Hajinsun parle de son parcours chez T1, de la France à la Corée du Sud
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Hajinsun: son parcours chez T1, de la France à la Corée du Sud

Hajinsun nous parle de son parcours et de la vision du coaching staff de T1 pour amener l’équipe au World Championship de 2021.
Écrit par Eva Martinello
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Le Spring Split 2021 a été témoin d’un changement radical de fonctionnement chez T1 : avec un roster de 10 joueurs en constante évolution, l’équipe a terminé quatrième au classement, à la fois en saison régulière et en playoffs. Elle se prépare pour le Summer Split, la dernière ligne droite avant le mondial.
Un samedi dans les bureaux de T1, Hajin nous a parlé de ce début de saison et de son expérience dans la structure, parfois éclipsée par les cris des joueurs de l’équipe en pleine session de streaming. Elle a vécu ces changements de l’intérieur, puisqu’elle a rejoint l’organisation pour la saison de 2020 et évolue au quotidien auprès de ces derniers.
La coaching staff de T1, Hajin aux playoffs du MSI 2018, aux côtés de Sjokz et GorillA
Hajin aux playoffs du MSI 2018, aux côtés de Sjokz et GorillA

Créer ses propres opportunités

Il y a quelques années, le rôle de Hajin était très loin de celui de coach. Les amateurs d’esport français la connaissent pour ses traductions d’interviews sur les tournois internationaux de la scène StarCraft II, ou encore du LoL Mid-Season Invitational de 2018 au Zénith de Paris, devant un public de 9 000 personnes. Pouvant parler à la fois français, anglais et coréen, elle a vite trouvé sa place dans les scènes esport dominées par les joueurs coréens.
Depuis le début, la passionnée crée ses propres opportunités en envoyant des candidatures spontanées aux acteurs du milieu, ce qui lui permet de passer la porte de Riot Games en 2015 pour traduire au World Championship puis diverses Web TV. Ensuite, elle passe de l’autre côté de la scène, chez Misfits Gaming, pour la saison de 2019 en ligue européenne : ayant terminé ses études d’ingénieur, cette dernière se lance alors à plein temps dans l’esport en tant que traductrice pour les joueurs coréens de l’équipe.
La Sud-Coréenne Hajin pose avec le midlaner Faker au World Championship de League of Legends 2015 à Paris.
Hajin avec Faker au World Championship de 2015 à Paris.
T1 a ses avantages et ses inconvénients : la pression vient avec le prestige de son nom.
Hajin
Bien qu’arrivée chez Misfits en tant que traductrice, Hajin endosse de plus en plus de responsabilités du côté de l’analyse. Cette nouvelle corde à son arc contribuera finalement à son recrutement chez T1 : en 2020, sa candidature est acceptée pour rejoindre l’équipe sud-coréenne de League of Legends en tant qu’analyste. Après avoir vécu la majorité de sa vie en France, elle lâche tout pour cette offre et retourne dans son pays natal, la Corée du Sud, pour rejoindre l’équipe esport la plus titrée de la scène. Depuis, Hajin poursuit son évolution : elle est désormais player development coach, un rôle couteau-suisse spécialement taillé pour cette équipe.
Pour rappel, T1 s’est fait une place dans les équipes les plus prestigieuses au monde grâce à son palmarès et à son joueur-star : c’est la seule équipe sur League of Legends à avoir obtenu 3 titres mondiaux. Son midlaner, Faker, est devenu une légende sur la scène compétitive et une véritable star en Corée du Sud. En plus de ces 3 titres, il a remporté les MSI de 2016 et 2017 pour un total de plus d’un million de dollars de cash prize. Son identité est d’autant plus indissociable de T1 qu’il en est devenu copropriétaire en 2020.
Après plus d’un an passé dans le club, Hajin nous raconte : “T1 a ses avantages et ses inconvénients : la pression vient avec le prestige de son nom. C’est aussi une grande organisation, on doit être une cinquantaine dans le staff, sans compter les joueurs !” Faire ses preuves dans un tel club peut s’avérer être un défi de taille, mais Hajin y est parvenue, ce qui lui a valu de reconduire son contrat pour la saison de 2021.
L’équipe, c’est ta vie : tu ne peux pas faire autre chose.
Hajin
Après 10 ans d’existence, la stratégie de League of Legends s’est énormément complexifiée. Les analyses sur les conséquences des patchs, des sorties de champions et sur les stratégies de chaque équipe demandent beaucoup de ressources. C’est là que les analystes interviennent : ils réunissent les informations nécessaires pour que les coachs puissent établir des stratégies. Hajin se situe entre ce rôle d’analyste pur à celui du développement des joueurs.
Elle nous explique comment son rôle chez T1 a évolué depuis la saison dernière : “Au départ, je devais développer les activités personnelles des joueurs, mais je me suis rapidement rendue compte que les joueurs n’avaient pas le temps pour ça. Ils ont un rythme très soutenu.” Elle nous cite 6 scrims (matchs d’entraînement) par jour, en plus des parties classées individuelles. Selon le PDG de T1, Joe Marsh, Teddy et Faker sont les joueurs qui ont demandé à avoir des séances sportives obligatoires, ce qui a donc été l’une des missions principales données à Hajin, mais cela s’est avéré plus difficile que prévu.
En Corée du Sud, le rythme de travail des équipes est connu pour être extrêmement soutenu, et T1 en est la quintessence. À ce moment-là, Hajin se retrouve bloquée, mais ça ne dure pas longtemps : “Je me suis retrouvée assistant coach. Pendant le Spring Split, j’étais responsable des datas : sauvegarder les drafts en scrim, enregistrer les vidéos, préparer le scouting… c’était de l’analyse en utilisant des données basiques et trouver des informations sur les adversaires de la semaine. Je préparais aussi ce que l’on regardait avec les joueurs après les scrims et des vidéos spécifiques sur certaines équipes.”
La mini-série “Locker Room” nous montre les entraînements de T1, auxquels Hajin participe :
C’était dur quand je suis arrivée, donc je me suis concentrée sur le travail. Ensuite, VALORANT m’a beaucoup aidée à rebondir, car c’était un nouveau projet sur un jeu que je ne connaissais pas !
Hajin
Après le Spring Split de 2020, Hajin trouve sa place dans un tout autre projet : celui de l’ouverture de la section VALORANT, le FPS compétitif de Riot Games sorti en juin 2020, chez T1. Elle endosse le rôle de manager principale de l’équipe coréenne à son recrutement. “J’ai été en gaming house avec les joueurs et le coach, et j’ai trouvé ça super intéressant : c’était ma première expérience de la vie des joueurs pros en Corée. Mais il y avait aussi une énorme différence entre eux et les joueurs de LoL, car ils avaient peu d’expérience, donc c’était à moi et au coach de tout construire.”
Infrastructure, programme d’entraînement, proximité avec leurs coéquipiers : les joueurs (et le coach) ont tout à apprendre. “J’étais au quotidien avec eux. Je m’occupais aussi des données pour les scrims. Et sur VALORANT aussi, il y avait tout à construire : c’est ce côté-là que j’ai le plus aimé. Il y avait tout à faire et j’étais libre de travailler comme je voulais. J’ai aussi découvert le monde des FPS !” Finalement, cette nouvelle mission est de courte durée : après avoir été créée en août 2020, l’équipe est démantelée en décembre pour qu’il n’en reste plus qu’une seule sur VALORANT, celle en Amérique du Nord, un mois après l’annonce du premier circuit officiel sur la scène. Hajin se reconcentre alors sur l’équipe principale de T1.
La saison de 2021 amène ensuite son lot de changements du côté du développement des joueurs qui lui permet de reprendre ses deux fonctions, notamment grâce au partenariat entre T1 et Nike : “La marque nous fournit une entraîneuse qui vient les après-midis en semaine. J’organise donc des séances de sport hebdomadaires avec les joueurs,” raconte Hajin.

L’activité sportive : un focus essentiel de T1

Le sport et la nutrition ont fini par s’imposer comme des éléments essentiels de la longévité de la carrière d’un esportif professionnel. Certes, ce n’est pas nouveau, mais les conséquences de cette pratique intensive sur la santé ont été récemment mises en évidence par les vétérans sur des jeux comme SC II, CS:GO ou LoL, qui ont été forcés de mettre fin à leur carrière pour cette raison. Le dernier exemple en date est Uzi, l’ancien ADC de l’équipe chinoise Royal Never Give Up qui a dû prendre sa retraite à seulement 23 ans à cause de problèmes majeurs de la main et de l’épaule. Le constat était sans appel : selon un médecin, il avait des bras comparables à ceux d’une personne de 40 à 50 ans.
Les clubs ont une responsabilité majeure sur la santé de leurs joueurs, qui sont souvent recrutés de 16 à 18 ans pour être encadrés tout au long de leur carrière. Selon Hajin, la longévité de la carrière de Faker, qui a commencé en 2013, est en partie due à ses habitudes de vie saines. “C’est quelque chose d’admirable chez Faker, il prend tout le temps soin de lui. Il va faire des étirements, des positions de yoga… il aime faire du sport par lui-même,” explique-t-elle. C’est d’ailleurs lui et Teddy qui ont requis des entraînements obligatoires pour l’équipe.
D’autres joueurs étaient plus réticents à prendre du temps sur leur journée bien remplie pour faire du sport. “Au début, je devais plus les convaincre en allant les voir et en leur proposant d’aller au sport. Mais maintenant, ils font du sport volontairement, d’autant plus qu’on a une salle de gym au bureau, ce qui est pratique. Ça leur fait du bien, même pour 30 minutes. Ils se rendent comptent que c’est important, et le coaching staff le souligne.” La nutrition est aussi un focus important, comme en témoigne le partenariat de la structure avec Erom, pour une meilleure nutrition et suivi médical des joueurs.
“Ce n’est pas que ça : c’est aussi important pour décompresser. C’est quelque chose que l’on voit depuis plusieurs années en Amérique du Nord et en Europe, et je pense que la Corée a des progrès à faire là-dessus”, ajoute-t-elle. “Pour Daeny, le plus important est que les choses se fassent naturellement, sans forcer. L’offseason est une période parfaite pour ça, car on a plus de temps !” Ce constat se retrouve d’ailleurs dans la philosophie de coaching de Daeny, autre facteur majeur dans les dernières mutations de T1.
Il y a des coachs qui disent ce que les joueurs doivent faire sans expliquer. Mais [Daeny] va dans les détails, il arrive aussi à les convaincre et à leur faire changer d’avis petit à petit.
Hajin
Après la saison de 2020, les coachs et le general manager ont changé, en marquant une nouvelle vision pour l’équipe. Daeny et Zefa sont revenus d’une saison prolifique avec DAMWON Gaming, où l’équipe est passée d’underdogs à champions du monde. Les deux coachs sont donc arrivés en portant sur leurs épaules de hautes attentes.
Alors que Daeny se spécialise dans l’aspect macro et donne des retours généraux, Zefa se focalise sur la phase de lane et donne des retours personnels sur les joueurs.
En 2020, les coachs Daeny et Zefa sont revenus d’une saison prolifique avec DAMWON Gaming où l’équipe est passée d’underdogs à champions du monde de League of Legends.
Daeny et Zefa, champions du monde avec DAMWON Gaming
"Je pense que les deux se complètent et que Daeny apporte l’expérience. Il est jeune, dynamique et ouvert d’esprit : il essaie vraiment d’enseigner le jeu et je pense que l’atmosphère dans l’équipe a beaucoup changé. Il y a des coachs qui disent ce que les joueurs doivent faire sans expliquer. Mais lui va dans les détails, il arrive aussi à les convaincre et à leur faire changer d’avis petit à petit. En ça, je le trouve très différent des coachs coréens”, explique Hajin.
En effet, les techniques de coaching en Corée du Sud sont bien différentes de celles de l’Europe : les occidentaux qui ont eu une expérience dans des clubs esportifs coréens décrivent une hiérarchie plus stricte, des exigences élevées et moins de discussions entre coachs et joueurs.
“Il prend le temps de donner des explications aux joueurs et leur dit qu’ils peuvent en discuter s’ils ne sont pas d’accord ; c’est ça que je trouve différent. Il encourage les joueurs à challenger ses idées. Son but est de coacher des joueurs, mais aussi d’aider les coachs à s’améliorer tout au long de l’année. Il nous a dit tester nos capacités de plus en plus. ”
Hajin est en contact avec Daeny, mais aussi avec toute l’équipe, au quotidien : contrairement à sa saison de 2020 qu’elle a passée en distanciel, elle est plus que jamais sur le terrain. Mais malgré cette présence permanente, il n’est pas toujours facile de trouver sa place dans une organisation aussi grande et prestigieuse que celle de T1.

Au cœur de la compétition

Nouveau poste, première expérience professionnelle en Corée du Sud… Hajin a dû trouver ses marques très vite chez T1 pendant cette étape de découverte. Tout le monde doit mériter sa place. “En coréen, il existe un registre formel et un familier. Tous les coachs parlent aux joueurs dans le registre familier comparable au tutoiement en France, mais je continue à les vouvoyer. C’est délicat de savoir comment se placer”, raconte-t-elle. Il lui a aussi fallu s’adapter à la culture du travail sud-coréenne, connue pour être particulièrement exigeante.
“Pendant un mois, j’avais l’énergie pour ne rien faire d’autre : je me couchais à 5h du matin et je me levais à 11h30. Dans l’esport, on a un rythme très différent de la norme. Ce n’était pas seulement le travail, mais aussi la société coréenne : c’est beaucoup de pression.”
Autre première pour Hajisun : elle vit le quotidien des joueurs. À toute heure où ils s’entraînent ou font du streaming, elle est présente. “Comme les matchs [du Spring Split] se jouent en ligne, je suis à côté d’eux. Je regarde la game en écoutant leurs communications.” Ensuite vient le moment de la review, après les matchs et les scrims. “On montre ce qu’il s’est passé pendant la game. C’est là qu’on voit un peu le caractère des joueurs. Faker est l’un de ceux qui parle le plus. Daeny a passé beaucoup de temps à discuter avec Faker, car c’est important que tout le monde ait la même vision du jeu.”
L’équipe T1 a changé de coaching staff et est passé à un format de quasi double-équipe avec 10 joueurs, dont 3 junglers (Oner, Ellim et Cuzz, qui ont tous joué pendant le Spring Split).
T1 est passé à un format de quasi double-équipe avec 10 joueurs
Pour toutes les équipes qui font des changements importants entre deux saisons, le Spring Split est un temps d’adaptation. Pour T1, c’est d’autant plus vrai qu’en plus de changer le coaching staff, l’équipe est passé à un format de quasi double-équipe avec 10 joueurs, dont 3 junglers (Oner, Ellim et Cuzz, qui ont tous joué pendant le Spring Split). Ce qui donne plus de travail au coaching staff, dont fait partie Hajin. Son travail est particulièrement intensif, mais il la plonge aussi au cœur de la compétition, plus que tout autre rôle qu’elle a précédemment eu dans l’esport :
“Quand je regarde les games, je suis vraiment dedans et on est contents quand on gagne, mais c’est surtout la défaite qu’on ressent car on sait qu’on peut gagner… on ne doit pas non plus montrer qu’on est déçu, car je sais que ce sont les joueurs qui le sont le plus. Le coaching staff doit être stoïque pour les encourager. Finalement, ce qui m’a attirée dans l’esport, c’est la compétition : c’est dur de perdre, mais c’est le sport. Et d’un autre côté, ce qui me plaît le plus, c’est de voir les résultats, de voir quelque chose qu’on a vu en scrim être appliqué pour arriver au résultat qu’on veut : la victoire. C’est gratifiant et encourageant de voir le fruit de nos efforts.”
Comme les joueurs, Hajin a beaucoup progressé au cours du Spring Split, après plusieurs mois passés à emmagasiner le plus de connaissances possibles :
“J’ai une meilleure compréhension du jeu, sur la macro, objectifs et priorités… car j’assiste à tous les retours et scrims, et que j’écoute les communications des joueurs. Et hors du jeu, j’ai le plus appris sur le point de vue du joueur, du pro gamer coréen. Avant, en staff, on pouvait se dire que c’était pas si compliqué de prendre une heure par jour pour faire du sport. Mais maintenant que je connais le rythme, je me rends compte que c’est pas si facile et que si tu as une heure de pause, tu préfères faire une sieste que du sport, par exemple. Mais à long-terme, instaurer des habitudes de vie saines sera un rôle important.”

Une sixième participation au World Championship ?

T1 a participé à la moitié des éditions du World Championship depuis la création du circuit officiel en 2011, avec trois victoires, ce qui reste un record sur la scène compétitive. Mais l’équipe a une pression très forte pour se qualifier au mondial et regagner sa gloire d’antan, alors qu’elle a raté sa qualification à une place près en 2020. Les enjeux vont donc être de plus en plus élevés au cours du Summer Split.
“Le Summer est ce qu’il y a de plus important pour aller aux Worlds. Daeny vient d’avoir eu sa première expérience en tant que head coach dans une grande équipe comme T1 et il a beaucoup appris pendant le Spring, donc il va faire les ajustements pour le Summer Split. Je pense aussi que les 10 joueurs ont tous évolué et sont devenus plus matures,” explique Hajin. “Ils doivent aussi se rendre compte de l’importance de leur santé et c’est une chose sur laquelle on va continuer à mettre l’accent en Summer. J’ai des attentes : DAMWON, Gen.G et Hanwha Life sont les trois équipes qu’on doit battre en LCK si on veut aller aux Worlds. Ce sera vraiment notre objectif.”
Chez les joueurs de T1, il y aura autant de pression pour prendre la victoire que délivrer de bonnes performances individuelles : l’équipe compte 10 joueurs, mais seulement 7 d’entre eux pourront participer au World Championship si l’équipe se qualifie. Ils devront donc faire leurs preuves un maximum pour la suite de la saison.
Dès le 9 juin, les 10 équipes de la LCK repartiront pour 10 semaines de compétition, jusqu’à mi-août. T1, de son côté, aura une première semaine extrêmement chargée : elle affrontera Hanwha Life le jour de l’ouverture du Split, puis DAMWON KIA le 11 juin. Les matchs pourront être suivis en français sur la chaîne Twitch OTP LoL.
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