Elle parle de la mer comme remède à l’ostracisme. De l’apnée comme d’une course après son ombre. De sa discipline comme une thérapie. Posée dans un restaurant de Villefranche-sur-Mer, bourgade qui emprunte des traits à Capri et des couleurs à Valparaíso, Julie Gautier vient de sortir du yoga et pose sa trottinette dans un coin. Elle explique qu’elle doit effleurer la mer pour vivre. Elle dessine les contours de celle qui est devenue sa ville, « par hasard de la vie ». Un endroit où elle a enfin posé ses valises, elle qui « ne pouvait pas s’empêcher d’être en mouvement ». Terrée derrière ses lunettes de soleil, distillant des phrases toutes plus pensées les unes que les autres avec une voix reposante, on pourrait croire qu’elle se cache de la lumière. Lumière qu’elle ne peut rejeter après la sortie d’AMA, un film silencieux de six minutes, un ballet en apnée qui a atteint les yeux du monde entier en quelques jours. « Pour qu'elle ne soit pas trop crue, je l'ai enrobée de grâce. Pour qu'elle ne soit pas trop lourde, je l'ai plongée dans l'eau. » C’est avec ces mots que Julie Gautier, apnéiste et référence internationale du film sous-marin, décrit la douleur qu’elle exprime dans ce court-métrage. À la fin du film, elle remonte à la surface. Elle termine de sublimer le monde du silence. Pour enfin s’ouvrir.
Tu sors du yoga à l’instant. Ça fait partie de ton entrainement d’apnéiste ?
J’ai fait toute ma carrière d’apnéiste sans pratiquer le yoga. Alors qu’on a des exercices en apnée qui viennent du yoga. Comme j’ai toujours besoin d’être en mouvement, je ne trouvais pas la forme de yoga qui me convenait. J’ai découvert l’Ashtanga Vinyasa très dynamique et dansé. L’idée est d’associer la respiration au mouvement. Maintenant que je ne fais plus de compétition en apnée, je ne saurais pas dire ce que cela m’apporte au niveau de l’apnée. Mais je fais ça pour moi aujourd’hui.
Tu t’entraines à Villefranche-sur-Mer, une ville parfaite pour l’apnée.
Le hasard de la vie m’a amenée ici. Je n’avais pas l’intention de m’installer ici, je suis de La Réunion. C’est l’endroit idéal pour vivre avec Guillaume (Néry, son mari, champion et spécialiste de la plongée en poids constant, ndlr). Il vient d’ici, c’est La Mecque de l’apnée ici.
Un novice en apnée peut se lancer dans le grand bain ici ?
Tout dépend de ce qu’il recherche. Si son envie tourne autour de la découverte de l’apnée, de la recherche de soi ou s’il veut juste nager avec les poissons… Ce n’est pas pareil. Si tu fais une sortie avec notre club (le CIPA, ndlr), on s’ancre très proche du bord. L’intérêt de cette rade, c’est qu’elle est très profonde, environ 200 mètres. Même en restant proche du bord, tu peux avoir beaucoup de profondeur. On apprend à respirer avant d’aller dans l’eau, à appréhender la profondeur, à pouvoir descendre. Et ensuite on fait de l’exploration. Par contre Il n’y a pas énormément de faune et flore, ce n’est pas Bali. Mais pour avoir un accès régulier à l’eau, c’est parfait.
Peux-tu nous parler de ta découverte de l’apnée ?
Mon père est chasseur et ma mère est danseuse. Depuis toute petite, je fais les deux. Mon père me ramenait des poissons quand j’étais gamine. Et dès mes 11 ans, il m’a emmené avec lui. Et ce rapport à l’eau, à l’apnée, je le connaissais comme moyen, pas comme discipline. Quand j’avais 18 ans, mon père a vu un article qui parlait de deux apnéistes connus à La Réunion. Et je me suis inscrite directement dans un club.
Et tu as poursuivi cette formation sur place ?
Oui, pendant un an. Puis j’ai fait les championnats du monde à Nice, sous le drapeau de La Réunion. Ensuite, j’ai arrêté pendant cinq ans. Et c’est en rencontrant Guillaume que je me suis lancée de nouveau dans l’apnée, avec des compétitions, des records.
Mais la compétition, ce n’est pas vraiment ton truc…
La pratique de l’apnée en compétition, ce n’était pas une partie de plaisir. Un moment, je ne comprenais plus pourquoi je faisais ça. Cette histoire de descendre le long d’un câble, le jour J, à telle heure, que tu te sentes bien ou non, cela me posait problème. C’est le contraire total de ce que représente l’apnée pour moi. On recherche les sensations, le retour sur soi, et en compétition, c’est impossible. J’ai fait deux records de France et ça ne me faisait pas grand-chose. Mais je savais que ma carrière devait tourner autour de l’apnée, du rapport à l’eau. Je ne voulais pas lâcher complètement. Jusqu’au jour où on a fait Free Fall (un film où Julie Gautier met en scène Guillaume Néry sautant dans le Dean's Blue Hole, à 202 mètres de profondeur sur le plancher océanique, dans l'ouest des Bahamas, ndlr).
Tu te retrouves ce jour-là avec une caméra dans les mains sans aucune formation…
Oui, Guillaume m’a jeté une caméra entre les mains (rires). Il adore la photo et la vidéo, il connaissait ce domaine-là. Il m’a dit : « Viens, on va faire un film ». On a commencé à filmer quelques trucs et on montait le soir. On a balancé ce film en 2010 et c’était un succès immédiat. Je pensais que ça n’allait plaire qu’aux apnéistes, j’étais étonnée. Et j’ai compris qu’il y avait quelque chose à faire. Je bossais aussi avec Grégory Colbert, un photographe qui me mettait en scène, dansant dans l’eau au milieu des plus beaux animaux de la planète. Ces expériences m’ont ouvert cet œil artistique, j’ai vite plongé dans le monde de la réalisation. Je n’avais pas d’affinité particulière avec ce monde-là, mais j’ai rencontré des gens du milieu qui m’ont donné confiance et envie d’écrire. C’est à ce moment que j’ai débuté l’écriture de Narcose (film basé sur les hallucinations de Guillaume Néry, ndlr), avant de faire Free Fall. Quand Guillaume me racontait tout ça, je l’imaginais directement à l’image.
Comment as-tu appris toutes les techniques pour devenir réalisatrice ?
La rencontre avec Jacques Ballard, qui est devenu mon chef-opérateur, était décisive. Il m’a apporté la caution technique. Free Fall, on a monté sur iMovie, avec nos caméras… Mais il n’y avait pas de grosse prod derrière. Narcose, c’est un projet bien plus ambitieux.
Avec Guillaume Néry, vous avez ensuite créé « Les Films Engloutis ».
Oui, on voulait un endroit pour réunir nos projets. C’est une société de production visuelle qui nous a permis de mieux structurer nos idées.
Et un jour, tu te retrouves à travailler pour Beyoncé…
J’ai fait un clip pour Arrow Benjamin et Naughty Boy, à la base. Beyoncé s’est greffée deux semaines avant la sortie. On nous a prévenu par message pour dire qu'elle voulait travailler sur ce projet.
Tu as eu beaucoup d’autres sollicitations ensuite ?
Déjà, ça a fait exploser la carrière de Guillaume. Bien plus que ses records. On a fait des publicités, des clips. Ça nous a donné une vraie visibilité.
« On peut toucher les gens par les records, mais aussi par les émotions » déclarait Guillaume Néry. Vous préférez vous focaliser sur cette volonté artistique ?
C’était important qu’il ait ce statut de recordman du monde. Mais pour parler au grand public, il faut passer par l’image. C’est universel. Un mec qui fait un record, ça impressionne mais on ne s’identifie pas forcément. Par contre, dès que tu touches les gens au cœur, c’est différent. Quand on voyage, on rencontre pleins de personnes qui nous disent qu’ils ont changé de vie grâce à nous et nos films. C’est hallucinant.
Tu as le sentiment que l’apnée est plus accessible désormais ?
Je pense. Ça peut paraître prétentieux que je le dise. Mais nos vidéos ont contribué à l’essor de l’apnée. Au-delà d’une pratique sportive, des records dont on entend souvent parler, l’apnée est devenue plus ouverte, moins fantasmée. Parce qu’avant, on voyait des mecs qui descendaient à plus de 100 mètres. Donc tu te dis que c’est extraordinaire, mais tu ne te dis pas que tu veux faire pareil. Alors que dans nos films, on a voulu rendre ça esthétique et donner envie d’aller sous l’eau. Il ne faut plus se figer sur la performance. L’apnée n’est pas un sport de performance ou de champions. C’est aussi un sport de bien-être.
La méditation prend le pas sur la performance, donc ?
Totalement. Si tu fais de la descente en profondeur, tu ne peux pas éviter cet état. La pression te fait ouvrir les yeux sur des choses que tu n’as pas forcément envie de voir.
Quand on pense à un sport extrême, on songe à l’adrénaline. Mais tu l’évites complètement.
Il n’y en a pas en apnée, selon moi. On la fuit, en tout cas. Dès 10 mètres, l’apnée a des effets psychologiques. Il faut prendre sur soi dans un milieu hostile où le corps n’est pas censé rester. Malgré les spasmes, tu arrives à avoir une certaine sensation de bien-être.
Tu considères l’apnée comme une thérapie, plus qu’une discipline ?
Il y a plusieurs portes d’entrée : la performance, le bien-être… Personnellement, je ne suis plus dans la recherche de la compétitivité. Je n’en ai plus envie. C’est important de montrer qu’on peut venir dans le monde de l’apnée sans aucune velléité de faire de la compétition. Après, il y a toujours une notion de dépassement de soi.
Tu peux juste nous citer tes records personnels ?
J’ai fait six minutes en statique. Et en profondeur, j’ai fait deux records à 65 et 68 mètres en poids constant.
En apnée, le danger vient de l’excès de confiance.
Quand tu descends si profond, tu te sens comment ?
Tu es tellement centré sur tes sensations que tu te retrouves hors du temps, dans un état méditatif. Après, c’est très personnel. On a des gens en stage qui descendent à cinq mètres et qui remontent totalement shootés. Parce qu’ils ont eu accès à ce moment de calme absolu.
On doit quand même considérer le risque et le danger, avant de se lancer dans l’apnée ?
Le danger vient de l’excès de confiance. Tu ne peux pas te mentir. On est très prudents en apnée : on plonge le long d’un câble, on n’y va jamais seul, on annonce la performance avant de partir, le binôme t’accompagne sur la fin de la plongée. Tout est mis en place pour que la sécurité soit assurée.
Mais Guillaume Néry a connu quelques frayeurs, par exemple.
Oui, dont la syncope. Ça fait partie des risques de l’apnée. Le danger de l’apnée ne vient pas de la syncope, mais de la noyade. Quand tu commences à toucher aux limites, parfois tu les dépasses. On fait tout pour respecter ses limites, mais ça peut arriver. On a tous vu ou eu une syncope, chez les apnéistes. Et on sait gérer ce risque.
Quelle place a la peur dans l’apnée ?
Il faut l’accepter. Par de la méditation, en s’entourant d’une bonne équipe. C’est un sport d’équipe. En-dessous, on est tout seul. Mais tu n’es rien sans les gens en dehors de l’eau.
Ça demande aussi une hygiène de vie stricte ?
Oui, clairement. Mais regarde, Guillaume s’est mis à fumer (rires). Ça le détend. Il ne faut simplement pas tomber dans les excès. Une clope ne va pas gâcher ton entrainement d’une année, hein. Bon, il n’y a pas beaucoup de fumeurs dans l’apnée. Ça t’apprend à respecter ton corps, ton environnement.
Abordons le projet AMA. C’est un film où tu as décidé de raconter une expérience personnelle très douloureuse.
Ce projet de danse sous l’eau, je l’ai en tête depuis huit ans. Je savais que si je travaillais une vraie chorégraphie et que je l’emmenais sous l’eau, ça donnerait quelque chose d’unique et beau. C’est mon objectif depuis longtemps. Sauf que je voulais absolument y associer une thématique forte et ne pas faire seulement du mouvement pour du mouvement. J’ai cherché, j’ai écrit plusieurs projets, mais je ne trouvais pas l’histoire à raconter. Ce n’était jamais suffisamment fort. J’étais persuadé que cela donnerait quelque chose de magnifique et je ne voulais pas le gâcher. Mais la vie nous a mis face à ce drame et quand on a commencé à sortie la tête de l’eau et entrevoir la possibilité d’affronter le deuil, j’ai su que je voulais dédier le film à cette douleur et l’exprimer à travers la danse.
On peut toucher les gens par les records, mais aussi par les émotions.
C’était un choix évident ?
Oui, j’ai contacté ma chorégraphe, Ophélie Longuet. Raconter une histoire avec des mouvements est une chose compliquée. Il fallait que je travaille avec quelqu’un qui pouvait traduire ces émotions en gestes. Elle m’a aidé à dessiner, à écrire les mots d’AMA. À travers des mots simples, pudiques, mais assez explicites pour transmettre cette émotion.
Il a fallu s’ouvrir énormément pour qu’elle comprenne cette épreuve ?
Oui et c’est une amie, une confidente. Je lui ai parlé du projet, de la véritable thématique de fond du film. Elle a vécu cette histoire à mes côtés. C’était la personne idéale.
Comment s’est passé la réalisation ? Tu as appris une chorégraphie à reproduire sous l’eau ?
J’ai fait beaucoup d’improvisation. C’est difficile d’imaginer en extérieur un mouvement à réaliser sous l’eau. Donc j’ai travaillé en piscine pendant un mois, en me filmant. J’ai tout montré à Ophélie et on a collaboré pour extirper les mouvements parfaits. Elle avait très envie de travailler sous l’eau. D’ailleurs, on va mettre en place des stages de danse sous l’eau, pour développer la pratique. C’est extraordinaire à faire. Se mouvoir sous l’eau, c’est une sensation folle. Se laisser tomber en apesanteur, c’est très libérateur. Je voulais montrer ce projet à Sylvie Guilhem (étoile du Ballet de l'Opéra national de Paris, considérée comme l'une des plus grandes ballerines au monde, ndlr) pour qu’elle devienne ambassadrice au moment de la sortie d’AMA.
Elle a apprécié ?
Elle m’a dit que je venais de réaliser le rêve de tout danseur. C’était une satisfaction énorme pour moi. Au-delà de transmettre des émotions, avoir une validation du monde de la danse était important.
Quand tu danses sous l’eau, tu vis les mêmes sensations que si tu descendais en apnée ?
Bizarrement, c’était totalement différent. Au début, je dansais sans y mettre d’émotions. Ophélie m’a dit de vivre chaque mouvement. Mais ce n’est pas évident, parce que j’étais en apnée, concentré sur le mouvement, sur le fait que je ne respirais pas. Et quand j’ai réussi à m’approprier cette chorégraphie, j’étais émue, sous l’eau. Sur le tournage, il y avait une ambiance particulière : sereine, douce, pleine d’émotion.
Dans la description de ce projet, tu parles de douleur : « Pour qu'elle ne soit pas trop crue je l'ai enrobée de grâce. Pour qu'elle ne soit pas trop lourde je l'ai plongée dans l'eau ». Comment rend-on la douleur aussi esthétique ?
L’esthétique du mouvement au service de l’écriture d’une histoire aide énormément. Mettre des mots sur ce drame, c’est dur. Je suis passé par le mouvement, par la grâce. Ça enrobe la douleur, le côté émotionnel que je voulais transmettre. Et ça fait du bien. J’ai des témoignages incroyables. Je sais que mes proches ont compris le film. Mais quand des parfaits inconnus me parlent de leur ressenti, de l’espoir, de la beauté qu’ils ont vu dans ce film, c’est incroyable. J’ai réussi à toucher les gens sans raconter textuellement ce que j’ai vécu. Et c’est le plus beau des cadeaux.
Le film est sans paroles, ce qui laisse le champ libre à une interprétation différente pour chaque personne qui le regarde. C’est un choix assumé ?
Oui, c’est important de ne pas trop en dire. C’est pour ça que je n’ai jamais raconté mon histoire. La petite phrase de la fin en dit suffisamment si l’on sait lire entre les lignes. Mais pourtant, pas mal de gens n’ont pas fait la connexion. Et c’est très bien comme ça. Quand tu regardes ce film, je veux que tu le regardes pour toi. Je ne veux pas que tu y mettes ma douleur personnelle. Certes, j’ai fait ce film pour moi mais mon but était avant tout de partager une émotion pour donner aux autres l’envie de se livrer.
Ça te permettait de faire ton deuil ?
Oui. Et en le montrant à mes proches avant la sortie, je me suis rendue compte qu’il se passait quelque chose avec ce film. Je savais qu’il fallait faire attention à la manière dont j’allais le sortir, à ce que j’allais en dire et dévoiler. Ça fait deux ans qu’on a commencé ce projet. Ça a pris du temps et j’ai fait tout mon possible pour qu’il sorte dans les meilleures conditions possibles.
Ton mari était d’accord avec ce projet ?
Au début, il était réticent. Chacun ne vit pas la douleur de la même manière. Je l’ai vécu de l’intérieur, dans ma chair. Il ne voulait pas montrer ça. Il ne me comprenait même pas. Il ne voulait pas que je mette la phrase de fin. Il a vu à quel point je m’accrochais, comment je travaillais. Aussi, les réactions des gens qui voyaient le film ont été décisives pour lui. Il a compris que c’était mon processus et que c’était important pour moi. Jusqu’à la dernière soirée, il doutait, il n’était pas entré dans l’émotion du film. Puis finalement, il a compris ma démarche quand on a projeté le film devant tous nos amis.
L’esthétique du mouvement au service de l’écriture d’une histoire aide énormément.
Le tournage était long ?
Non, en un jour et demi, c’était tourné. Mon chef-opérateur a passé plus de dix heures sous l’eau en un jour et demi. Donc c’était l’horreur pour lui (rires). Le vrai moment difficile, c’était la veille de la sortie du film. J’ai paniqué, je me suis posé mille questions. À trop chasser le perfectionnisme, j’ai oublié que je dévoilais ça à la face du monde et pas seulement à des amis qui ont la sensibilité nécessaire pour comprendre le message.
Et techniquement, comment as-tu réalisé cette descente ?
Je descends avec un poids, je m’installe au fond, je souffle. Je me remplis les sinus d’eau pour ne pas avoir des bulles qui sortent. Et je commence la chorégraphie. Je porte une sorte de corset, d’un kilo de plomb, que j’ai fait fabriquer par ma couturière. Je suis tout même à douze mètres, donc pour avoir une telle liberté de mouvements, je devais être préparée. Puis cette piscine (Y-40, piscine la plus profonde du monde, à Montegrotto Terme, en Italie) est magnifique, d’une froideur incroyable. Ça joue aussi sur la beauté de la vidéo.
Dans ce projet, il y a deux choses à considérer : la chorégraphie et la manière de la filmer. J’avais des idées précises sur certains plans et ensuite, j’ai fait confiance à tous ceux qui m’entouraient sur le projet AMA, pour définir le cadre de ce film. Jacques Ballard était libre d’interpréter aussi l’histoire à sa manière.
Comment tu te repères dans la piscine ?
J’ouvre un peu les yeux, je sais où je suis. Je savais exactement où j’étais, une gestion de l’espace qui est particulière.
Tu es une amatrice de « film tordus » et de science-fiction. Quelles ont été tes inspirations pour AMA ?
Je me nourris de ce genre de choses. Mais je ne pense pas que ce sont mes inspirations ou références. Forcément, on imprime des choses qu’on veut reproduire à notre manière. J’adore la bande-dessinée, des auteurs comme Myazaki, Loisel, Sandoval… Tout est permis dans la BD. J’aime le côté magique, qui sort du quotidien. Pour moi, dans mes projets, c’est la même chose. Puisqu’on évolue dans l’eau, on n’a pas de limites. Par exemple, si tu regardes les caméramans qui ont appris à filmer sous l’eau, tu remarques qu’ils sont très statiques. Je travaille avec des gens qui ont appris à filmer sur terre. Ils n’ont pas cette limite dans les plans. C’était important de travailler avec Jacques qui est un ami et qui me connait parfaitement, moi, ma vision, mes envies, mon approche si particulière du cadre.
Être devant la caméra est une étape importante pour toi ? C’est un travail totalement différent.
Pour AMA, c’est une évidence. Je voulais danser dans l’eau, danser pour dire ma douleur. Mais je n’ai pas envie de me mettre en scène dans tous mes films. J’aime écrire des histoires et mettre les gens en scène. AMA est une exception, une performance particulière. Au début, je voulais que le mouvement dansé soit parfait. Donc j’ai voulu dans un premier temps mettre ma prof de danse sous l’eau. J’ai un petit problème, je ne supporte pas la médiocrité et je ne me considère pas comme une vraie danseuse. Pour AMA, je voulais que ce soit parfait. J’ai donc demandé à Ophélie Longuet. Mais ce projet ne demandait pas que de la grâce, mais aussi des capacités à bouger son corps dans l’eau. J’ai ensuite compris que je devais le faire. Et ça m’a donné envie de transmettre ce savoir.
Pour arriver où tu le souhaites dans la beauté de l’art, il faut avancer pas à pas.
Comment comptes-tu le faire ?
Je ne peux pas rester sur AMA. J’adore le mouvement dans l’eau. Et j’ai envie de développer ça, de faire d’autres vidéo-danses en apnée. Avec Ophélie, on va réfléchir à la manière d’enseigner la danse sous l’eau. C’est marrant, sur Instagram, des danseuses commencent à faire ce genre de vidéo et me font des dédicaces. Ça prouve qu’on peut développer cette discipline.
Peux-tu expliquer, ce titre : AMA ?
AMA, ce sont les pêcheuses de perles en japonais, les « femmes de la mer ». Elles ont développé un lien entre elles très forts. C’est aussi ce que j’avais envie de mettre en avant dans ce film, un hommage à l’eau, aux femmes et à la nécessité de partager ses émotions pour pouvoir s’entraider. Parce que se livrer, c’est aussi donner aux autres la possibilité de le faire.
Mais tu refuses de lui donner un caractère féministe ?
Je l’ai sorti lors de la Journée de la Femme, car j’ai remarqué des réactions fortes de la part des femmes quand je montrais le film. Ce film fait du bien aux femmes, il a été fait par et pour les femmes mais sans exclure les hommes. Il n’a pas vocation à être féministe. Chaque personne l’interprète à sa manière, mais comme j’y ai mis ma sensibilité, forcément, il touche plus les femmes.
Quel est le message principal que tu veux faire passer ?
On ne peut pas garder pour soi la douleur et les expériences traumatisantes. Ça m’a fait tellement de bien de m’ouvrir. AMA, c’est une libération pour moi. Des amies proches m’ont raconté leurs histoires que j’ignorais totalement. Ça a ouvert la parole de mes proches aussi. Avec AMA, j’ai appris que je n’étais pas seule. Un témoignage m’a particulièrement touché. Une femme m’a écrit en me disant qu’elle « avait repris contact avec une douleur enfouie depuis longtemps » et que ça lui avait fait un bien fou. AMA fait beaucoup pleurer, mais ces larmes sont souvent libératrices et non pesantes.
Tu chasses cette solitude, cet isolement désormais ?
Pas forcément lors de cette expérience. Mais avant, j’en ai souffert. En ayant quitté les Tropiques, en étant isolée ici, j’ai eu du mal à trouver un vrai cercle d’amitié. Mais quand t’es parachutée quelque part, ce n’est pas facile de se construire.
Modèle sous-marin, réalisatrice, cadreuse, danseuse, tu as tout fait… Quels sont tes futurs projets ?
On va finir One Breath Around The World, un tour du monde aquatique. On m’a sollicité pour tourner les images d’un long-métrage russe, que je vais tourner à Malte en mai. Et maintenant que j’ai terminé AMA, je veux adapter une bande-dessinée en court ou moyen-métrage. Elle s’appelle « Fables Nautiques » et c’est complètement taré, loin de mon univers un peu sérieux. C’est l’histoire d’une jeune femme qui fait de la natation synchronisée, qui vit sous un dôme de verre et qui veut s’échapper. Je veux mélanger l’animation et la prise réelle. J’ai déjà bien avancé sur ce scénario. Ça prend du temps, mais maintenant, je sais que chaque chose arrive. AMA m’a appris ça. L’apnée aussi. Pour arriver où tu le souhaites dans la beauté de l’art, il faut avancer pas à pas.