De Damso à Oxmo Puccino en passant par Kaaris, Nekfeu et Orelsan, découvrez notre guide des meilleurs morceaux de rap enregistrés pour le cinéma.
© Red Bull Music
Musique

Quand les rappeurs composent pour le cinéma

Le guide des meilleurs morceaux enregistrés pour le grand écran, de Damso à Oxmo Puccino en passant par Kaaris, Nekfeu et Orelsan.
Écrit par Maxime Delcourt
Temps de lecture estimé : 13 minutesPublié le
Évidemment, les rappeurs français n’ont pas attendu les années 2000 pour travailler en étroite collaboration avec des réalisateurs tout heureux de pouvoir miser sur leur créativité et leur renommée le temps d’une bande originale. Reste que si « La haine » et « Ma 6-T va crack-er » ont posé les bases, devenant des classiques au mythe incomparable, le phénomène n'a cessé de prendre de l'importance depuis vingt ans. Les rappeurs ne sont plus seulement sollicités pour offrir une déclinaison musicale à des films dits de banlieue, on les retrouve désormais au générique de comédies populaires, de buddy movies, de blockbusters à la française ou même de films d’animation. En témoignent ces dix titres, partagés entre tubes instantanés, classiques voués à faire date et purs délires expérimentaux.

1. « Ibiza » de Vegedream & Jessica Aire

Film : Ibiza
Année : 2019
La carrière d’un artiste est parfois soumise à différents points de bascule. Dans le cas de Vegedream, celui-ci s’opère en 2018 avec la sortie de « Ramenez la coupe à la maison », porté par le succès des Bleus au Mondial de football en Russie. Depuis, le Français est devenu une véritable star, ou du moins un phénomène. Deux exemples en attestent. Un : Vegedream dit parfois être interpellé dans la rue par des fans qui le nomment « Monsieur Coupe du monde » plutôt que par son pseudo. Deux : des producteurs de cinéma n’hésitent plus à lui confier la bande-son de comédies populaires, telle « Ibiza » dont le casting laisse peu de doute quant à l’ambition du long-métrage (Christian Clavier, Mathilde Seigner et JoeyStarr).
Sur le fond, « Ibiza » ne fait que de mystères également quant à ses intentions : c’est un tube de l'été, parfait pour se détendre en bonne compagnie après une dure de journée de travail, de préférence en Espagne, « sur une île où il pleut du champagne ». À l’image de ce clip, à l’univers visuel codé : des filles qui se dandinent sur un rythme chaloupé dans la piscine d'une villa, une virée en bateau, des cocktails colorés et les températures élevées d’Ibiza, où la vidéo a été tournée. « Un rêve de gosse », à en croire Vegedream.

2. « Va Bene » de L’Algérino

Film : Taxi 5
Année : 2018
En 1998, Luc Besson fait un choix fort : pour accompagner musicalement sa dernière production, dont la réalisation a été à Gérard Pirès, il sollicite Akhenaton, sans doute le rappeur le mieux placé pour capter l'ambiance du film, tourné à Marseille, et réunir les artistes à même de transformer cette BO en classique. Jackpot : non seulement des morceaux tels que « La vie de rêve » du 3ème Œil, « L'amour du risque » de la Fonky Family ou « Maudits soient les yeux fermés » de Chiens de Paille symbolisent en quelque sorte le premier âge d'or du rap marseillais, mais la compilation s'écoule à plus de 300 000 exemplaires.
Vingt ans plus tard, le film s'est métamorphosé en une saga populaire, d'autres tubes ont envahi les ondes à chaque nouvel épisode de la franchise (« Match nul » d’Eloquence et Kayliah), mais aucun n'était peut-être parvenu aux oreilles du grand public à la manière de « Va Bene » et ses 286 millions de vues sur YouTube. Bien aidé en cela par la production de Kore (engagé à la direction artistique de la BO de « Taxi 5 »), à ce flow autotuné, à ce texte qui transpire le soleil et le bitume chaud de Massilia (« Ma chérie je suis dans mon bolide / Ça bombarde sur la route le soleil est torride »), mais aussi et surtout à ce refrain, taillé pour conquérir les foules.

3. « Tueurs » de Damso

Film : Tueurs
Année : 2017
Quand on se penche sur la discographie de Damso, on oublie trop souvent de rappeler l’importance des projets qu’il mène en parallèle à ses albums ou ses collaborations clinquantes sur les disques des autres (Nekfeu, Hamza). On rate pourtant beaucoup du rappeur belge si on ne perçoit pas, derrière le travail proposé au grand public, la façon dont il expérimente ses idées et obsessions dans des morceaux a priori moins exposés. Deux ans après avoir glissé un titre au générique du film Black, d'Adil El Arbi et Bilall Fallah, Damso profite de 2017 pour renouveler l'expérience avec « Tueurs », composé spécialement pour le film de François Troukens.
Un tube produit par le fidèle BBP (déjà responsable du morceau « J Respecte R »), sur lequel Damso dit vouloir éviter de mener « une vie robotisée », de « taffer pour des thunes dont je ne profiterai même pas ». Non, lui prétend vouloir « vivre un truc inédit, genre Fifty, Jay Z, P. Diddy », et reconnaît être prêt à passer « par la violence » pour y arriver. Le tout sur une mélodie entrainante, qui vient non seulement contraster le propos mais également mettre en valeur le sens de la narration de Damso, toujours impeccable lorsqu'il s'agit de questionner son rapport à la vie.

4. « Reuf » de Nekfeu

Film : Five
Année : 2016
D’un côté, il y a un film qui narre les aventures de cinq amis d’enfance contraints de vendre de l’herbe pour assumer le loyer de leur luxueux appartement haussmannien. De l’autre, il y a « Reuf », un tube que Nekfeu a choisi de partager avec Ed Sheeran afin de promouvoir au mieux la sortie de son premier album, « Feu ». Cela aurait pu en rester là si ce single n’avait pas fait écho à l’équipe du film pendant le tournage de « Five », notamment auprès de Pierre Niney et François Civil, deux acteurs par ailleurs assez proches du rappeur parisien. Suffisamment en tout cas pour lui proposer d’enregistrer une nouvelle version pour les besoins du générique de fin : « On s’est dit : “C’est fou les paroles auraient pu être écrites pour ce film qui parle vraiment de ce lien fusionnel, d’amitié, que l’on peut avoir avec cette famille que l’on se choisit” », racontait Pierre Niney sur le plateau de « C à vous ».
En mars 2016, quelques jours avant la sortie de Five, Nekfeu met ainsi en ligne une nouvelle version, cette fois produite par Hugz Hefner, débarrassée de la présence d’Ed Sheeran et accompagnée d’un clip où apparaît l’équipe du film. Une véritable histoire de potes, donc, avec toute les formules définitives que cela comprend : « On est trente sur la liste, on déboule devant la boite / Y'en a un qui rentre pas, personne rentre ».

5. « Au-delà des falaises » d’Oxmo Puccino

Film : Adama, le monde des souffles
Année : 2015
Quiconque a déjà entendu un morceau d’Oxmo Puccino sait à quel point la voix, le flow et l’écriture du rappeur parisien se prête à la perfection à la narration cinématographique. Son premier album, « Opéra Puccino », avec tout ce délire autour de la mafia et de la commedia dell’arte, en attestait. Ses projets « Lipopette Bar », concept-album enregistré aux côtés de musiciens jazz, et « Au pays d’Alice », où il revisite l’histoire écrite en 1865 par Lewis Carroll, en témoignaient également, attirant l’attention de producteurs tout heureux de pouvoir compter sur son sens du récit.
En 2015, c’est précisément ce qu’il se passe avec « Adama, le monde des souffles », un film d’animation réalisé par Simon Ruby, pour lequel Oxmo enregistre « Au-delà des falaises » : un titre sorti dans la discrétion générale et finalement plus proche du slam que de la forme rappée, mais intelligemment mis en valeur par ces quelques notes de kora, les orchestrations du compositeur Pablo Pico et ces mots qui disent quelque chose de la nature humaine et de cette volonté, chez Oxmo, de « tirer son destin du monde qui nous entoure ».

6. « Inachevés » des Casseurs Flowters

Film : Comment c’est loin
Année : 2015
En 2015, cela fait déjà une dizaine d'années qu'Orelsan et Gringe ont formé les Casseurs Flowters. En 2003, il y a même eu une première mixtape, « Fantasy : Episode - 1 », accompagnée d'une pochette franchement laide mais finalement raccord avec les délires de ces deux rappeurs, biberonnés au stoner movie, à Internet et à la culture geek – rappelons qu'ils ont emprunté leur nom de groupe aux surnoms des cambrioleurs dans « Maman, j'ai raté l'avion », et que leur premier album, sorti en 2013, s'intéressait à la journée de deux glandeurs... une journée qui commençait à 14h58 et se terminait à 06h16.
Deux ans plus tard, il s'agit à présent de réaliser la BO de « Comment c'est loin », un film qui raconte peu ou prou ce que les Casseurs Flowters ont toujours cherché à raconter : l'histoire de deux jeunes trentenaires, fans de rap, doués dans l'écriture mais un peu losers. Deux mecs inachevés, donc, ce qui explique en partie la naissance de ce titre, au ton mélancolique (la boucle de piano concoctée par Skread, les rimes d'Orelsan : « À toutes les vérités qu'j'ai pas osé m'avouer / Ma meuf me casse les couilles, j'ai pas les couilles de m'en séparer ») et accompagné d'un clip tourné en plan-séquence. Simple, basique.

7. « Les mains dans le dos » de Kaaris

Film : FastLife
Année : 2014
En 2014, au moment de présenter aux médias son deuxième long-métrage, « FastLife », Thomas Ngijol disait ne pas vouloir « trahir la culture de la rue ». Dans les faits, cela se traduisait ainsi : d'une part, l'histoire d'un athlète franco-camerounais de 34 ans, sur le déclin mais bien décidé à se battre pour rester dans la lumière ; de l'autre, le caméo d'un rappeur alors en pleine hype.
Sauf que Kaaris n'est pas seulement venu piquer une tête sur le plateau de tournage, il a également profité de la sortie de « FastLife » pour dévoiler un inédit : « Les mains dans le dos », tellement percutant, violent et blindé de rimes graveleuses (« J'viens d'Afrique / Elle est tellement longue que j'peux jouer au golf les mains dans l'dos ») que ce morceau pourrait très bien être une chute de studio d' « Or noir », son classique, sorti un an plus tôt. À la production, on retrouve même Therapy, véritable chef d'orchestre du premier album de Kaaris, toujours autant inspiré par l’énergie et la sauvagerie du rappeur de Sevran.

8. « Le temps d'une balle » de Mokless

Film : Mesrine : L'instinct de mort
Année : 2008
On ne va pas se mentir : au sein d'une bande originale inspirée par l’histoire de Jacques Mesrine et réunissant Rohff, Akhenaton, Rim’k, Seth Gueko ou encore Kery James et Oxmo Puccino, Mokless n'était pas nécessairement le premier rappeur sur qui miser. Des moments forts, il y en a évidemment d’autres sur « Mesrine, l’album », produit par White & Spirit (déjà à l’œuvre sur la BO de « Ma 6-T va crac-ker » onze ans plus tôt) sur une idée originale d’Hostile Records, notamment ce sample de « Lettre à France » de Michel Polnareff sur « Mourir libre » de TLF.
Parmi toutes les propositions, c’est toutefois « Le temps d’une balle » du rappeur de la Scred Connexion qui retient l’attention, ne serait-ce que grâce à cette production typique de la fin des années 2000, comme sous l'influence de l'esthétique Néochrome, à ce flow narratif et à ce sens de la dramaturgie qui permet à Mokless d'imaginer avec précision les dernières pensées de « l'Ennemi public n°1 ». « À la première j'ai compris que ce coup-ci c'était mon tour », rappe-t-il en introduction, comme pour annoncer le sort macabre que Mesrine s'apprête à connaître.

9. « Bâtards de barbares » de La Caution

Film : Sheitan
Année : 2005
Rarement aussi en confiance que lorsqu'ils évoluent entourés de leurs proches, Hi-Tekk et Nikkfurie profitent de la BO de « Sheitan », réalisé par Kim Chapiron, pour partir en dérapage incontrôlé dans la direction opposée de leurs deux premiers albums (« Asphalte hurlante » et « Peines de Maures/Arc-en-ciel pour daltoniens ») en s’essayant à un genre où personne ne les attend, et surtout pas en 2005 : le rap hardcore, tendance gore. À l’image du film qu’il illustre, « Bâtards de barbares » devient ainsi le prétexte à toutes sortes de rimes salaces, de formules politiquement incorrectes, d'images glaçantes (« Je déterre ta grand-mère et la viole comme une chienne / Et si t'es pas content, je viole ton père ») et de débauche de violence, sur fond de beat frénétique, qui rapproche plus volontiers La Caution de la scène électronique que de l’horrocore new-yorkais.
Le clip est à l'avenant : dans la veine de « Pour ceux » de la Mafia K'1 Fry, également réalisé par l'équipe de Kourtrajmé, celui-ci est tourné en direct d'une cité, abandonnée à la sauvagerie des armes, des immolations et des meurtres en rafale. Avec, toujours, ce petit pas de cas de côté, aussi bien dans le texte que dans les images, qui permet à La Caution de flirter intelligemment avec le second degré.

10. « Nos pires ennemis » de Kool Shen & Disiz

Film : Dans tes rêves
Année : 2005
En 2002, « 8 Mile » débarque sur les écrans, Eminem marque les esprits et la BO devient une référence à son tour. Rapidement, le cinéma français se met à rêver d'une même success story. Trois ans plus tard, le réalisateur Denis Thybaud, Oxmo Puccino et la productrice Laurence Touitou se penchent ainsi sur le scénario d'un film : l'histoire de Ixe, un jeune rappeur talentueux qui tente de percer à l'aide d'un proche de son quartier et trouve satisfaction auprès d’Ava, productrice d’un spectacle qui raconte l’histoire du hip-hop.
Fatalement, « Dans tes rêves » ne connaît pas le même impact qu’ « 8 Mile » au sein de l’imaginaire populaire. Denis Thybaud n’est pas Curtis Hanson, Disiz n’est pas Eminem, mais la BO du film contient malgré tout quelques jolies trouvailles. À l’image de cette association inédite entre Disiz et Kool Shen, engagé ici à la direction artistique, le temps d’un « Nos pires ennemis » où leur complémentarité derrière le micro paraît presque évidente. Peut-être aussi parce que la production soulful de Madizm & Sec.Undo, basé sur un sample de King Floyd que Toy réinterprète au moment du refrain, met particulièrement en valeur la facilité avec laquelle les deux rappeurs manient le champ lexical du cinéma dans des couplets qui font la part belle aux allitérations et aux rimes riches.