Musique

« Acid Eiffel », raconté par Laurent Garnier

© Mark McNulty
Écrit par Jean-Yves Leloup
Le DJ français raconte pour la première fois les détails de l'enregistrement du tube fondateur de la techno française.
Porté, pendant près de quinze minutes, par de longues plaintes de cordes et d’obsessionnelles variations de TB 303, « Acid Eiffel » figure parmi les titres historiques des années 1990 et les premiers classiques de la techno hexagonale. Signé sous le pseudo de Choice, il est l’œuvre de trois personnalités incontournables de cette scène. Didier Delesalle tout d’abord, mieux connu sous le nom de Shazz, auteur dès 1992 de merveilleux maxis électroniques et mélodieux, entre deep house et downtempo. Ludovic Navarre ensuite, que l’on peut considérer comme le vrai pionnier de la techno française, avant que celui-ci ne revisite le jazz avec son projet St Germain. Et Laurent Garnier bien sûr, qui signe la même année l’un des autres classiques du genre avec « Wake Up ».
Publié en 1993, « Acid Eiffel » est signé sur l’éphémère label Fnac Music Dance Division, dont la direction artistique est alors assurée par Éric Morand, avant de sortir aux États-Unis chez Fragile, un label de Détroit fondé par Derrick May. Un an plus tard, on retrouvera nos quatre personnages rassemblés chez F Com, le célèbre label fondé par Éric Morand et Laurent Garnier, dont Ludovic Navarre et Shazz demeurent deux des plus talentueux représentants, avant que ceux-ci ne quittent le label à la fin de la décennie.
Vingt-cinq après sa sortie, et à l’heure où chacun de ces trois artistes se sont perdus de vue, ou ne s’adressent plus la parole, Laurent Garnier se remémore la création de ce joyau acid.
« 1993, on compose avec Shazz, dans un petit studio, au dernier étage d’un immeuble situé rue Pierre Fontaine à Paris dans le 9ème. On travaille alors sur notre premier EP sous le nom de Choice. Quand on cherche l’inspiration, on regarde à travers la fenêtre, vraiment dégueulasse, de son minuscule appart. Je n’arrête d’ailleurs pas de lui dire, « putain, tes vitres, elles sont tristes ! ». C’est la raison pour laquelle l’un de nos premiers morceaux se nomme « Vision From A Sad Window ». On a déjà bien avancé mais il nous manque encore un titre fort pour compléter notre maxi. Et ce soir-là, on a beau regarder à travers la vitre, on sèche. Et puis, à l’époque, on n’a pas beaucoup de machines, on ne fait pas de thunes avec nos disques.
Alors on se dit, « allez hop, on va chez Ludo  [Ludovic Navarre] ! », car il avait beaucoup plus de matériel que nous. On part donc un mardi soir, en plein milieu de l’heure de pointe pour se rendre à Chatou, dans les Yvelines. On met plus de deux heures à travers les embouteillages pour arriver chez lui. Quand on débarque enfin dans son studio, on est sur les nerfs, surexcités, remontés comme des coucous suisses, prêts à bosser. On avait déjà fait une première séance de travail chez Ludo. Ça n’avait rien donné. Mais ce soir-là, les choses vont venir très facilement et la séance va durer toute la nuit, jusqu’à cinq heures du matin.
On allume tout de suite les machines, Ludo se met aux commandes d’une TR 808 et d’une 909. Shazz commence à jouer des cordes sur un synthé Roland JD 800, tout en s’occupant d’une petite table de mixage de DJ qui possédait une équalisation assez étrange, et moi, je fais le reste, particulièrement avec une TB 303. On a chacun un casque sur les oreilles, penchés sur nos machines, dans notre univers, on ne se parle pas, on n’a aucune structure en tête. On répète, on cherche un peu, « ça à l’air pas mal » et au bout d’un moment, on se dit, « on enregistre ? ». Là, on jamme pendant près de quinze minutes et on grave le morceau le plus simplement du monde, directement sur DAT, sans en faire aucune autre version. Pendant la session d’impro, plus le morceau avance, plus je me dis, « putain, faut pas que ça merde, parce que là, c’est beau ce qu’on est en train de faire ». Une fois terminé, on se regarde tous les trois, il y a une sorte de blanc très long et on se dit, «  il vient de se passer quelque chose ». On réécoute le tout. À la fin du morceau, je vois Shazz en train de pleurer. Je crois alors qu’on tient quelque chose de très fort.
On rentre à Paris au petit matin. Le mercredi soir, je fais mon émission hebdo sur Radio FG, « LG sur FG ». Avant de commencer à mixer, j’appelle Eric Morand de Fnac Music. Je lui dis, « écoute mon émission, je vais te jouer un nouveau morceau ». Dès qu’il l’entend, il m’appelle :
- « C’est ça ? » me demande-t-il,
- « C’est ça ! »
- « Je signe tout de suite ! »
Le lendemain, c’est la soirée Wake Up, que j’organise au Rex Club. On emmène la cassette DAT. Vers trois heures du matin, je joue « Acid Eiffel » tel quel, pendant les treize minutes que dure le morceau. Et à la dernière note, tout le monde applaudit dans la salle.
Ce qui était génial à l’époque, c’est qu’on pouvait faire un morceau le mardi soir et le tester le jeudi au Rex. C’était notre tremplin. C’est comme ça que, plus tard, on a signé une tonne de morceaux sur F Com. Les mecs nous filaient des démos, je les jouais en DJ, Éric était là, on regardait la réaction du dancefloor, et on disait « OK, on signe ! Ou on signe pas ».
Le morceau Acid Eiffel de Laurent Garnier (Choice) est le premier classique de la techno française.
Laurent Garnier à la Hague, 1994
La cerise sur le gâteau, c’est lorsque le morceau a été licencié à Détroit sur Fragile, une des subdivisions du label Transmat de Derrick May. Il était venu mixer plusieurs fois au Rex, et je crois que c’est ce soir-là qu’il a entendu le morceau et qu’il a absolument voulu le signer. Quand il m’a dit ça, j’ai touché le nirvana, Derrick a toujours été mon Dieu. Transmat c’était le label ultime. Ultime ! Je n’aurais jamais pu rêver mieux. Pour moi, le premier disque de techno, c’est « Strings Of Life », c’est avec ce morceau que j’ai découvert cette musique. Derrick, je l’ai toujours dit, c’est la personne qui m’a le plus touché musicalement. J’écoute encore sa musique aujourd’hui. Il y a un truc chez lui qui me bouleverse. Signer chez ce mec là, c’était merveilleux.
Le « Paris EP » de Choice sort donc d’abord sur Fnac Music. On y retrouve « Music From A Sad Window » et puis d’autres morceaux dont tous les titres font référence à l’univers de Paris et de sa banlieue. « From The Arch », qui se réfère à l’Arche de la Défense, où a été organisée une des premières grandes raves en France, « 78 » qui est le numéro de département des Yvelines, où résidait Ludo, et puis « Square T.R. » qui désigne le square Tino Rossi, un très bel endroit, près du Jardin des plantes, où Shazz passait son temps. Ce sont des lieux où l’on a été faire la fête, où l’on s’est baladé, des lieux qu’on connaissait. Rien de très intello !
Je travaillais alors à la boutique USA Import, dans le Marais. Et on n’en a pas beaucoup vendus. Ce n’est que lorsque Derrick May l’a sorti, avec en face B, « How Do You Plead ? » de Soofle, le duo de Shazz et Ludo, que les gens ont commencé à y faire attention. C’est bizarre mais c’était comme ça, l’époque. Les disques français ne vendaient pas vraiment. Après l’histoire s’est écrite et « Acid Eiffel » m’a accompagné toute ma carrière. Quand j’ai remporté une Victoire de la Musique pour mon album 30, c’est le morceau qu’on a joué sur scène, car c’est sans doute mon morceau le plus accessible.
Mais aujourd’hui, je considère qu’il ne m’appartient plus. C’est devenu un classique comme « Jaguar » de DJ Rolando ou « French Kiss » de Lil’Louis. Comme ces morceaux célèbres, c’est un titre que je joue encore aujourd’hui, souvent tard dans la nuit, je trouve que c’est un titre qui a une très belle narration pour faire redescendre les gens, pour les emmener, leur dire, « on va peut-être fermer dans une demi-heure ou une heure », c’est une très jolie transition vers le petit matin. La dernière fois où je l’ai joué, c’est au Rex Club, pour fêter mes trente ans de platines. Trente ans depuis ma première date à l’Haçienda de Manchester ».