6 voitures ont pris le départ du Grand Prix des États-Unis de F1 2005
© Formula 1
F1

GP des États-Unis : la course la plus étrange de l’histoire

En juin 2005, la fête a tourné court à Indianapolis. Seuls 6 voitures ont pris le départ à cause d’un problème de pneus pour les F1 équipées de Michelin. Récit d’un week-end improbable.
Écrit par Antoine Grenapin
Temps de lecture estimé : 5 minutesPublié le
La sidération a laissé place à la colère. Dans les travées clairsemées du circuit d’Indianapolis, le 19 juin 2005, les spectateurs encore présents en tribune sifflent copieusement, et certains d’entre eux jettent des projectiles sur la piste. Les raisons de leur colère ? Eux qui s’attendaient à une baston à tous les étages et un duel épique entre les jeunes loups Alonso et Raikkonen, ont assisté à une course avec seulement 6 voitures en piste. À l’issue du tour de chauffe, la majorité des écuries rappellent en effet leurs pilotes aux stands.

« Un jour très triste pour le sport automobile »

Les écuries en question ? Exclusivement des teams équipées par Michelin. Dans le même temps, celles qui bénéficient de pneus Bridgestone (Ferrari, Jordan et Minardi) restent en piste et s’élancent. Michael Schumacher domine le Grand Prix de bout en bout, Monteiro offre à Jordan un improbable podium mais le cœur n’est pas au rendez-vous. « C’est un jour très triste pour le sport automobile », explique à la chaîne anglaise ITV David Coulthard. Le pilote Red Bull fait partie des recalés de la journée. Il poursuit : « des gens adultes n’ont pas réussi à proposer à tous un spectacle. C’est un jour très triste pour la course automobile ». « C’est très frustrant pour toute l’équipe, pour les pilotes et pour la F1 en général », abonde Jarno Trulli, cité par l’AFP. Il faut remonter trois jours plus tôt pour comprendre les sources du problème.
Au Grand Prix des États-Unis 2005, seuls 6 monoplaces ont pris le départ à cause d’un problème de pneus pour les Formules 1 équipées de Michelin.
Les 6 cavaliers de l’apocalypse
Le vendredi précédent, lors de la première séance d’essais libres, Ralf Schumacher perd le contrôle de sa Toyota. En cause ? La crevaison subite de son pneu arrière gauche alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans les stands. Un peu plus tard, Ricardo Zonta, le pilote de réserve de l’écurie nippone, victime de la même défaillance technique. Chez Michelin, on essaie de comprendre les raisons de ce problème technique. L’examen des gommes est sans appel : les pneumatiques emmenés par le manufacturier français ne peuvent pas couvrir tout le Grand Prix. Quelques mois plus tôt en effet, le tracé a été ressurfacé afin d’améliorer l’adhérence de la piste. Or, Michelin n’aurait pas été mis au courant de ces travaux. Un problème que n’a pas Bridgestone, qui bénéfice alors des données et du retour d’expérience de Firestone, l’une de ses sociétés, qui participent aux 500 miles d’Indianapolis.

Un week-end de tractations

Ces travaux étaient devenus nécessaire sur le circuit mythique, d’autant que certains virages qui relient la piste avec le fameux ovale sont particulièrement exigeants pour les pneumatiques. Retour au vendredi où chez Michelin, on tente de réagir. L’entreprise décide en urgence d’acheminer depuis la France des pneus différents mais les délais sont courts et surtout, ces pneus montrent rapidement leurs limites, ne permettant pas au Grand Prix de pouvoir se disputer. Après la sidération, c’est le temps de la recherche de solutions. Le samedi, Michelin avertit la direction de course. Sa proposition ? Ralentir la vitesse au virage n°13, là où Ralf Schumacher a été victime de son accident. De son côté, Charlie Whiting, le directeur de course, propose au manufacturier d’utiliser d’autres types de pneus, ou même de changer régulièrement des pneus pendant la course. Mais le temps presse et les deux parties campent sur leur position.
Le dimanche, les menaces planent plus que jamais au-dessus de la tenue même de la course. Bernie Ecclestone, le grand argentier de la F1, réunit l’ensemble des écuries hormis Ferrari, qui n’a pas souhaité participer aux échanges. Ils s’accordent sur l’ajout d’une chicane au fameux virage et sur le fait que les pilotes équipés de pneus Michelin ne marquent pas de point. Sauf que Max Mosley, le président de la FIA* qui gère cette crise depuis Londres, est fermement opposé à cette décision pour des raisons d’homologation et d’assurance.

Un spectacle tragi-comique

Dans cette poignée d’heures d’incertitude, il y a des idées plus atypiques qui émergent. Certains directeurs d’écurie auraient ainsi proposé de modifier le circuit et de disputer une course ne comptant pas pour le championnat. Une course « pirate » en somme qui n’aurait pas du tout été du goût de la FIA, certains affirmant même que la Fédération aurait fait pression sur les équipes afin qu’elle n’ait pas lieu. La course, la vraie, a finalement été maintenue. Mais le retrait de tous les pilotes Michelin l’a transformé en spectacle à la fois triste et drôle. Le manufacturier français s’est engagé ensuite à rembourser l’ensemble des spectateurs présents.
Ce week-end de course si étrange n’a pas aidé, non plus, à populariser la F1 aux États-Unis, où la plus prestigieuse des disciplines n’a jamais reçu le même amour que sur le Vieux Continent. Et si Indianapolis a été le théâtre de nombreuses batailles mécaniques, ce sont les pilotes Indycar qui en sont les rois du domaine. Bernie Ecclestone l’a d’ailleurs bien compris : deux ans après ce Grand Prix complétement fou, la course américaine est déplacée sur le tout nouveau circuit d’Austin. Mais les fans, les membres des écuries et les pilotes n’oublieront jamais leur étrange week-end de juin 2005. Un petit accroc dans leur rêve américain.