Sonic Mania & Hatsune Miku
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Games

Sonic a 30 ans, ses fans aussi, et il n’existe plus que grâce à leurs jeux

Plongée dans le média le plus foisonnant du fandom Sonic : les jeux de fans.
Écrit par Benjamin Benoit
Publié le
Nous y sommes, Sonic The Hedgehog est publié pour la première fois le 23 juin 1991. Dix ans plus tard, Sonic Adventure 2 sortait sur une Dreamcast condamnée. Et encore vingt ans derrière, vous lisez ces lignes. La marche de l’histoire n’a pas été favorable à Sonic Le Hérisson. Autrefois au cœur d’une guerre larvée entre consoliers, le personnage n’est plus pertinent dans le medium pour les bonnes raisons. Ou, plus prosaïquement, pour les mêmes raisons.
Cela fait déjà de nombreuses années que Sonic ne persiste dans l’imagerie populaire que via un prisme ironique. C’est un héros rincé, qui ne subsiste que via les mèmes, l’humour à ses dépends, le fameux Sonic Cycle qui stipule qu’on s’emballe toujours pour rien dès qu’un titre est annoncé. Au moins, nous sommes dans une boucle sans danger : les jeux dans les tuyaux et connus du grand public sont des remakes de jeux à la plutôt bonne réputation critique. Au début du dernier trimestre 2021 sortira une nouvelle mouture de Sonic Colours, qui reprend avec une élégance relative le mélange entre 2D et 3D, dans laquelle la franchise s’est installée. Sonic ne vit plus que pour être remémoré, muséifié, via le prisme de la nostalgie. Un souvenir doux, sucré, quelque chose d’éphémère et qui, par définition, ne correspond plus vraiment à la vérité. Si Mario fait toujours figure d’autorité dans le jeu vidéo, le combo Sonic et Sega appartient au passé, est devenu une capsule fugace. Mais si c’était ça, justement, son avenir ? Si SEGA ne sort plus de bons jeux, pourquoi ne pas donner la parole aux fans, qui ont une idée précise de ce qui a fonctionné en trois décennies de titres ? Après tout, ils ont produit blogs, dessins, podcasts, BD de fans, fictions audio… les jeux ne sont qu’une étape logique.

Le jeu de fan canonique

C’est déjà arrivé, il y a déjà un lustre. En 2016, le dernier jeu sorti est Sonic Boom, un désastre fameux. SEGA laisse désormais les clés de la série à un duo qui, manifestement, maîtrise son sujet. Eux, ce sont l’Australien Christian Whitehead, l’Américain Simon Thomley et leur studio Headcannon. La paire est déjà calée en jeux de fans, et a auparavant contribué à adapter la trilogie Megadrive sur mobiles. Il n'y a rien d'étonnant si des bidouilleurs déjà parés aux niveaux de fans se sentent à l'aise dans cette discipline. Si leur première démonstration de force — une vidéo de Sonic CD pouvant tourner sur iPhone — est suivie d’une ordonnance de cessation, les relations professionnelles entre le studio et les Australiens vont très vite fructifier. Ils proposent un projet 2D à Sega, qui portera « Sonic Discovery » en nom de code. Il finira avec un autre sobriquet : Sonic Mania. By the mania, for the mania. On est entre fans compulsifs, l’intention d’auteur est claire.
Sonic Mania est une drôle d’hybridation entre un jeu de fan et un jeu canonique, qu’il est indéniablement. Il remixe les niveaux iconiques de la première trilogie, les met techniquement à jour, et glisse quelques niveaux inédits dans le lot, comme un cover band cale une composition entre deux reprises. Les sensations sont les mêmes, le plaisir de jeu aussi, la musique est toujours aussi bonne et les réinventions sont délicieuses. C’est un jeu qui peut parler aux fans de l’Ancien Monde et explique ces sensations aux nouveaux. Nous sommes en 2017, et jouer à de la fausse 16 bits n’a jamais été aussi plaisant depuis Shovel Knight, lui aussi un jeu qui émule et sublime le passé avec brio.
Deux mois plus tard sortira Sonic Forces, de nouveau un titre poussif et, dans l’ensemble, assez pénible. Même la musique fait défaut, une caractéristique rarissime. Le cycle est de nouveau rompu, et de nouveau on se demande si un titre conçu par les équipes historiques de SEGA comprend réellement les tenants de sa propre saga. À la publication de cet article, il est difficile de trouver un autre vrai bon jeu canonique sorti depuis.
Sonic Mania cristallise plusieurs phénomènes, on peut en tirer plusieurs conclusions, mais on peut aussi remonter à ses origines : les jeux de fans, faits par les fans. Il n’y a pas si longtemps, à peine quelques lustres, des amateurs éclairés faisaient leurs propres niveaux de Sonic 2 ou Sonic 3. D’autres faisaient du Mania avant Mania : l’internaute ColinC10 s’est amusé à prendre tous les boss des deux premiers jeux, et d’en faire un boss rush redoutable ; vous n’avez que trois vies, et aucun droit à l’erreur. C’est le bien nommé Robotnik’s Revenge, qui propose aussi un time-attack moins sadique. De son côté, Simon Tomley est l’un des moddeurs les plus connus de la discipline ; il est l’auteur de Sonic Megamix, l’un des plus grands projets de fan à la plus grande ampleur, qui n’a jamais réellement abouti après onze ans de développement. En revanche, il a fondé Headcannon la même année.
Et ainsi démarre une autre timeline : celle des jeux de fans. Un puits sans fond de bizarreries, de choses bonnes comme oubliables. Certains ont des trajectoires étonnantes : Freedom Planet était, à l’origine, un fangame Sonic. Et toutes ayant le rôle involontaire de radiographier quelque chose de précis sur l’univers du hérisson.

Dériver, c’est gagner

Revenons quelque part dans la fin des années 2000, où le Let’s Play est encore un phénomène marginal. D’aucuns font leurs propres ROMs de Super Mario World, d’autres les jouent, certains les commentent. Des outils intuitifs sont codés et accessibles pour faire ses niveaux personnalisés, dans un esprit bootleg réjouissant et subversif à l’ADN de Nintendo ; le consolier nippon est proverbialement prompt à envoyer les menaces pour tout jeu de fan qui perce un tant soit peu. La création devient une affaire de game design. Mais dans l’autre camp, on a des idées différentes - on va partir d’une solide connaissance de la série de base (le hub Sonic Retro propose un guide exhaustif sur les mouvements et la physique du hérisson) et l’on va changer quelques lignes de code, dessiner quelques sprites, et partir d’une idée qui va modifier tout le gameplay. « Et si… »
Et si Sonic ne ramassait pas les anneaux, mais les mangeait ? Et si ces anneaux le faisaient devenir plus gros, jusqu’à le tuer ? Les rings sont remplacés par des onions rings, et par paquets de 5, le hérisson prend de la bedaine, perd en vélocité, et cela devient incompatible avec le level design. Il doit donc courir pour perdre du poids et retrouver ses capacités, sinon il deviendra énorme et mourra. Si l’on essaie péniblement de ne pas penser au côté bizarroïde de la chose, c’est avant tout une formidable idée pour subvertir les fondamentaux de la saga. Cette fois, il faut éviter les anneaux, et tout le gameplay du jeu — un peu hypocrite, seuls les premiers niveaux des jeux Sonic 2D sont véritablement une affaire de vitesse — est renversé. Ce jeu, c’est Sonic 2 XL, une ROM Hack qui fait de Sonic un titre oulipien… et étrangement fétichiste, car le but est aussi de se payer la tête du personnage.
Et si… c’était Amy l’héroïne de la saga ? Il y a un jeu pour ça. Et si… chaque anneau récolté déclenchait le générique de Thomas The Tank, une série pour kids britannique aussi ? N’en demandez pas plus, c’est Sonic The Very Useful Engine. Les fangames Sonic ont aussi eu leur volets de titres à fonction performative. Sonic Erazor est une saga à part entière, constituée d’une demi-douzaine de jeux basés sur la difficulté extrême, qui proposent tous d’intelligentes dérivations des jeux de base, et avec musiques originales, s’il vous plaît.

Faire semblant de ne pas se prendre au sérieux

Il faut un grand soin pour faire semblant d’être con. Le faire dans les formes. Les fangames Sonic l’ont bien compris, et certains sont particulièrement débiles, mais toujours de manière très carrée. Certains s’apparentent à des sketches qui, de jeu vidéo, n’ont que le nom. When Tails Gets Bored est un summum de crétinerie, et le nadir du gameplay. Bête, donc indispensable. De retour dans le performatif, vous pouvez aussi tenter l’aventure Eggman Hates Furries qui, vous l’avez compris, convoque une imagerie ironique/Deviant Art. Attention, c’est aussi calqué sur le modèle I Wanna Be The Guy, le soleil de tous les fangames, mais aussi le plus difficile.
Et quoi de plus ironique qu’un creepypasta ? L’équivalent « internet » des légendes urbaines peut prendre des formes interactives, et l’univers de Sonic s’y prête bien, en vrais softs undergrounds ou en « simples » jeux Flash. Chaque titre est accompagné de sa petite histoire glauque, qui implique généralement un disquette où un CD mauuuuuuuuudit. Au lieu de vous attirer une malédiction gratuite, regardez donc un let’s play de Sonic.exe. Ambiance slasher, musique ralenties, jump scares… il a donné sa propre saga, et a été singé jusque dans le camp inverse — une série nommée Mario.exe existe bel et bien. Elle arbore une trajectoire similaire aux dérivations à rallonge propre aux films d’horreur.
Revenons en 2015, où sort le jeu de fan Sonic ultime. Par pour son gameplay, pas pour ses idées, mais plutôt pour sa capacité à radiographier la bizarrerie d’un fandom et à, gentiment, s’en moquer pour créer quelque chose de réellement artistique, avec les potards au maximum. Sonic Dream Collection est accompagné de son petit storytelling. Arcane Kids, ses créateurs, ont mis la main sur une compilation oubliée de quatre jeux développés sur la fin de l’époque Saturn, déterrés quelque part entre une ciste et un Jumanji. Dissonances cognitives, musiques déformées, l’ambiance creepypasta est cultivée dès le menu du jeu. Inutile de décrire les quatre softs, mais on peut s’attarder sur leur caractère prophétique. Make My Sonic est un créateur de personnage, donc, fondamentalement de shitty friend. Après tout, créer son avatar et devenir ami avec Sonic à travers lui est l’idée centrale de Sonic Forces. C’est un commentaire des « personnages originaux » qui pullulent sur le web. On rappelle le jeu : tapez, sur Google ou DeviantArt, (Votre prénom) The Hedgehog et admirez l’inévitable résultat.
La pièce maîtresse est sans conteste Sonic Movie Maker, qui propose de capturer, à la troisième personne, des saynètes mettant en scène le Sonic-gang. C’est proprement inmaniable, et le quinzième degré domine. Filmer des ébats entre figures sacrées de pop-culture, bourrer Sonic de chilidogs — sa nourriture faussement iconique, imposée par l’horrible dessin animé — dans un autre délire fétichiste. Sonic, vous, le savez, est l’objet de toutes les paraphilies. On finira par sortir de l’entrejambe de Rouge la chauve-souris. Enfin, My Roomate Sonic est une animation en réalité virtuelle, où le quidam fusionne avec son héros, s’adonnant au fantasme ultime de joueur fan de l’échidné.

Dérivations de dérivations

La saga originale s’est toujours démarquée par son aspect transmédia, et sa capacité à déborder sur tous les genres imaginables. Les fangames n’échappent pas non plus à ce phénomène. Peut-être connaissez-vous la série Sonic Robo-Blast, qui est une bonne incursion dans le volet 3D des titres amateurs. Ils sont fameux pour utiliser le moteur de DOOM et à en faire tout et n’importe quoi. Un remake de Persona à la sauce Sonic ? N’attendez plus. Arrive alors Sonic Robo Blast 2 Kart, l’objet le plus légalement limite de cet article. C’est, pourtant, un jeu de kart délicieux, un immense gloubiboulga de licences et de créativité. Si l’univers de SEGA est nodal — on y retrouve des adaptations de niveaux de titres canoniques en terrains de course — de nombreux invités sont de la partie. Des personnages Nintendo, de dessins animés, des mèmes, des Vtubeuses, ils sont littéralement tous là. C’est foisonnant, et assez difficile. Je le considère sincèrement comme un meilleur jeu de course que le récent Sonic Team Racing.
Cet article est une version mise à jour d’un passage restructuré pour l’occasion de Generations Sonic, exégèse sortie en 2018 par votre serviteur. Et le site de référence pour les jeux de fans supersoniques est le Sonic Fan Games HQ, puis vous pourrez vous inspirer par la « revue de presse » annuelle de Planete Sonic. Ils sont très vocaux, ils sont plus “fans” que la moyenne, mais les amis de Sonic sont devenus les meilleurs agents pour pérenniser leur propre série. Et des gens qui saturent le simili-réseau social de Donald Trump avec du porno Sonic ne peuvent pas fondamentalement être de mauvaises personnes. Et même Sonic Mania a reçu son propre fangame, nommé Sonic Mania & Hatsune Miku. Quand la boucle fait elle-même une autre boucle.
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