sergio Pérez (Racing Point) est financé depuis ses débuts par le géant des télécoms Telmex et son propriétaire Carlos Slim, homme le plus riche du monde en 2013.
Sergio Pérez, huit podiums à son actif
Son cas illustre une dérive bien réelle de la discipline : le recours à ceux qu'on surnomme les « pay drivers » pour des motifs davantage financiers que sportifs. Mais c'est quoi un pilote payant, au juste ? Dans l'imaginaire collectif, c'est l'idée qu'une « personne ordinaire », comme la qualifie Nissany, peut accéder à la catégorie-reine en sortant sa carte bancaire et barrer, de fait, la route aux « bons pilotes de course ». En 2020, plusieurs pilotes sur la grille traînent cette étiquette comme un boulet. C'est le cas de Lance Stroll (Racing Point) qui aurait profité du rachat de l'écurie par son milliardaire de père pour récupérer le baquet d'Esteban Ocon, pourtant plus performant sur la piste. Autre exemple : Sergio Pérez, lui aussi chez Racing Point, qui est financé depuis ses débuts par le géant des télécoms Telmex et son propriétaire Carlos Slim, homme le plus riche du monde en 2013. Mais sont-ils vraiment moins méritants que d'autres ? La question mérite d'être posée : Lance Stroll est passé proche d'un record de précocité en grimpant sur le podium à Bakou en 2017. Sergio Pérez, quant à lui, cumule huit podiums depuis ses débuts chez Sauber. Et surtout, sont-ils les seuls à être épaulés par des tiers ? Clairement non. Explications.

Des « gentlemens drivers » aux « pay drivers »

Le concept de « pay driver » est aussi vieux que le sport automobile. Avant la seconde guerre mondiale, la majorité des pilotes sont des amateurs, parfois issus de l'aristocratie, qui s’autofinancent. Sauf que la pratique perdure malgré la professionnalisation progressive de la discipline. D'ailleurs, certaines légendes peuvent être considérées, selon votre référentiel, comme des pilotes payants. Un exemple ? Dans les années 1950, Juan Manuel Fangio (cinq titres mondiaux) est soutenu par le gouvernement de Juan Péron. Sans cette aide, difficile de l'imaginer exporter ses talents en Europe. Peut-on le ranger dans la même case que Lance Stroll pour autant ? Plus récemment, Fernando Alonso a également bénéficié du soutien de Santander, première banque espagnole, alors qu'il était chez Ferrari (et déjà double champion du monde). Avait-il besoin de leur argent ? Sans doute un peu. Le deal a-t-il bénéficié aux deux parties ? Évidemment.
Juan Manuel Fangio roule à Silverstone lors du premier Grand Prix de F1 de l'histoire en 1950.
Une réussite éclatante pour Alfa Romeo à Silverstone
Mais alors, comment faire la distinction entre « indignes » et « méritants » ? Car c'est un fait : la majorité des pilotes engagés en F1 disposent de sponsors personnels. Les autres sont aidés depuis l'adolescence par les écuries elles-mêmes (via le programme Red Bull Junior Team par exemple) et peuvent, à ce titre, être considérés comme des investissements. Entre pilote méritant et pilote payant, la frontière est mince, d'autant plus que les montants des contrats ne fuitent pas. «  Nous n’avons pas connaissance de la réalité des contrats entre les coureurs et les écuries  » précise la FIA au journal Le Monde. Pastor Maldonado, seul « pilote payant » ayant remporté un Grand Prix (à Barcelone en 2012), permettait à ses écuries de récupérer annuellement un chèque de 35 millions d'euros des mains de son sponsor historique : la compagnie pétrolière vénézuélienne PDVSA. Tout en étant relativement performant sur la piste, quand même.

Intérêt financier ou sportif ?

En 2015, la voix d'Olivier Panis s'élève contre ce faux-procès fait à certains pilotes – et écuries - dans les colonnes du Monde : « Il faut bien comprendre que si un sponsor met une somme comme 10 millions d’euros sur quelqu’un, ce n’est pas pour ses beaux yeux, il y voit un intérêt sportif » estime-t-il. « C’est pour ça que j’ai un peu de mal avec ce procès que l’on fait aujourd’hui aux pilotes qui apportent de l’argent à leurs écuries. En Formule 1, ça existe depuis des lustres. Si Elf et la Seita [Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes] ne m’avaient pas aidé, moi-même je n’en serais pas là ! ». Le véritable problème, selon lui, est la hausse des coûts en F1 : «  Du temps où je courais, la F1 ne coûtait pas aussi cher. Une écurie pouvait réussir à avoir des résultats avec 50-60 millions d’euros ; maintenant, ce serait plutôt avec 200-250 millions. » Henri Pescarolo, ancien pilote de F1 dans les années 1970, partage sa position : « Il y a toujours eu une sorte de ségrégation entre les pilotes qui se battent pour le titre de champion du monde et les pilotes qui se battent pour rester en Formule 1 ».
Le pilote de Formule 1 français Olivier Panis a remporté le Grand Prix de F1 de Monaco en 1996.
Olivier Panis à Monaco en 1996

La « Super Licence » : dernier barrage face à l'argent

Enfin, remettons les choses dans leur contexte : il est très difficile, aujourd'hui, d'atteindre la F1 même quand on a de l'oseille plein les poches. Pour une raison simple : la « Super Licence », nécessaire pour courir dans la catégorie reine, est plus difficile à obtenir qu'au milieu des années 2000 où il suffisait, raconte Chanoch Nissany, de « parcourir au moins 300 km au volant d'une Formule 1 contemporaine, à vitesse de course, sur une période de deux jours maximum ». Aujourd'hui, un pilote doit grappiller 40 points dans les catégories inférieures pour prétendre à un baquet. Un titre en Formule 2 (ex-GP2 Series) vaut 40 points. 30 points pour la Formule 3. Pas simple.
Selon Ross Brawn, directeur technique et sportif de la F1, le problème est structurel, pénalise l'émergence d'athlètes et gâche le spectacle. « Nous devrions avoir les 20 meilleurs pilotes du monde mais la réalité c'est qu'en bas de la grille, les considérations commerciales liées aux budgets apportés par les pilotes sont devenues trop importantes » estime-t-il. Son idée ? Réduire les écarts de budget entre écuries. Mais pour ça, il faudra attendre car pour l'instant, le plafonnement des budgets prévu pour 2021 ne concerne que les performances sur piste. Que les fameux 1% des plus riches se rassurent, la F1 les accueillera encore à bras ouverts.
Télécharge ici et gratuitement l’application Red Bull TV pour profiter de nos vidéos, directs et événements de musique et de sports extrêmes sur tous tes écrans !