Sa carrière est une histoire de portes. Une qu'elle a claqué, à la majorité. Celle d'un parcours classique où elle ne pouvait tracer sa voie. Puis une autre, qu'elle a ouverte, plus tranquillement. Celle d'un club d'aviation, à côté d'une station-service où elle travaillait pour faire survivre son rêve de devenir pilote. Aujourd'hui, Mélanie Astles est une exception. Seule femme sur le circuit Red Bull Air Race, elle va bientôt voler dans le ciel de son pays, lors de la première étape française de l'histoire, à Cannes. Entretien avec une pilote d'exception. Qui a le vertige.
D’où vient cette passion pour l'aviation ?
Toute petite, je disais autour de moi que je voulais être pilote de chasse, ça amusait mon entourage qui ne me prenait pas au sérieux. Et puis à l’âge de 6 ou 7 ans, j’ai assisté à un show aérien en Angleterre avec mon père. Quand on m’a assise dans le cockpit d’un avion, j’ai compris que je voulais appartenir à ce monde-là.
Comment cette obsession est devenue un véritable but à atteindre ?
Au lycée, je ne trouvais pas ma voie, même si je n’étais pas une mauvaise élève. J’ai essayé plusieurs débouchés, comptabilité, littérature, hôtellerie, mais sans conviction et j’ai abandonné mes études à 18 ans pour entrer dans la vie active. J’ai mis mon rêve de devenir pilote en sourdine, mais il demeurait profondément en moi.
Dans une interview pour Le Monde, vous racontez qu’un conseiller d’orientation a tenté de vous faire changer d’avis…
C’est vrai que mes conseillers d’orientation ont essayé de me faire comprendre que pour moi, académiquement, devenir pilote était irréaliste. Et que de toutes façons, il n’y avait pratiquement pas de femmes pilotes de chasse. Ajoutez à ça, le manque de soutien de mes parents qui n’y croyaient pas et qui savaient que financièrement ce n’était pas envisageable...
Dans un cockpit, on est pilote, compétiteur et non une femme pilote.
Vous avez enchainé les métiers, fait de l’intérim. C’était une manière de devenir indépendante ?
C’est sûr, devant l’impasse, j’ai voulu entrer dans la vie active. J’ai quitté le sud de la France que j’adorais, je voulais gagner ma vie et voir ce qu’un avenir différent pourrait m’apporter.
Puis un jour, vous débarquez dans un aérodrome. Vous en sortez avec un rendez-vous pour une initiation. C’est le véritable point de départ ?
En effet, je travaillais en intérim dans des stations-service. Une de ces stations se trouvait proche de l’aéroport de Bron et tous les jours je regardais le ciel et ces avions qui venaient réveiller mon rêve. J’ai décidé un jour de taper à la porte du club et c’est vraiment là que tout a commencé. Dans la vie, on tombe quelquefois sur la bonne personne. C’était mon cas : l’instructeur qui m’a ouvert cette porte a pris le temps de me faire visiter l’aérodrome, de tout m’expliquer. Et le lendemain, je prenais ma toute première leçon de pilotage, à 21 ans.
Quels diplômes avez-vous obtenu pour devenir pilote ?
J’ai donc continué à Bron, et avec le minimum d’heures, j’ai obtenu mon PPL (Private Pilot Licence). Parallèlement, j’ai repris mes études par correspondance pour obtenir l’équivalent du Baccalauréat, un minimum dans l’aviation.
Par la suite, j’ai obtenu l’ATPL (la licence de pilote de ligne théorique).
Mes conseillers d’orientation ont essayé de me faire comprendre que devenir pilote était irréaliste. Et que de toutes façons, il n’y avait pratiquement pas de femmes pilotes de chasse.
À la fin de votre formation, vous avez fait face à un nouvel obstacle : l’absence d’offres dans le monde aéronautique. Dans quel état d’esprit étiez-vous à l’époque ?
Après avoir passé avec succès les épreuves pour entrer à Air France, la crise économique de 2008 a stoppé net le recrutement et notamment pour l’Ecole des Cadets Air France. J’ai postulé en vain dans d’autres compagnies, mais le manque d’offres était mondial. Moralement, j’étais au plus bas et financièrement aussi. La majorité de mon maigre salaire passait en leçons de pilotage, même si j’accomplissais quelques tâches dans divers aérodromes (lavage d’avions, convoyage, secrétariat…) en échange de vols.
Quelle a été votre solution pour rester dans ce milieu ?
En reprenant le dessus. Peut-être poussée par mon rêve toujours présent, j’ai décidé de postuler à l’ENAC (Ecole Nationale de l’Aviation Civile) pour passer mon brevet d’instructeur pilote, que j’ai obtenu en 2008.
Devenir enseignante vous a permis d’entrer dans ce microcosme, pour ne plus jamais en sortir ?
J’ai enseigné à l’ENAC de Grenoble de 2011 a 2017 et parallèlement je m’étais trouvé une nouvelle passion, la voltige. J’ai eu la chance de gagner un stage d’apprentissage en 2006 et très vite, j’ai obtenu mon premier titre de championne de France en catégorie Espoir, suivi d’autres titres à différents niveaux pour atteindre le niveau maximum Unlimited en 2014.
Les sélectionneurs Red Bull Air Race sont venus vers vous ensuite ?
Non, j’ai la fâcheuse habitude de taper aux portes là où on ne m’attend pas. Alors que j'étais un peu timide avant, je sais maintenant qu’il faut savoir faire le premier pas et oser. Entrer au Red Bull Air Race était un nouveau rêve, mais une suite logique pour moi. Donc oui, dans le cursus de ma vie, c’était l’étape suivante. Il a fallu passer des épreuves de sélection : j'ai réussi fin 2015, pour faire partie de la saison 2016.
Tous les jours je regardais le ciel et ces avions qui venaient réveiller mon rêve.
Si je vous dis Caroline Aigle, cela vous évoque quoi ?
Avec un nom pareil, que dire de la première femme pilote de chasse en France (à 24 ans, en 1999, ndlr)... Une héroïne, une vie trop courte (décédée des suites d'un cancer en 2007, à 32 ans) mais bien remplie. Elle n'aura pas pu réaliser son rêve ultime : elle était sur le point d’être sélectionnée comme astronaute de l’Agence Spatiale Européenne. Elle est un de mes modèles, un exemple pour nous les femmes et nous lui devons d’aller au bout de nos rêves et de vivre nos passions, hommes ou femmes.
Vous avez fait face à une certaine réticence dans le milieu. Comment une femme s’impose dans ce milieu « réservé » aux hommes ?
Comme dit plus haut, quand j’étais petite, ma famille ne croyait pas trop à ma vocation et n’aurait pas pu me soutenir financièrement. Mais avec le temps, ils ont compris et mes parents et mon frère Neil m’ont aidé.
En tant que femme, on ne s’impose pas, on fait ce qu’on sait faire. C’est vrai que si on a des problèmes, on évite d’en parler dans ce « milieu d’hommes », au risque de s’entendre dire : « c’est un truc de fille » ! Et finalement, on prend tout avec un joli sourire, la meilleure arme. Dans un cockpit, on est pilote, compétiteur et non une femme pilote.
Justement, comment attirer plus de femmes dans ce milieu ?
Je ne peux malheureusement pas répondre à cette question. À mon petit niveau, je pense que mon parcours atypique et mon expérience sont un encouragement à toutes les jeunes filles ou femmes qui voudraient devenir pilotes. Avec de la détermination et du travail, rien n’est impossible. Je reçois beaucoup de retour positif dans ce sens.
Au niveau technique, pouvez-vous comparer le Red Bull Air Race et la voltige classique, que vous connaissez par cœur ?
Dans la voltige classique, il s’agit d’effectuer des combinaisons de figures qui sont notées sur leur qualité et la conformité avec des figures codifiées (dans le catalogue dit Aresti), par des juges indépendants. Le temps accordé est limité, mais la vitesse n’est pas prise en compte. Le pilote avec la meilleure note gagne la course.
Au Red Bull Air Race, il s’agit d’une course contre la montre en suivant une trajectoire, individuellement, avec des règles bien précises, mais le plus rapidement possible. Le pilote avec le meilleur temps gagne la course.
Vous êtes pilote mais vous avez le vertige. Comment gérez-vous cela ?
Je n’ai pas d’explication. Les gens ne me croient pas quand je leur dis que certains manèges de foire sont pires que la voltige. Peut-être, le fait d’être à l’intérieur d’un cockpit donne un sentiment de protection.
Vous trouvez une certaine paisibilité une fois enfermée dans votre cockpit ?
Dans un cockpit, j’éprouve un sentiment de bien-être, je me sens zen. Voler seule parmi les nuages est une sensation inégalable. Quelle merveilleuse escapade que de quitter un paysage gris, traverser les nuages et se retrouver au soleil dans un bleu azur. Je vole et je souris, le bonheur quoi.