Oklou
© Jacob Khrist
Musique

Oklou : antichambre pop

Rencontre avec la productrice parisienne dans l'intimité de son home-studio.
Écrit par Clovis Goux
Temps de lecture estimé : 8 minutesPublished on
À quoi rêvent les jeunes filles en fleur ? Lorsqu’on lui pose la question, Oklou fronce les sourcils et ses grands yeux noirs qui vous fixaient jusqu’ici avec une certaine gravité semblent tout à coup balayer une autre réalité. Parmi les apparitions, une image se détache : "Les seuls rêves dont je me rappelle sont ceux où je suis une biche" affirme t-elle après un moment en suspens. "J’adore les cervidés, c’est parmi les animaux les plus gracieux qui puissent exister. Il y a deux dessins animés qui m’ont marquée durant mon enfance c’est Bambi, le moment où le papa dit à son fils "debout", ça m’a traumatisée, et Fantasia 2000, une des plus grosses claques musicales reçue avec le final de l’Oiseau de feu de Stravinsky où une fée aidée par un cerf redonne vie à toute une forêt après l’éruption d’un volcan."
À 22 ans, Oklou voit encore son âge tendre filer entre ses doigts. Pourtant, dans cet appartement anonyme de l’est parisien qu’elle habite en colocation depuis deux ans, il n’y pas de signes d’une enfance tardive mais plutôt ceux d’une adolescence qu’elle doit avoir du mal à tout à fait abandonner : dans sa chambre qui lui sert également de salon et de salle de travail, Marylou en short et t-shirt bleu électrique, ses longs cheveux bruns attachés au dessus de la tête par un élastique, mange une banane qu’elle tartine soigneusement de Nutella. Un peu planquée du côté d’un ordi et d’un synthé qui trônent face à son lit défait, elle a punaisé une photo de David Charvet. La teen idol d’Alerte à Malibu sait que ses jours sont comptés : d’ici peu Marylou l’aura, comme la plupart de ses admiratrices, un peu plus oubliée.
Née à Poitiers au début des années 1990 d'un père fonctionnaire et d'une mère au foyer, Marylou Meunier a grandi à la campagne aux cotés de ses frères et sœurs. Rien dans la discothèque familiale — du classique, des musiques traditionnelles — ne la destine à embrasser une carrière musicale, mais l’intensité avec laquelle elle suit ses cours de musique (chant choral, piano, violoncelle) la conduit au conservatoire puis à Jazz à Tours, école de musiques actuelles : "Au fur et à mesure de ma vie, je me suis focalisée sur le son peut-être parce que c’était la discipline dans laquelle j’étais la plus douée et où je recevais le plus de félicitations des adultes" admet-elle aujourd’hui.
Les morceaux que je préfère sont ceux où tu ne sais pas si tu dois être heureux ou triste en les écoutant.
Oklou
Durant ces années d’apprentissage, elle fait ses gammes dans des formations classiques, jazz ou pop avant de basculer en solitaire il y a quelques années dans le grand bain des musiques électroniques : "À 19 ans, j’ai eu mon premier ordinateur et tout a changé : ça a été à la fois une manière très personnelle et sans fin de faire des découvertes musicales, de KLF à Kate Bush en passant par les artistes de Warp, Boards of Canada en particulier, et de créer de la musique sur des logiciels." Du magma de la toile, celle qui se baptise désormais Oklou tisse des lignes de fuite qui s’imposent alors comme des figures de style : nappes synthétiques languides, voix autotunées au bord de l’évanouissement, délicats point de croix électronica, les morceaux composés par Oklou, à la fois naïfs et évanescents, tirent leur beauté non de leur achèvement mais de leur devenir.
Dans ce work in progress permanent qui semble faire un certain éloge de la lenteur et des états seconds, celle que l’on a un peu vite cataloguée en "nouveau symbole du cool", "futur de l’électro " voire en figure de proue d’une "Internet wave" hexagonale rejoint par affinité une génération qu’on imagine un peu facilement effondrée sur son oreiller en total look 90’s, les yeux rivés à un écran où elle communique par émoticons tout en admirant des chevauchées d’étalons traversant, au ralenti évidemment, le lit d’un rivière dans de grandes gerbes d’eau scintillantes.
"Les codes de l’Internet wave, je m’en suis inspirée, ils m’ont surpris" reconnaît-elle. " Quand je les ai découverts, c’était trop bien, ça m’a apporté pas mal de liberté. C’était peut-être une manière de faire un fuck à un certain élitisme culturel qui règne dans les écoles, au conservatoire en particulier, qui m’a vraiment fait chier. Il fallait que j’aille dans l’extrême inverse, j’avais écrit une chanson dans un groupe qui disait en gros : laissez entrer les paillettes dans votre life, c’est joli… "
Lorsque c’est dur émotionnellement pour moi, je me renferme encore plus sur mon ordi.
Oklou
Avec ses synthés, Oklou efface ainsi progressivement les frontières entre le bon et le mauvais goût bâties au siècle dernier par des hommes préhistoriques pour achever un mouvement de dissolution, anticipé dès l’an 2000, entre ce que l’on nommait l’"underground" et le "mainstream" et dessiner ainsi un arc-en-ciel qui relie Boards of Canada à Frank Océan en passant par Francis Cabrel (dont elle reprend "Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai"), Brian Eno à Justin Bieber via PNL. "Dans les tubes, il y a quelque chose de fédérateurs que j’adore dit-elle, je n’en blâmerais jamais les facilités. "
Lorsqu’elle s’installe à Paris, Oklou vit pourtant une période de transition pas forcément rose bonbon. Les vidéos qu’elle met en ligne sur le net forment à ce moment un curieux journal intime, révélé au public, où les chansons interprétées seule au clavier dans le confinement de sa chambre côtoient d’étranges fragments de quelques secondes : on la voit une nuit décoller avec application le papier peint de sa piaule pour en révéler un mur blanc, esquisser une choré sur un morceau de R&B ou écouter indifférente une voix robotique l’encourager à ne pas lâcher la rampe. Des moments de solitude mis en scène par ses propres soins: "Quand je faisais ces vidéos, j’étais en chagrin d’amour " se souvient-elle. "J’avais pris cher, j’étais en perdition et il fallait que j’existe quelque part, donc je postais à fond. Lorsque c’est dur émotionnellement pour moi, je me renferme encore plus sur mon ordi."
Depuis ça va mieux et Marylou poste moins. La tristesse s’est dissipée, la mélancolie est restée : "beaucoup de trucs que je fais sont mélancoliques car j’ai toujours aimé ça" reconnaît-elle. "Je pense que j’ai eu un choc émotionnel lorsque j’ai réécouté cette compil' qu’avait faite mon père où il y avait ce morceau de Queen, "I Want To Break Free" et de UB40 , "Red Red Wine" , qui sont du coup pour moi des morceaux très très nostalgiques qui me rappellent mon enfance. Ça m’a retourné la gueule. J’ai tellement aimé cette émotion que je pense qu’elle ne m’a jamais quittée. Tout ce que je fais c’est un peu ça : les morceaux que je préfère sont ceux où tu ne sais pas si tu dois être heureux ou triste en les écoutant."
Les titres qui composent le premier EP d’Oklou, intitulé Avril, naviguent ainsi dans ce no man’s land en laissant planer l’incertitude sur leur nature : du R&B lysergique ? de la new age sentimentale ? Une méthode d’hypnose pour capturer les fantômes ? Allez savoir, mais en ralentissant le tempo, et la course frénétique du monde, Oklou parvient, avec ses modestes moyens, à créer un effet de sidération cotonneux proche des rêves éveillés ou des voyages immobiles. En 1794, Xavier de Maistre avait parcouru sa chambre durant 42 jours, deux siècle plus tard, Oklou vient d’effectuer le même périple en moins d’un quart d’heure. "Il y a pas mal de vidéos où je suis dans mon lit, où je caresse mon chat, je dois aimer ça " admet elle en buvant un jus d’orange. "Dans tous les morceaux que j’écoute, de la cold wave à Selena Gomez, il y a toujours une voix mélodique qui plane, l’aspect onirique est ce qui les réunit."
Même si Oklou est le projet qui l’occupe à 100% en ce moment avec la préparation d’un second EP, des concerts (qu’elle appréhende toujours un peu malgré son expérience de la scène) ou des DJ sets en compagnie de ses copines du collectif TGAF, quand elle se projette dans l’avenir, Marylou se voit plutôt de l’autre coté des consoles : "J’aimerais écrire pour les autres. Plus je fais des concerts, plus je compose des morceaux et plus je sens que je me destine à la production. Je connais mes qualités et mes défauts, et ce que j’adore c’est construire des mélodies et des harmonies." Quand on lui demande avec qui elle rêverait de travailler, elle répond sans hésiter Rihanna et Justin Bieber.
Pour le visuel de la pochette d’Avril, Oklou a choisi une image précise découverte par hasard sur le net, une photo qu’elle aime toujours autant et qui pour elle "veut dire plein de chose" : celle d’une biche gisant au fond des eaux turquoises d’une piscine. Bercée par les rayons d’un soleil d’été, le destin de l’animal est scellé. La vie de Marylou ne fait que commencer.