Terrible jungle
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Exploration

No Go Zones : ces lieux terrestres inexplorés

Des jungles du Panama aux labyrinthes de Madagascar, découvrez les quelques endroits où l'homme n'a pas (ou peu) mis les pieds.
Écrit par François Blet
Temps de lecture estimé : 7 minutesPublié le
Si le tourisme spatial se développe, et qu’Elon Musk nous assure que l’homme posera le pied sur Mars en 2024, il n’est pourtant pas nécessaire de quitter l’atmosphère terrestre pour plonger dans l’inconnu.
Reporter, conférencier et auteur-réalisateur, Stéphane Dugast est aussi secrétaire général de la Société des Explorateurs Français. Nous l’avons rencontré pour passer en revue les quelques zones du globe qu’homo sapiens n’a pas encore réussi à perquisitionner.

Le Tsingy de Bemaraha, à Madagascar

Nichée dans le ventre de cette île plus vaste que la France, la réserve naturelle du Tsingy est un labyrinthe de de canyons, de grottes, de tunnels et d’éperons calcaires quasi impossible d’accès. « La géologie a creusé des vallons et des ravines de plusieurs centaines de mètres. » explique Stéphane Dugast. « Au fond, on trouve des oasis de verdure peu ou pas touchés par l’homme. » Mais aussi une faune et une flore uniques à étudier : « Les gens du Muséum d’Histoire Naturelle se penchent en ce moment-même sur ces écosystèmes fascinants. Et ils le peuvent parce que l’endroit est tellement difficile à atteindre qu’il résiste à la déforestation et à l’exploitation. C’est un joyau qu’il faut protéger. »

Le Darién Gap, au Panama

Vallées impénétrables, serpents, marécages et narcotrafiquants : bienvenue dans la jungle la plus flippante du monde, à cheval entre le Panama et la Colombie. Un enfer vert aussi grand que la Jamaïque, où même les signaux GPS n’osent pas entrer. Hormis les 2000 membres des tribus Embera-Wounaan et Kuna et quelques sicarios qui défendent des plantations de coca, personne n’y vit, et ceux qui tentent de le traverser y laissent souvent la peau. En témoignent les nombreux ossements humains qui jonchent le sol de cette zone largement inexplorée.
« Le Darién Gap, c’est la promesse de vivre une aventure façon Indiana Jones » raconte Stéphane Dugast. « Mais c’est aussi un endroit taillé pour Christian Clot. » Un explorateur qui, à travers son projet Adaptation, étudie les réactions du corps humain en milieu hostile. Et ça tombe bien, il n’y a pas vraiment plus hostile.

Le Rub Al-Khali, dans la péninsule Arabique

La VF de Rub Al-Khali ? Le « quart vide ». Ce qui est plutôt logique pour la plus grande étendue de sable au monde. Une zone de 1000km de long et 500km de large globalement inexplorée, totalement dépeuplée et logée entre l’Arabie Saoudite, le Yémen et le sultanat d’Oman. « La chaleur (elle peut atteindre 60°, ndlr) y est tout simplement insupportable » précise Stéphane. L’avis de Gauthier Toulemonde, membre de la SEF qui a télé-travaillé un mois dans le désert et dont l’ordinateur a fondu ? « J’ai failli abandonner deux fois. Le désert ressemblait par moment à une prison avec une cellule de 3m2, ma tente. Le gardien était le soleil, impossible de s’échapper ! »

Vale do Javari, au Brésil

Très difficile d’accès (sa plus grande montagne, le Pico da Neblina, n’a été découvert que dans les années 50), ce coin de la forêt amazonienne n’est pas inexploré pour tout le monde, puisqu’il abrite une quinzaine de tribus non contactées. « C’est à dire qu’elles vivent sans contact avec le monde extérieur » précise Stéphane. « Ce sont des peuples oubliés, mais menacés. Car les bûcherons illégaux et les éleveurs envahissent leurs territoires et introduisent des maladies. Si aucune mesure de protection n’est prise de toute urgence, ils ne survivront pas. Heureusement, des ONG et des documentaristes comme Nicolas Millet se mobilisent. »

Le Gangkhar Puensum, au Bhoutan

Culminant à 7570 mètres d’altitude, cette montagne himalayenne est le plus haut sommet à ne pas avoir été gravi. « Sa position sur les cartes a été longtemps approximative » explique Stéphane. « D’ailleurs, la première expédition à tenter son ascension n’a même pas réussi à la trouver… » Mais si on sait, depuis les années 80, que le Gangkhar Puensum se trouve au Bhoutan, un autre obstacle empêche la conquête du « pic blanc des trois frères spirituels » : « Son ascension a été interdite. D’abord pour des raisons religieuses, puis géopolitiques. » ajoute Stéphane.
Reinhold Messner, légendaire alpiniste italien, a pourtant reçu une dérogation il y a plus de trente ans, avant de rebrousser chemin. « Si nous conquérons cette montagne, alors nous conquérons quelque chose dans l’âme des gens. avait-il déclaré à l’époque pour se justifier. Mic drop, Messner out.

Les grottes de Patagonie

Il faut le savoir : l’immense majorité des grottes terrestres n’ont jamais été visitées par l’homme. « Pas de GPS, pas de soleil, pas de repères topographiques, des montées d’eau imprévisibles : l’exploration souterraine reste très compliquée. La technologie nous permet aujourd’hui d’être joignables au Pôle Nord, mais sous terre, c’est à l’ancienne. »
Parmi les dernières obsessions des spéléologues, on trouve donc les réseaux de grottes inconnues de Madre de Dios et Diego de Almagro, qui grouillent sous le sol patagonien. Les expéditions scientifiques s’y multiplient, et certaines sont françaises : « Luc-Henri Fage, qui a notamment découvert des peintures rupestres à Bornéo, en a fait sa quête. L’idée, c’est de cartographier ces mystérieuses entrailles. »

Le fond des océans

« Nous en savons plus sur la surface de Mars et de la Lune que sur ce qui se trouve au fond des océans. » disait Genre Feldman, scientifique de la NASA, en 2009. Dix ans plus tard, l’affirmation est toujours vraie. « Il y a beaucoup de choses qui nous empêchent d’y aller » note Stéphane. « l y a bien sûr le double problème de la pression et de l’obscurité, mais aussi celui de la durer. Pour envoyer des hommes si profond, il faut qu’ils puissent vivre dans leurs machines. Alors, parfois, on envoie des caméras, mais ça ne remplace pas le terrain. »
Un constat d’autant plus rageant, selon Stéphane, qu’il est plus urgent que jamais d’aller jeter un œil dans ces tréfonds aquatiques : « D’abord parce qu’on y trouverait une faune dingue, comme dans la Fosse des Mariannes, mais aussi parce que la planète est en grand danger. Il nous faut donc impérativement pouvoir l’étudier. » Et sous toutes ses coutures. D’ailleurs, selon Christian Clot, on y trouverait même « des cités qui ont contribué au mythe de l’Atlantide. » Cool.

Les zones polaires

L'aventurier Matthieu Tordeur a rejoint le Pôle Sud en Antarctique en solitaire et sans assistance.
Matthieu Tordeur en action en Antarctique
Comme Matthieu Tordeur, les explorateurs sont de plus en plus nombreux à tenter des raids dans ces frigos à ciel ouvert, et le nombre de touristes polaires augmente chaque année. Mais au-delà des quelques installations côtières et des bases scientifiques qu’on y trouve en petit nombre, l’Arctique et l’Antarctique représentent « des millions de kilomètres carrés inexplorés » selon Frédérique Rémy, spécialiste de la question.
Un mystère - et surtout une inhospitalité – qui ont un immense avantage, selon Stéphane : « Au Groenland, par exemple, l’exploitation minière de la calotte glaciaire est cantonnée au littoral. Pour aller plus loin, il faut plus de moyens, des avions de ravitaillement, du parachutage…mais il ne faut pas se voiler la face : l’homme est un prédateur. C’est un peu comme pour les zones amazoniennes méconnues : le jour où on aura besoin de plus de bois, on ira. L’équilibre entre le désir de percer les secrets de la planète et celui de protéger ces endroits préservés est donc très délicat à trouver. »