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Kanto, les origines toujours revisitées de Pokémon

© Pokemon
Le saviez-vous ? Toute l’action des premiers jeux Pokémon est située dans une région : celle de Kanto. Portrait d’un bout d’île forcément nostalgique pour les trentenaires d’aujourd’hui.
Écrit par Yann RiederPublié le

C’est quoi, Kanto ?

La région de Kanto est celle où se déroule l’action de Pokémon Bleu, Rouge et Jaune ; les trois jeux fondateurs de la « première génération » Pokémon. Par génération, l’on entend l’ensemble des jeux situés dans une même région, et ne proposant (peu ou prou) aucune modification au bestiaire. Le terme de « génération » est crucial pour bien différencier les différentes vagues de jeux Pokémon.
Kanto est la région la plus représentée dans la série principale. En effet, elle apparaît dans la plupart des générations : une fois la quête principale terminée dans Pokémon Or et Argent (génération 2), comme remake avec Pokémon Rouge, Bleu et Vert Feuille (génération 3), dans les remakes de la deuxième génération intitulés HeartGold et SoulSilver (génération 4) et, enfin, sous la forme d’un remake de Pokémon Jaune avec les récents Let’s Go Pikachu et Let’s Go Evoli (génération 7).
Carte géographique de la Région du Kantô au Japon où se déroule les jeux vidéo Pokémon.
Carte géographique de la Région du Kantô
Le nom et la géographie de la région de Kanto s’inspirent sans subtilité de… la véritable région dite “du Kantô”, située dans le sud-est du Japon. Dense, elle abrite pas moins de 43 millions d’habitants. Une forte démographie qui n’est guère surprenante quand on sait que Tokyo, la capitale du pays, y est située. Game Freak, studio de développement historique de Pokémon, n’est donc pas allé chercher son inspiration bien loin : leurs locaux ont toujours été situés à Tokyo.
Kanto est la seule région de Pokémon à porter le nom du coin du monde qui en a inspiré les caractéristiques. Par ailleurs, le nom de Kanto n’a jamais été utilisé dans les versions occidentales de la première génération de jeux Pokémon. Il faudra attendre Pokémon Or et Argent pour la voir directement nommée, principalement dans un coin de la carte des régions.
Il faudra attendre Pokémon Or et Argent pour voir Kanto directement nommée, principalement dans un coin de la carte des régions.
Pokémon Or
Très campagnarde, peu diversifiée dans son paysage, on ne peut s’empêcher de suspecter que les limitations de la Game Boy sont à l’origine du paysage un peu morne de cette première région. Elle ne compte de fait que cinq types d’environnements principaux : la ville, le chemin de campagne, les cavernes, la mer, et la forêt. Les variations météorologiques, par exemple, n’arriveront que suite à l’avènement de la Game Boy Advance, et la sortie de Pokémon Rubis et Saphir... soit six ans et deux générations après le premier jeu Pokémon !

Le dessous des cartes

Au fil de ses différentes apparitions, la carte de Kanto a beaucoup évolué. Les premiers artworks offrent une vision réaliste de la région, tout en courbes, laissant à penser que le jeu “simplifie la réalité”. Il s’agit là d’un véritable bout d’île.
Toutefois, au fil des adaptations, cette topologie va se simplifier pour adhérer à la stricte géométrie quadrillée des jeux. La carte dessinée, présentée en complément de Rouge Feu et Vert Feuille, montre que le pont cyclable entre les villes de Céladopole et Parmanie n’est plus rectiligne, mais coudé ! L’artwork de Pokémon Let’s Go Pikachu / Evoli accentue encore plus cet aspect.
Tant qu’à évoquer la carte de Kanto, autant parler de la progression du joueur sur celle-ci. Dans Pokémon Bleu, Rouge, Jaune ainsi que leurs remakes, le protagoniste commence son aventure à Bourg Palette. À Jadielle, il ne peut défier le maître d’arène. Ce sera pour la fin du jeu. Même chose ou presque pour la cité de Safrania, aux prises avec la redoutable Team Rocket : il faudra visiter trois autres villes avant de pouvoir y entrer, bien qu’elle se situe directement au sud d’Azuria, l’une des premières cités du jeu.
Kanto laisse le joueur dans un état de suspense. Qui est le vrai maître d’arène à Safrania ? Et à Jadielle ? Que cache la caverne située non-loin d’Azuria ? Où se rend L’Océane, le ferry mouillant au port de Carmin-sur-Mer ? Ces questions font toutes l’objet de réponses, pour la plupart offertes dans le même jeu. Ainsi, elles incitent le joueur à poursuivre sa quête initiatique ; au delà des questions posées par le scénario du jeu, qui sont également prenantes : quelles sont les intentions de la Team Rocket ? Qui est le maître de la Ligue Pokémon ? Mew est-il vraiment caché sous un camion ?
Les villes de Kanto ont toutes un point commun : elle font allusion à une couleur. Jadielle (vert de jade), Carmin-sur-Mer (rouge carmin), encore Céladopole (vert céladon)... oui, toutes y passent, sauf la bourgade de départ ! Bourg Palette ne fait pas ostensiblement référence à une couleur, mais à la palette servant à collecter et mélanger les peintures de différentes couleurs.
En forçant un peu le trait, on peut imaginer le joueur, tel un peintre, devant maîtriser chacune des couleurs (autrement dit, les différents types de Pokémon selon les spécialités des arènes locales) afin de pouvoir être en mesure de triompher des dresseurs les plus puissants de la région. La métaphore est belle, et ce nom de Bourg Palette se retrouve dans toutes les traductions… sauf dans le jeu original, où le nom du village, « Masara Town » (traduit du japonais vers l’anglais), fait plutôt référence à la couleur blanche. Une preuve que la traduction peut apporter du sens à un jeu, plutôt que de lui en soustraire.
Comme toutes les autres régions de jeux Pokémon après elle, Kanto présente son lot de Pokémon légendaires originaux. L’on compte les célèbres Mew et Mewtwo, occupant les deux derniers rangs du premier Pokédex, mais aussi un trio d’oiseaux. Artikodin, Sulfura et Électhor ne sont que peu évoqués par les habitants… et pas tout à fait évidents à trouver, contrairement aux légendaires d’autres jeux, nettement mieux mis en avant par la quête principale. Ils constituaient donc, à leur époque, un sujet rêvé pour les magazines de solutions et les sites de truc et astuces !

Kanto, une évolution artificielle

Au fil des jeux, le joueur assidu de Pokémon retourne régulièrement dans la région originale. Celle-ci change pourtant d’un jeu à l’autre, parfois considérablement. Nous ne nous étendons pas ici sur les changements entre les versions originales japonaises (Vert et Rouge) et la sortie internationale du premier jeu Pokémon (Bleu et Rouge). Si le sujet vous titille, on vous encourage la lecture de l’excellent wiki « The Cutting Room Floor ».
La première variation sur le jeu original, la « version complémentaire » répondant au doux nom de Pokémon Version Jaune, n’offre que peu de changements significatifs. Une bicoque au sud de Parmanie abrite un mini-jeu inédit, et la caverne Azurée a complètement changé, proposant un tout nouveau labyrinthe menant à Mewtwo.
L’histoire de Pokémon Or & Argent se déroule trois ans après la fin de Pokémon Bleu & Rouge, l’occasion de découvrir ce que certains lieux et personnages sont devenus. Cramois’Île a été victime d’une violente éruption. On y trouve plus qu’un simple centre Pokémon. L’arène de la ville insulaire, a été relocalisée aux Îles Écumes, situées à l’est.
Aussi, la modernité est doucement arrivée à Kanto : la Tour Pokémon, lieu de recueillement érigé à Lavanville, a cédé sa place pour une Tour Radio, comme celle de la clinquante Doublonville de Johto. Est-ce le signe d’une gentrification de ce paisible village ? Modernité, encore, avec le train magnétique, désormais installé à Safrania, et permettant de rapidement rejoindre Johto. Le monde Pokémon a son Shinkansen ! Quant au Parc Safari de Parmanie, il a fermé ses portes.
Dans le remake Game Boy Advance des jeux originaux, intitulé Pokémon Version Rouge Feu & Vert Feuille, tout un archipel d’îles est graduellement dévoilé au héros. Les Îles Sevii, au nombre de 9, permettent à Game Freak de proposer les créatures des deuxième et troisième génération, sans pour autant changer la biodiversité du Kanto d’antan. Les Îles Sevii font-elles véritablement partie de Kanto ? Leur exclusivité à Rouge Feu & Vert Feuille ainsi que leur distance conséquente avec le territoire principal de Kanto entretiennent une forme d'ambiguïté.
Sur Nintendo DS, Pokémon HeartGold & SoulSilver revisitent à leur tour les épisodes Or et Argent. L’action se déroule toujours trois ans après la quête de Kanto, et cette fois-ci, le Parc Safari (fermé dans Or et Argent) est désormais remodelé et situé à Jotho, tandis qu’à Parmanie (Kanto), il a été remplacé par le « Parc des Amis ». Ce dernier permet d’importer les créatures capturées dans les jeux sortis sur Game Boy Advance, à l’aide du port cartouche GBA de la console à double écran. Pratique !
Le Parc Safari de Parmanie n’a pas fini d’être remplacé : dans Pokémon Let’s Go Pikachu / Evoli, sorti en 2018 sur Nintendo Switch, c’est désormais le Go Park qui occupe sa place. Comme son nom le laisse entendre, le Go Park se connecte au jeu pour smartphone Pokémon Go, afin d’y transférer ses Pokémon — tant que ceux-ci sont originaires de Kanto !
En somme, deux tendances gouvernent l’évolution de Kanto. D’une part, certains changements se font pour accommoder les fonctionnalité du jeu où apparaît Kanto. Par exemple, la Tour Radio de Lavanville est nécessaire pour justifier que la radio du joueur venu de Johto capte quelque chose une fois arrivé à Kanto. D’autre part, Kanto s’adapte également pour permettre la compatibilité avec d’anciens titres. D’où les multiples itérations autour du concept du Parc Safari.
La géographie des jeux Pokémon est donc en ce sens extrêmement utilitaire : elle sert les fonctionnalités du jeu et les caprices du scénario et des gimmicks introduits au fil des années. Prise dans sa globalité, en considérant ses itérations, elle a un caractère artificiel.

« Même quand Kanto n’est pas présente, on en entend parler »

Cette exploration de la région de Kanto ne serait pas complète sans poser quelques questions à un expert de la licence. Loup-Lassinat Foubert, co-auteur de l’ouvrage « Générations Pokémon : 20 ans d'évolutions » chez Third Editions et co-animateur du podcast d’actualité jeu vidéo « La Cartouche », nous a consacré un peu de son temps.
Pourquoi est-ce que, malgré les années, Kanto conserve son importance ?
Tout bêtement parce qu’il s’agit de la toute première région, je pense ! Elle reste indémodablement associée à l’image de Pokémon. C’est avec elle que tout le monde a découvert la licence, avec Bulbizarre, Carapuce et Salamèche.
Quand bien même les épisodes récents de la série principale se sont très bien vendus, ce sont toujours les premiers qui restent le plus en mémoire, et qui ont marqué la culture populaire. Plus leur image et leurs créatures que le nom de leur région, d’ailleurs. La région de Kanto n’a été reconnue pour son nom qu’à partir de la deuxième génération !
En outre, il y a déjà eu plusieurs remakes situés à Kanto. Sans oublier que la région a été grandement mise à contribution dans Pokémon Go — un succès sur smartphones !
Comment Kanto est-elle utilisée par Game Freak pour susciter la nostalgie chez les joueurs ?
Même quand Kanto n’est pas présente dans un jeu, on en entend parler. Les développeurs de Pokémon ont cette marotte : les personnages des autres régions font allusion à la région du jeu précédent, ainsi qu’à la région de Kanto.
Cela va plus loin dans Soleil et Lune, sur Nintendo 3DS, où le personnage principal vient directement de Kanto pour aller vivre dans la contrée inédite d’Alola. Il y découvre un nouveau territoire, ce qui fait miroir à l’expérience du joueur, qui connaît également probablement Kanto, à travers Pokémon Go ou de précédents jeux principaux de la licence.
Alola abrite également le cousin de l’iconique professeur Chen, « Raphaël Chen ». L’original est introduit dès les premières minutes de Pokémon Bleu et Rouge.
Quelle est ton analyse de la géographie des régions dans Pokémon — lentement passée d’hommages au territoire japonais à un véritable « It’s a Small World », sauce Pokémon ?
C’est quelque chose qui survivra dans Pokémon. En tout cas, je le souhaite, car c’est une réussite en termes de créativité et de direction artistique. Ce parti pris aide à nourrir le thème général d’un RPG : la quête initiatique, et le déplacement que celle-ci implique.
D’un épisode à l’autre, le joueur visite peu à peu le monde entier à travers des régions inspirées de la Grande-Bretagne, des îles océaniques, de la France, du Japon…
Par exemple, dans Pokémon Épée et Bouclier (à venir sur Nintendo Switch en novembre 2019), c’est un paysage industrialisé, avec des bâtiments typés XVIIIème siècle.
Loup-Lassinat Foubert, co-auteur de l’ouvrage « Générations Pokémon : 20 ans d'évolutions » chez Third Editions et co-animateur du podcast d’actualité jeu vidéo « La Cartouche ».
Loup-Lassinat Foubert
Lorsque l’on explore un jeu Pokémon — qu’il soit situé à Kanto ou ailleurs — on y croise aucune personnalité politique. Ni maire, ni député, ni président… As-tu perçu une trace du politique à Kanto, ou même dans la licence Pokémon en général ?
Tout d’abord, on y perçoit tout de même une trace du pouvoir économique : des présidents d’entreprises, de médias, ce qui reflète une vue très japonaise de la société.
Les personnages strictement politiques que l’on peut percevoir dans les jeux Pokémon sont des doyens, des représentants d’une autorité séculaire, hérités d’une historicité du lieu où ils sont présents.
À Kanto, le rôle tutélaire est incarné par le Professeur Chen. Il préside à tout, voyage beaucoup, a créé le Pokédex, ainsi que le Pokédex national qu’il distribue dans d’autres régions. C’est aussi lui qui, à la fin du jeu, conduit le joueur au Panthéon de la Ligue Pokémon.
Dans une moindre mesure, c’est également le cas pour Léo, un autre scientifique, à qui l’on doit le système d’organisation des Pokémons.
Un président ou un maire, qui incarnerait un pouvoir à durée limitée, ne serait pas intéressant ou cohérent avec le genre du RPG. On y rencontre plutôt des rois, des monarques, comme par exemple dans Pokémon Blanc et Noir ! Ce sont souvent des personnages très mystiques, à l’opposé de la modernité.
Le livre « Générations Pokémon : 20 ans d'évolutions » co-écrit par Loup-Lassinat Foubert.
« Générations Pokémon : 20 ans d'évolutions »

Le Poké-musée

Oui, malgré ses très nombreux hommages à Kanto, la licence Pokémon est surtout marquée par une volonté de dépaysement. Celle-ci a nécessairement beaucoup à voir avec le principe même d’un RPG et de sa quête initiatique. Mais ce serait nier l’évidence que de ne pas reconnaître que le changement d’unité de lieu à d’autres avantages pour Game Freak.
En changeant de région, les développeurs de Pokémon peuvent y intégrer le gimmick de leur choix. Les arènes géantes de Pokémon Épée et Bouclier se prêtent à merveille au Dynamaxing (le combat de Pokémons colossaux). La présence même de la région de Kanto dans Pokémon Or et Argent justifie la réintégration du bestiaire original, et rend possible les échanges entre — par exemple — Pokémon Bleu (première génération) et Pokémon Argent (deuxième génération), alors même que le système d’échange de la première génération n’a pas été développée en tenant compte de l'existence d’une éventuelle suite.
Ce parti pris de Game Freak est en contre-pied total avec une autre star des consoles Nintendo : la longue saga des jeux Zelda. Celle-ci remanie à chaque épisode ou presque les mêmes lieux (le village Cocorico, le château d’Hyrule, les Zoras, etc.) en les disposant différemment. Hyrule reste fermement au centre des aventures de Link.
Kanto, elle, restera sans doute au centre de la licence Pokémon, presque intacte au fil des années. Elle est à Game Freak ce que Mickey est à Disney : un univers-signature que le studio continuera de dépoussiérer pour les grandes occasions.