Lacey Baker
© https://www.instagram.com/samuelmcguire/?hl=fr
Skateboard

Lacey Baker, badass à plein temps

À 26 ans, Lacey Baker est la dernière icône du skate féminin. Après un long combat contre une industrie qui la préférait avec les cheveux longs, Lacey est devenue le symbole de la résistance.
Écrit par Hélène Coutard
Publié le
Depuis l’année dernière, on peut la croiser dans les rues de New York. Sur les rampes du skate park de Monroe street, sur les trottoirs du Lower East Side, ou dans les recoins du Cooper Park de Brooklyn, sa silhouette monochrome reconnaissable parmi les autres. Presque toujours tout en blanc ou tout en noir, des baskets plates “pour mieux sentir la planche” et tant pis pour les chutes. Le crâne rasé ou les cheveux très courts teints en blond platine. Ce n’est pas rare que les jeunes skateurs du Manhattan sud la reconnaissent et se fendent alors d’un hochement de tête respectueux. Lacey Baker est la dernière recrue de la team de la fameuse marque à virgule - qui jusque-là ne comptait qu’une seule femme pour 40 athlètes. Elle a participé à la conception et la promotion d'une paire désignée exprès pour les femmes qui skatent. Lacey Baker est surtout la première femme queer à intégrer l’écurie de la marque. Et rien de tout cela n’était gagné.
Lacey Baker - Bs Grind 180 Out
Lacey Baker - Bs Grind 180 Out
C’est dans un foyer d’accueil du sud de la Californie que la toute petite Lacey découvre le skate. À deux ans, elle ne peut détacher les yeux de la rampe qui trône dans le jardin. “Je passais mes journées à regarder mes frères de ma famille d’accueil skater sur un half-pipe” raconte-t-elle au Rolling Stone américain. “Ils m’ont demandé ce que je voulais pour Pâques et j’ai tout de suite répondu, une planche. Je me souviens du jour où on me l’a offerte, il était super tôt le matin, je me suis lancée et je suis tombée amoureuse direct”. L’année suivante, sa mère la récupère et la ramène dans la petite ville de Covina, mais la petite fille n’abandonne pas le skate. Elle se construit même une rampe avec quelques bouts de bois, alors qu’Alexis Sablone et Elissa Steamer deviennent ses idoles. Un matin de l’année de ses neuf ans, alors qu’elle ride sur le trottoir devant la maison, Lacey se met à courir vers sa mère et déclare solennellement qu’elle veut devenir skateuse professionnelle. C’est une épiphanie. La mère Baker hausse les épaules : elle fera bien ce qu’elle voudra. Le noël suivant, elle lui paye des cours. C’est là que la jeune fille croise le chemin de son mentor, Ryan Miller : “J’avais 10 ans et après quelques cours, il a commencé à m’emmener skater avec ses potes”, se souvient-t-elle dans Skateboarding. “Il conduisait jusqu’à Covina et m’emmenait jusqu'au lycée de Chaffey (un spot très connu dans les années 80, ndlr), ils étaient tous plus vieux que moi et j’étais juste une petite fille qui essayait de faire des trucs”.
C’est Miller qui la filme pour sa première vidéo : elle obtient immédiatement un sponsor, une petite boutique de planche de La Verne à côté de Claremont. Peu de temps après, elle gagne sa première compétition locale et s’envole pour l’Australie et un road trip avec Lisa Whitaker. La jeune skateuse semble promise à un avenir tout tracé : au lycée, les compétitions s’enchainent, en Californie, au Canada, en Europe. En grandissant, Lacey réalise aussi ce qu’elle veut vraiment : être elle-même. “Ça voulait dire couper mes longs cheveux blonds, m’habiller avec des fringues plus masculines dans lesquelles je me sentais bien. Avec le recul, je n’essayais même pas de faire passer un message politique, je voulais juste enfin faire ce que je voulais”. En 2006, Lacey finit troisième aux X-Games XII à Los Angeles et première aux Slam City Jam à Calgary. En 2008, elle remporte la Maloof Money Cup à Orange County. L’année suivante, elle monte sur la première place du podium du Mystic Skate Cup à Prague. Pourtant, l’industrie ne s’intéresse pas ou peu à elle.

La résistance

Lacey essaie de vivre avec les maigres récompenses des nouvelles compétitions féminines instaurées par les Women’s X Games et la Women’s Street League, mais se retrouve obligée de retourner à la fac, passe un diplôme en deux ans, et devient graphiste à plein temps. À Broadly, elle raconte : “Je ne veux pas avoir l’air ingrate, mais même depuis que la Street League a créé une ligue féminine, la façon dont ils nous parlent… C’est ‘alors, t’es excitée de finalement faire partie du truc ? Trop bien ce qu’on a fait pour vous ! Ou ‘ça fait quoi d’être une femme qui skate ? Bon ok je skate et j’ai un vagin… Oh regardez je peux faire un kickflip et j’ai toujours ce même vagin !” Si tout le monde s’accorde à lui trouver du talent et de l’originalité dans son style, Lacey ne peut se permettre de vivre de son sport. Sans la possibilité de s’entrainer tous les jours, elle se sent stagner. “Je ressemblais à un mec, alors les sponsors ne s’intéressaient pas à moi. J’ai réalisé que dans l’industrie du skate, c’était des mecs qui prennent des décisions et te jugent. Je n’ai plus de longs cheveux, je ne porte pas des pantalons serrés ni de soutifs push-up, alors ils s’en foutent de savoir comment je skate. Chez les skateuses, il n’y a que l’apparence qui compte. Je vois même la différence de traitement entre le moment où j’avais les cheveux longs et maintenant ! Ça me révulse”.
Alors, Lacey décide d’arrêter d’essayer d’attirer l’attention des gros pontes de l’industrie et rejoint la résistance. Quelques années après leur rencontre en Australie, Lisa Whitaker a créé Meow Skateboards. Si Lisa pense d’abord que Lacey “mérite mieux que cette petite équipe”, c’est pourtant Meow que rejoint la skateuse. “Je me suis dit que ce que faisait Lisa était énorme, même si ce n’était pas l’équipe la plus prestigieuse. Lisa m’a tellement aidé toutes ces années, en m’emmenant skater, en me filmant…”. Whitaker offre donc des planches à Lacey, et la laisse même en designer une. “Au lieu de compter sur l’industrie pour nous laisser de la place, on a décidé de se la faire nous-même” affirme-t-elle à Broadly. “Il n’y a pas que Meow, il y a Girls Skate Network ou Mahfia TV… Je pense que les initiatives comme ça vont se multiplier, parce que, c’est triste à dire, mais l’industrie est sexiste. C’est tout”.
 Et ajoute pour le Huffington Post : “Maintenant, il s’agit de former la nouvelle génération de skater pour que l’industrie soit plus diverse. Ça me va d’ouvrir la porte à des personnes queer, de montrer qu’absolument tout le monde peut skater”. Et la révolution finit par porter ses fruits : en novembre 2016, Lacey peut arrêter de travailler à plein temps, débute une activité moins prenante de freelance et s’entraine de plus en plus.
À la fin de l’année 2016, Lacey ne pense presque plus aux gros sponsors qui ne la regardent pas et l’ont empêché de réaliser ses rêves tranquillement jusque-là. L’été d’avant, le skate est officiellement devenu une discipline olympique. Project objectif pour Lacey : les JO 2020. “Bien sûr, ce n’est qu’une compétition de plus, mais je pense que le fait qu’il y ait deux catégories officielles et d’importance égale pour les hommes et les femmes est une bonne chose. Et puis bon, c’est les Jeux Olympiques quoi. Ça veut dire quelque chose”. C’est un matin du printemps 2017 que Baker reçoit le coup de téléphone fatidique : une grosse marque veut miser sur elle. “Pour moi, ça change tout”, dit-elle à Rolling Stone. “Je peux enfin skater à plein temps et en vivre ! Je n’ai jamais pensé à abandonner, mais enfin, après toutes ces années, j’ai l’impression d’avoir réussi à arriver là où je voulais”. Finalement, Lacey n’est pas mécontente de sa traversée du désert : “Aujourd’hui, avec tous les mecs qui ont des sponsors corporate qui font pleuvoir le fric sur eux, c’est beaucoup plus punk d’être une meuf”.