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C'est qui IAM ? Neuf exploits qui ont fait la légende du groupe marseillais

© IAM
Écrit par Rod Glacial
De leur début en anglais à la première partie de Madonna, retour sur la carrière exceptionnelle du groupe le plus mythique du rap français.
Lorsqu'en mai 2019, Koba LaD posait dans Rap Jeu la question tueuse « C'est qui IAM ? » – la France du rap se scinda en trois camps : les choqués qui ne pouvaient pas supporter qu'un jeune rappeur puisse ne pas connaître le plus culte des groupes de rap français (disons les 35-50 ans) ; les amusés qui comprenaient le gouffre existant entre le rap des années 1990 et celui des années 2010 (disons les 25-35 ans) ; et puis les autres, qui comme Koba LaD, ne connaissaient pas IAM et en avaient rien à foutre (les 15-25 ans). Pour enfin réconcilier tout le monde, voici les neuf exploits qui prouvent que IAM n'a pas usurpé son titre de groupe le plus mythique du rap français.

IAM : des débuts... en anglais

Tout commence à Plan-de-Cuques, une commune à l'est de Marseille d'où est également originaire l'humoriste Titoff (pour ceux qui se souviennent de lui). C'est là que Philippe Fragione (alias Akhenaton) a grandi et monté son premier groupe vers 1985, le Lively Crew. À l'époque apprenti-DJ pour une radio marseillaise, Akh est obnibulé par le rap new-yorkais et pousse ses potes à rapper en anglais (surtout des reprises) avec l'aide de l'autre DJ de la radio, plus expérimenté, Kheops.
Fragione qui se fait surnommer "Chill Phil" concrétise ses rêves lors d'un voyage à New York en 1987. Il y rencontre tous ceux qui font le rap de l'époque et se lie d'amitié avec le producteur Tony D (celui qui vient de découvrir les Jungle Brothers). Ce dernier lui fera enregistrer un couplet entier, en français, sur la Face B d'un maxi de Choice M.C., « This is the B side », premier featuring US/FR de l'histoire du rap.
En rentrant à Marseille des disques plein les valises et voyant que le Lively Crew est dans le coma, Akh et Kheops forment alors B-Boy Stance (avec les danseurs Kephren et Shurik'n). En 1988, B-Boy Stance devient IAM, en référence aux pancartes « I am a man » brandies par les Afro-américains lors des marches pour les droits civiques.

IAM en première partie de Madonna

En 1990, IAM ouvre les trois concerts à Bercy de Madonna, et une date à Nice.
IAM en première partie de Madonna
En juillet 1990, Madonna est peut-être la plus grande star mondiale, et elle prévoit trois concerts à Bercy. De leur côté, IAM n'ont à leur actif qu'une cassette intitulée « Concept » (moitié en français, moitié en anglais). Et pourtant l'histoire va les réunir. La France étant encore en plein rock alternatif à l'époque, ce sont successivement Les Négresses Vertes et La Mano Negra qui sont supposés ouvrir pour la chanteuse. Les deux groupes ayant refusé, Benny Malapa (producteur de la première compilation de rap français « Rapattitude » et chargé de la prog) a l'idée de suggérer IAM, en avançant leur qualité de danseurs.
Le nom d'IAM circule déjà depuis quelques mois dans la capitale grâce à JoeyStarr et l'entourage du groupe Assassin, qui font activement tourner la cassette des Marseillais – la solidarité avant les rivalités ! L'orga de l'évènement accepte et IAM se retrouve donc à faire les trois Bercy de Madonna, plus une date à Nice. Imhotep s'en est souvenu pour Streetpress : « Je me suis pris des canettes sur la figure quand les gens se sont aperçus que je n’étais pas un musicien de Madonna. Je me suis fait siffler par 15.000 de ses fans mais grave ! On a débarqué avec notre espèce de rap marseillais. C’était totalement improbable ! [...] En tout, on a dû faire deux ou trois chansons, et jouer un quart d’heure. »
Malgré ça, ces concerts feront beaucoup pour leur exposition. Après une pleine page dans Libération, ils sortiront leur premier véritable album, « ...de la planète Mars », sur Labelle Noire (filiale de Virgin).

« Je danse le MIA », le premier tube du rap français

Il s'est écoulé peu de temps entre le jingle « Disco Club » (où le groupe se moquait des DJ de discothèque en 1991) et le hit « Je suis le MIA », sorti sur l'album « Ombre et lumière » en 1993. Et pourtant, IAM semblait avoir franchi un cap, l'âge adulte peut-être, en puisant allègrement dans le tube « Give Me The Night » de George Benson pour déclarer leur flamme aux années funk, aux sorties en boîte dans les années 1980 et au vocabulaire de la rue marseillaise.
Le pays, pourtant en pleine période eurodance à l'époque, fera toute la place à ce morceau qui squaterra le Top 50 pendant une grande partie de l'année 1994, catapultant le groupe dans les émissions télé les plus populaires de l'époque (au hasard, Coucou c'est nous) et élargissant leur public bien au-delà des frontières du rap (groupe de l'année aux Victoire de la musique 1995). Pour que la légende continue, le titre devrait bientôt bénéficier d'une adaptation au cinéma, réalisée par Michaël Youn, avec JuL au casting. Rien que ça.

« L'École du micro d'argent », l'album culte du rap français... qui a failli ne pas voir le jour !

L'album culte du rap français « L'École du micro d'argent » d'IAM ... qui n'a failli pas voir le jour !
« L'École du micro d'argent », l'album culte du rap français...
À tous les puristes qui pensaient qu'IAM allait sombrer dans la variété au milieu des années 1990, le groupe répondit en se délocalisant à New York. Durant quelques mois en 1996, ils composèrent leur troisième album, à nouveau avec Nick Sansano (producteur de Public Enemy, entre autres). Seulement à leur retour, la donne avait déjà changé. « Hell on Earth » de Mobb Deep était disponible et Akhenaton découvrait la nouvelle garde du rap français : Timebomb et les X-Men, bien plus proches stylistiquement du Wu-Tang Clan qu'ils ne l'étaient eux-mêmes. Même leur label ne fut pas emballé par l'écoute. Alors le groupe décida de jeter la première version de l'album et de le refaire intégralement.
Prince Charles Alexander, producteur pour Puff Daddy à l'époque, s'attela à la tâche, garda finalement « Petit frère » (qui faillit disparaître de la tracklist) et re-dynamisa l'album qui comptera 15 titres au final. Le mètre étalon du rap conscient sortira en 1997, gagnera sa Victoire de la musique l'année suivante et deviendra le premier disque de diamant du rap français huit ans plus tard.

Avec la B.O. du film « Taxi », IAM propulse Marseille capitale du rap

« Daniel est un fou du volant. Cet ex-livreur de pizzas est aujourd'hui chauffeur de taxi et sait échapper aux radars les plus perfectionnés. Pourtant, un jour, il croise la route d'Emilien, policier recalé pour la huitième fois à son permis de conduire. Pour conserver son taxi, il accepte le marché que lui propose Emilien : l'aider à démanteler un gang de braqueurs de banques qui écume les succursales de la ville à bord de puissants véhicules. » Bien avant « Fast & Furious », Luc Besson avait imaginé ce scénario mêlant action à l'américaine et humour à la française.
Initialement prévu à Paris, le film sera finalement tourné à Marseille, ville plus laxiste concernant les autorisations de course-poursuite – une chance pour Akhenaton à qui Besson demandera de composer la bande-son. Film symbolique dans la nouvelle France championne du Monde de football (Samy Naceri y porte le maillot de Zidane) qui écoute Skyrock, le score final sera sans appel : plus de 6 millions d'entrées et disque de platine pour la B.O., véritable carte de visite du rap marseillais avec Def Bond, 3ème Oeil, la Fonky Family, Carré Rouge... Dans la foulée, toujours pour soutenir la scène locale, Akhenaton fondera son propre label, 361 records (qui lancera les Psy4 de la Rime) et passera même à la réalisation avec le film « Comme un aimant », en 2000. Marseille, capitale du rap.

1999 : IAM sèment la terreur aux Victoires de la Musique

Révélés en 1995 et sacrés en 1998, pour leur troisième apparition aux Victoire de la musique en 1999, les Marseillais ont décidé de frapper un grand coup. Afin de faire écho à une actualité brûlante en Corse (une série d'attentats vient à nouveau de déferler sur l'île) et pour renforcer leur image de groupe militant, IAM publie le maxi « Independanza ». Le clip censé remettre les pendules coloniales à l'heure et revendiquer leur héritage culturel sera censuré par M6.
Logiquement, ils viendront le présenter sur le plateau de France 2, cagoulés et en nombre, tel un commando terroriste corse. Stupeur dans l'assemblée. Michel Drucker outré. Pascal Obispo et Zazie enfermés dans leur loge. Le groupe ne recevra rien cette année-là (ce sera Louise Attaque qui gagnera) mais marquera à jamais la grande famille française de la musique en la mettant face à ses contradictions.

IAM s'offre un concert exceptionnel aux pieds des Pyramides pour ses 20 ans

De leurs pseudonymes aux titres de leurs chansons, de leurs visuels à leurs samples, IAM ont toujours eu le regard tourné vers l'Égypte, berceau de la civilisation. Pour fêter les 20 ans du groupe en 2008, les « pharaons rappeurs » comme la presse les surnommait dans les années 1990 ont donc relevé le pari : organiser un concert devant les mythiques pyramides de Gizeh (juste derrière celle dédiée au roi Kephren, pseudo du manager d'IAM, Fabrice Mendy), à l'ouest de la capitale, Le Caire.
Le concert donnera lieu a un album live (« Retour aux pyramides ») et un documentaire (« Encore un printemps »). 5 ans plus tard, ils joueront également dans la ville de leur deuxième obsession, New York (plus précisément à Central Park), une date parmi leur tournée américaine, encore une fois une première pour un groupe de rap français.

IAM et Ennio Morricone, l'album qui a failli voir le jour

Sad Hill, le premier album produit par Khéops, le DJ d'IAM.
Sad Hill, le premier album produit par Khéops, le DJ d'IAM
Quand ils écrivaient « un bon son brut pour les truands » en 1996 (référence au film de Sergio Leone, « Le bon la brute et le truand », mis en musique par Ennio Morricone), les Marseillais étaient sans doute loin d'imaginer que, 15 ans plus tard, le pape de la bande orignale en personne accepterait de collaborer avec eux le temps d'un album. Fans absolus du film, IAM se glisseront même dans la peau de ses acteurs le temps de « Sad Hill », un album collectif de DJ Kheops (dont le nom fait référence au cimetière de la scène finale), titre qui deviendra même un label à part entière. Et pourtant.
Malgré tous ces efforts et l'envoi d'une quarantaine d'instrus au génie italien, l'album sera finalement avorté en 2012, pour une sombre histoire de droits d'auteurs. De cette session, il restera « Misère », un morceau samplant la B.O. De « Il était une fois en Amérique », présent sur le 7ème album du groupe, « Arts martiens » en 2013. Triste consolation.

IAM, le groupe à la plus grande longévité du rap français

La pochette de l'album « Yasuke » du groupe de rap marseillais IAM.
« Yasuke », dernier album d'IAM
30 ans d'existence, 10 albums studio, 20 albums en solo, plus de 500 morceaux, près de 3 millions de disques vendus, IAM n'en finissent plus d'exploser les compteurs. Pour « Yasuke », les guerriers marseillais remontent sur le ring malgré leurs 50 balais et font de la place à la jeunesse (notamment le propre fils d'Akhenaton, JMK$, également rappeur). C'est ce que vous verrez dans leur tout dernier clip, "Rap Warrior", certainement le seul morceau de rap français de 2019 où vous entendrez du scratch. Ils dézinguent au passage le rap qui a besoin de ghostwriters sur le second single du disque, « Omotesando ». Quant à la pochette, c'est une célèbre réappropriation du tableau de Géricault « Le radeau de la méduse », de quoi faire réfléchir les auditeurs, qu'ils aient 17 ou 57 ans. Du noble art, quoi.