Voici 10 rappeurs de la scène rap de Montpellier, l'une des scènes les plus éclectiques du rap français.
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Musique

La scène rap de Montpellier en 10 artistes

Des rappeurs Joke à Lacraps en passant par Vin's, visite guidée de Montpellier, l'une des scènes rap les plus éclectiques du paysage français.
Écrit par Genono
Temps de lecture estimé : 10 minutesPublié le
Trop souvent absente de l’équation médiatique lorsque l’on évoque le rap sudiste, la scène montpelliéraine s’est lentement mais sûrement imposée comme l’une des valeurs sûres provinciales. Avec près de 50% de ses habitants âgés de moins de 30 ans et une belle place sur le podium des villes françaises où il fait bon étudier, Montpellier n’a pourtant pas le profil-type de la scène rap telle qu’on la connaît en France.
Bien que ses principaux représentants ne soient pas tous hyperproductifs (Joke, Sameer Ahmad), elle reste régulière grâce à la constance de certains artistes (Lacraps, Vin’s). Surtout, il s’agit de l’une des scènes les plus éclectiques du paysage rapologique français : on y défend l’amour de la belle plume léchée autant que celui des adlibs, on y navigue entre sonorités ensoleillées et ambiances sombres ou orageuses, on y voyage entre ancienne école et volonté de regarder vers l’avenir.

Joke / Ateyaba, le rappeur qui apprend la patience à ses auditeurs

Première véritable tête d’affiche venue de Montpellier, Joke a eu le mérite de percer à une époque où la province était sous-représentée dans le rap français – après Orelsan, mais avant Gradur, Big Flo et Oli ou encore Columbine. Après des débuts prometteurs au début des années 2010, les attentes ne sont cependant que partiellement confirmées : censé être la première grosse recrue de Def Jam France en 2014, son album « Ateyaba » ne convainc pas totalement la critique, et surtout, ne réalise pas les scores espérés.
Depuis, sa carrière pose question, en particulier chez ses fans de la première heure : après un EP gratuit diffusé en 2015, le rappeur s’est contenté d’une actu épisodique faite de singles éparses, de photos en studio avec d’autres artistes – Charlotte Gainsbourg, Swae Lee – et de communications parfois hasardeuses. Avec le temps, Joke (qui se fait désormais appeler Ateyaba) est devenu l’un des grands mystères du rap français.

Lacraps, le lien entre ancienne école et nouvelle génération

Avec sa propension à livrer des couplets denses et techniquement très riches, Lacraps a toutes les qualités qui plaisent aux amateurs du rap le plus fondamental possible. Il pourrait même sans trop de mal se saisir de la place d’idole des puristes. Seulement, le Montpelliérain prend un malin plaisir à torturer ses fans les moins ouverts d’esprit, en racontant en interview qu’il est fan du featuring Lartiste-Carolina (un tube aux accents latinos à mille lieux de son univers) et qu’il se régale devant les émissions de Cyril Hanouna, pas franchement le programme idéal d’un amateur de rap de bibliothèque.
Au delà de sa propension à gentiment provoquer la frange la plus intégriste de sa fan base, Lacraps prend tout de même le temps de faire le lien entre ancienne école et nouvelle génération, en accordant autant d’importance aux ponts chantonnés qu’aux rimes multisyllabiques, et en laissant autant de chances aux beats trap les plus modernes qu’au piano-violon plus traditionnel.

Sameer Ahmad, perdant magnifique

Unanimement salué par la critique, mais boudé par la plupart des gros médias – et par conséquent, ignoré par le grand public –, Sameer Ahmad n’a jamais eu aucun plan de carrière et n’a surtout jamais tiré de plans sur la comète. Après la sortie de l’album « Perdants Magnifique » (2014), il explicitait ainsi sa démarche chez Clique en évoquant l’exemple du personnage de Rocky dans le film du même nom : « Rocky perd. Finalement, il a perdu au regard des règles de la boxe, mais au fond les gens savent bien que c’est lui qui a gagné ».
Le personnage campé par Sylvester Stallone entre donc en plein dans la définition du perdant magnifique, en étant officiellement vaincu, mais en l’emportant sur le plan des valeurs et de l’état d’esprit. Plus qu’une réussite chiffrée et récompensée par des certifications d’or ou de platine, Sameer vise donc à s’émanciper des conventions artistique et à faire exister son propre univers et sa propre vision – se considérant lui-même comme un paradoxe. Son dernier album, « Apaches », disponible depuis le 12 juin, poursuit la même logique.

Hérault Shima, le groupe qui chauffe

Si le groupe héraultais aurait mérité sa place dans cette liste juste pour la qualité du jeu de mots que forme son nom, il justifie aussi et surtout sa présence ici par sa régularité depuis une bonne demi-douzaine d’années – bien que l’entité, fondée par sept membres, ne soit aujourd’hui plus qu’un quatuor. Contrairement à d’autres artistes ou groupes obnubilés par la consécration nationale, Hérault Shima se concentre sur son propre département et met en exergue la fierté locale à travers des titres à la dimension très territoriale comme « 34 Boss » (remix du « Paname Boss » de La Fouine & Co) ou « 34 c’est le Barça » (là aussi un remix, celui de « 94 c’est le Barça » de Kery James).
Chaque membre du groupe construit en parallèle de la carrière du groupe un parcours solo. Chacun ayant sa propre vision artistique et ses propres envies, l’ensemble de la bibliothèque musicale du crew offre donc un panorama assez large du rap français de la décennie en cours. On conserve ainsi une base assez traditionnelle avec un soin particulier apporté à la plume, mais bon nombre de liberté sont prises sur le plan des sonorités, et on passe facilement d’un titre mélancolique à une chanson estivale.

Set&Match, le sud tranquille

Principalement actif pendant la première moitié des années 2010, jusqu’à sa séparation en 2017, Set&Match représente une page importante de l’histoire du rap montpelliérain. Cinq projets en cinq ans, une certaine avance sur la tendance planante du rap français, et une médiatisation sans cesse croissante n’aurons cependant pas suffit à assurer la pérennité du groupe.
Ensoleillé et très chill, son univers rappelle l’ambiance qui se dégage des grandes villes du Sud des États-Unis, où la chaleur écrasante se ressent au sein de la scène rap par une nonchalance surjouée et une tendance à ralentir son esprit et sa musique par tous les moyens – le sirop codéiné à Houston, la kush à Montpellier. Bien plus enjoué que les Geto Boys et bien moins street-cred que Fat Pat, Set&Match a toujours bien assumé le côté très tranquille de son mode de vie, loin du stress parisien ou de la violence des quartiers difficiles, prouvant par la même occasion qu’il est possible de gratter des dizaines de titres et d’enclencher une carrière sans réelle thématique de fond.

Vin's, presque féministe

Le cliché médiatique voudrait que le rap français soit un réservoir ambulant de testostérone dans lequel se baigne une foule hyper-machiste d’artistes biberonnés à la bagarre et à la misogynie – une vision ultra-caricaturale malheureusement très proche du traitement télévisuel du rap en 2019. La réalité est bien entendu toute autre, et chez les femmes comme chez les hommes, la musique sert régulièrement à dénoncer inégalités, sexisme et harcèlement.
Du côté de Montpellier, Vin’s s’est fait remarquer en plein mouvement #MeToo avec un titre engagé, livrant des vérités évidentes mais malheureusement souvent oubliées comme « un viol ça reste un viol ça dépend pas d'la taille de sa robe » et autre « si l’une d’elles monte en grade on s’demandera qui elle a sucé ». Le rappeur a d’ailleurs de nombreuses influences féminines dans sa musique, citant des titres de Diam’s parmi ses classiques et des singles de Shay parmi ses tubes actuels préférés.

N.E.D.Z, une ambition avant tout artistique

Originaire de région parisienne et passionné de rap depuis toujours, N.E.D.Z n’a pas choisi la facilité en allant s’installer à Montpellier, pas franchement le coin le plus propice de France pour lancer des carrières. Pour ne rien arranger, le rappeur a attendu de sortir deux projets – accueillis fort positivement par la critique – et de se construire une réputation suffisamment établie pour changer de nom (de Nedoua à N.E.D.Z) et faire table rase sur ses premières années de carrière. Sa fan base a cependant suivi le mouvement en restant fidèle à ce membre-fondateur du label LaClassic, devenu en quelques années l’une des structures majeures de la scène rap héraultaise.
Bien plus préoccupé par l’idée d’honorer les prods de FLS, DJ Rolex ou Mani Deiz que de faire exploser le compteur de vues YouTube, N.E.D.Z représente clairement la frange traditionnelle de la scène locale : des textes sombres construits sur des rimes riches enchevêtrées en couplets denses et introspectifs. S’il se sent franchement bien dans le cadre de vie montpelliérain, le rappeur a certainement gardé un coin de grisaille parisienne dans la tête, et la rejette épisodiquement dans ses textes.

Demi-Portion, le presque-montpelliérain

Fier représentant de Sète, Demi-Portion ne fait pas strictement partie de la scène montpelliéraine, puisqu’il se situe géographiquement à une trentaine de kilomètres de la préfecture héraultaise – une broutille, donc. Ses connexions régulières avec des rappeurs comme Lacraps, N.E.D.Z ou Mono Tof font de lui l’un des principaux moteurs de la scène locale, d’autant qu’il fait partie de cette petite caste de rappeurs à atteindre une belle réussite chiffrée en misant entièrement sur l’indépendance.
L’importance de Demi-Portion au sein du tissu artistique local ne s’exprime pas uniquement à travers le bel exemple donné aux artistes sous-médiatisé. À travers des initiatives comme le demi-festival, devenu un rendez-vous annuel incontournable, il amène en effet des artistes majeurs à venir se produire dans le 34, comme Ärsenik, Flynt et Rémy l’an dernier, ou Chilla, Seth Gueko et Neg Marrons cet été.

Bois Vert, live and direct

Quand on accole le qualificatif « jazzy-groove » à la description officielle d’un groupe de rap et que les rares titres de presse le décrivent comme « le rap qui plairait à ta mère », on est en droit de s’attendre au pire. Bois-Vert mérite pourtant bien plus que cette vision un brin caricaturale, ne serait-ce que pour la richesse des ambiances offertes par ce groupe, et par le contenu des textes, pas forcément toujours construits pour plaire aux mamans.
La dimension jazzy n’est ainsi pas synonyme d’un rap dilué dans des sonorités placides, mais sert au contraire de support pour des textes parfois acides (« j’suis un salopard non-adapté au système »), d’autres fois plus ironiques, mais toujours empreints d’un certain désenchantement. Si le fond offre donc bien plus que le cliché du « rap jazzy-groove », la forme tend également à être bien plus riche, avec des orientations rock (« Racolage ») ou rap plus classique (« J’en ai marre »)

G.R.E.G, 10 ans d’activisme

Le paysage rap français se renouvelle de plus en plus régulièrement, et de nouvelles têtes d’affiches apparaissent à un rythme toujours plus soutenu, faisant de cette musique l’une des plus dynamiques et réactives depuis trente ans. Ces stars – parfois éphémères- représentent la façade visible d’un mouvement beaucoup plus large, qui serait difficilement viable sans le ciment constitué par les activistes présents depuis des années et toujours plus motivés par l’idée de performer que par celle de cumuler des millions de streams fictifs.
Du côté de Montpellier, l’un des artistes les plus productifs depuis une grosse dizaine d’années s’appelle G.R.E.G. Au sein d’un rap-game de plus en plus individualiste, il est l’une de ces têtes qui cherchent à rassembler au sein de sa ville, que ce soit par le biais de projets communs avec d’autres artistes indépendants (« La fusion » avec Ali Polva) ou de clips où tous les locaux sont invités à venir faire le nombre.