Dans le monde des business plans risqués, si on retrouve assurément la restauration tout en haut de la liste, l’organisation de festivals ne doit pas être bien loin derrière. Et pourtant, au beau milieu des années 90, un Ludovic Larbodie à peine sorti d’un cursus dans une école de commerce se lance dans un projet assez fou : rassembler dans son sud-ouest natal les fans de musique : « J’avais écrit mon mémoire sur la connexion entre la musique, le vin et La Garonne en créant un festival itinérant entre les sites touristiques de l’Entre-deux-Mers. On parle des années 93, 94, 95, 96. Là-dessus, j’ai découvert la ville de Marmande et rencontré monsieur Jean Guérard (adjoint à la culture de la ville à l’époque). Il avait le souhait de monter un événement d’envergure, avec des aides, ce qui était nouveau pour moi à l’époque. Et en 1997 est né Garorock, de la corrélation entre La Garonne et le rock, comme pour mon mémoire. »
Des débuts bien punk
À la clef, une première édition résolument punk avec notamment Les Sheriff, Les Wampas, Banlieue Rouge ou encore Maximum Kouette. Une galère d’organiser un premier festival en partie financé par de l’argent public ? Pas plus que ça : « Ça faisait déjà une dizaine d’années que j’étais dans le milieu de la musique. Ça n’a pas été une formalité, mais cela n’a pas été très compliqué. Puis ce n’était pas très gros, c’était au parc expo (le Parc des expositions de Marmande, ndlr), il y avait 3 000 personnes je crois, c’était sold out et la veille on était dans des bars de la ville donc c’était vraiment cool. »
Pourtant, encadrer un festival est plus qu’un métier, c’est un travail assez proche de celui d’un jongleur tant les les tenants et les aboutissants sont divers et variés. Comme Ludovic l’explique, le cahier des charges est très, très complet : « D’abord, il faut voir le site où tu veux le faire. Ensuite, il y a la vision, imaginer, faire des plans, penser aux capacités, aux arrivées d’eau et d’électricité… En fonction de la capacité, imaginer la programmation avant d'appeler les producteurs, les tourneurs, les agents, définir une période. Et après, on passe à la communication, la billetterie, puis la prod et la technique (en gros). »
Comme pour tout, il y a des dérapages et des loupés, mais Ludovic n’est pas du genre à se morfondre ou à avoir la fibre nostalgique, il avance : « Je ne suis pas du tout dans le passé. Je n’ai aucune affiche de Garorock chez moi, aucun t-shirt… Les mauvais souvenirs, ce n'est pas trop mon truc, je me dis que c’est de l’apprentissage. Forcément, quand tu apprends, tu fais plein de conneries, mais rien qui m’ait déstabilisé. »
Une ascension régulière mise à mal
Tel un petit dorloté, année après année, l’enfant de Ludovic a progressé et pris de l’ampleur au fil de ses anniversaires : « Les grands événements ont souvent été liés aux anniversaires. 5 ans, 10 ans, 15 ans… Changement de taille, changement de site, ajout de scène, changement de charte graphique. » Mais comme pour l’entièreté des habitants de la planète, le Covid a débarqué : « Les 25 ans, c’était juste avant le Covid, c’était la plus grosse année avec un changement de lieu et un agrandissement. Mais avec la pandémie, j’ai l’impression qu’on a régressé et qu’on a du mal à repartir. Mais ce n’est pas juste nous, c’est pareil pour tout le monde. On a un peu l’impression de repartir de zéro, il y a une sorte de mal être et c’est plus compliqué vis-à-vis des partenaires, des municipalités et autres… C’est hyper relou, tout est compliqué en ce moment, il y a eu un changement d’attitude lié à ce traumatisme (le Covid). J’espère que ça va rentrer dans l’ordre. »
Coup sur coup, en 2020 et 20221, l’événement est annulé. Heureusement, deux années plus tôt, Garorock est racheté par Olympia Production : « Vivendi a permis de sauver le festival, sinon, c’était terminé avec le Covid ». Car même si le rendez-vous est régulièrement rentable (75% du temps), tout projet d’envergure est impacté par des aléas parfois imprévisibles : « Comme on fait les budgets en octobre… Tu as par exemple la guerre en Ukraine en février et tout qui explose au niveau des frais… Le retour du Covid, pareil… C’est pour ça que c’est compliqué de gérer un événement sur un weekend en faisant les budgets presque dix mois avant. Ce trou de 25%, ça vient souvent de tous ces aléas, et nous, on n’est pas des économistes, et même eux ne peuvent pas tout prévoir. Il faut étudier la nouvelle rentabilité en travaillant sur l’inflation etc. Mais le problème c’est qu’en fait, personne n’est capable de nous dire quoi que ce soit, donc on est obligés d’inventer un process. Moi je questionne tout le monde, c’est mon boulot, et je vois que personne ne peut me répondre donc c’est très chiant d’anticiper en se basant sur du vent. Il faut éviter de créer une inflation sur le prix du billet. »
Des imprévus pris avec bonhomie
Heureusement, la plupart du temps, les incidents qui viennent gêner au bon fonctionnement du festival sont d’une ampleur bien moindre, ils peuvent même parfois créer une atmosphère inoubliable : « On s’était pris la pluie l’année où il y avait Massive Attack, Justice, Franz Ferdinand etc. (2014 ndlr). Avec les intempéries, on aurait dit un mini Woodstock mais l’ambiance était incroyable. Le samedi avait été annulé parce qu’il devait y avoir un orage (qui n’a jamais eu lieu) donc on a fait la fête toute la nuit avec Polo & Pan et d’autres artistes qui sont venus jouer dans le camping jusqu’à 5h du mat, c’était la folie. Le lendemain, Skrillex est monté sur scène et on a invité tous les gens qui étaient là la veille à venir gratos. Du coup, on avait la jauge maximale et le concert avait été dingue. C’était un grand moment du festival. »
En plus des programmations de plus en plus gargantuesque et du nombre de festivaliers en hausse constante (passant de 3 000 lors de la première édition à 150 000 en 2023), Garorock est aussi l'occasion de découvrir une ambiance bien particulière, notamment au camping. Comment créer un tel environnement ? La réponse est très simple : « Parce qu’on est des festifs, des festayres du sud-ouest. Moi, je voulais garder cet esprit, la fête, la convivialité, c’est l’esprit du camping. On n’a pas fait plus que ça, le camping représente juste notre région, celle de la bonne ambiance. »
Pendant plusieurs années, les tentes sont d’ailleurs bordées (et bercées) par des concerts 24h/24h, un concept pas forcément au goût de tout le monde : « Ça, on a arrêté. On a eu quelques plaintes puisque c’est compliqué de dormir quand il y a de la musique 24h/24. Du coup, on arrête à 5h du matin pour reprendre à midi. »
Grâce à tous ces éléments, le festival fait désormais partie du paysage musical français pour à peu près tous les fans de son, et à l’aube de son trentième anniversaire, Garorock n’a pas fini d’évoluer. Comme nous l’a soufflé Ludovic Larbodie, il a de grands projets pour son bébé : « Je bosse dessus depuis 6 mois. Je pense que le monde a changé et qu’il faut que je m’adapte. Ce sera toujours Garorock, mais en différent. »