Kayak

Le grand saut (du Doubs) de Nouria Newman

© Ali Bharmal/Red Bull Content Pool
Écrit par Nouria Newman
La kayakiste Nouria Newman s’est offert une chute folle de 23 mètres logée entre la France et la Suisse : le Saut du Doubs. Elle raconte son exploit.
Situé à la frontière entre la France et la Suisse, le Saut du Doubs est une cascade bien connue des touristes et des randonneurs. Pour le kayak, en revanche, elle est encore peu connue. Pourtant, avec son approche technique, un fort débit d’eau (plus de 80m3/s), et ses 23 mètres de haut, la chute du Saut du Doubs n’a rien a envié à ses consœurs d’Amérique du Nord. Et puis il faut avouer que ça fait vraiment plaisir de pouvoir faire du gros kayak à la maison.
Je ne me souviens pas de la dernière fois que j’ai descendu une grosse chute en France. C’était il y a bien longtemps mais… je n’en ai aucun souvenir. En avril 2008, j’ai raté ma ligne, ma tête a tapé contre la falaise : trauma crânien, je ne me souviens de rien. Ou presque. La mise à l’eau en plein cœur du petit village de Salles-la source, ellipse temporelle, et c’est directement l’hôpital de Rodez, puis les surnoms que me valent alors ma gueule cassée. « Scarface » pour les potes du Lycée, « croutard » pour ma mère. Pas forcément ce qu’on apprécie le plus à l’adolescence, mais je reste convaincue que mon plâtre sur le nez et mes coquarts m’ont fait gagner quelques points pour l’oral du TPE.
Après ça je m’étais juré - et je l’avais promis à ma mère - que les chutes, c’était fini pour moi. Trop dangereux. À quoi bon prendre de tels risques pour seulement deux petites secondes. J’ai fait le choix de me concentrer sur ma carrière en slalom (la discipline olympique) et je faisais un peu de freestyle et de kayak extrême en marge. Juste comme ça, tranquillement, pour m’amuser.
Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, ou plutôt sous la pagaie. Je ne suis plus l’adolescente naïve et en excès de confiance que j’étais en 2008. Mais ce jour-là j’ai appris une bonne leçon. Ne jamais sous-estimer la puissance de la rivière et ne jamais manquer d’humilité, parce qu’au final, c’est toujours elle qui gagne. Il m’a fallu plus de 4 ans pour reprendre confiance, surmonter mes peurs et m’offrir ma deuxième première fois sur la Chute de Middle Palguin (21 mètres) au Chili en 2012. Cette fois-ci, la ligne était bonne, et je me souviens de tout. Le mélange d’excitation et de peur avant de s’élancer, le vide, la vue au moment où tu bascules, l’accélération, la chute libre, et cette joie partagée avec les copains une fois arrivée en bas. C’est seulement deux petites secondes, mais c’est des secondes incroyables.
J’ai rompu ma promesse et j’ai descendu pas mal de chutes à travers le monde. En 2013, avec un groupe de copines, on descend Metlako (25 mètres) et on égale le record du Monde de la plus haute chute descendue par une femme. J’ai aussi un fait peu plus technique avec des descentes plus complexe comme Koosah Falls (21m). Et puis assez naturellement j’ai cherché à ouvrir des chutes, à faire des premières descentes.
Je pensais au Saut du Doubs assez sérieusement depuis quelques années maintenant. En 2017 j’avais même fait la route depuis Pau pour la tenter mais le niveau d’eau était trop élevé. A l’automne 2019 un groupe de jeunes français : Arthur Bernot, Athur Paulus et Thomas Neime ont ouvert la chute avec des super lignes. Alors même si ce n’était pas une première, j’avais vraiment hâte de voir ce fameux saut du Doubs. D’abord parce que c’est une chute magnifique mais aussi parce que c’est « à la maison », une sorte de rédemption et un rêve qui se réalise.
J’ai passé mon week-end à consulter les données et autres prévisions hydrologiques suisses, même en plein milieu de la nuit ! Trop bas puis trop haut… il a fallu attendre la décrue. C’était pour mardi. Il fallait juste arriver avant que le niveau d’eau ne baisse trop. Plan de dernière minute. Branle-bas de combat lundi soir : je dois trouver un autre pagayeur pour qu’on puisse s’assurer mutuellement la sécurité. C’est le jeune suisse Lukas Gysin qui répond présent. Deux habitants locaux, Natasha et Tom Guigon, viennent nous aider à mettre en place la logistique depuis le bord et à faire quelques images avec leurs téléphones. Tiphaine Duperier, skieuse de pente raide, aspirante guide et pisteuse secouriste, assure une sécurité encordée au cas où nous ayons besoin d’une extraction rapide. Elle a aussi, soit dit en passant, accepté de se lever à 5 heures du matin un jour de congé et fait 9 heures de voiture pour venir m’aider.
Au-delà des deux secondes de chute libre et des images impressionnantes, c’est avant tout un travail d’équipe, et j’ai la chance d’avoir de super équipes. Un grand merci à tous ceux qui m’aident au quotidien, donc.