The Great Ace Attorney
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Un plaidoyer pour la série Phoenix Wright - Ace Attorney

Il n’est pas trop tard pour s’intéresser au visual novel le plus accessible qui soit. Maintenant dotée de sept épisodes, la saga Ace Attorney fait le lien entre jeu vidéo et pageturner.
Écrit par Benjamin Benoit
Temps de lecture estimé : 12 minutesPublié le
Comprenez, la vie est encore plus dure pour les otakus. Alors, imaginez, les otakus gamers ! Les gens changent de trottoir. Mais pourquoi s’appesantir quand il y a tant de tourments intérieurs liés aux arlésiennes vidéoludiques ? Je suis, par exemple, né un peu trop tard pour avoir subi le report d’un an de Shenmue II (ce qui a valu un encart de presse intitulé « Fait ch — », à vous de retrouver l’auteur et le magazine). La sortie du troisième, tout aussi attendue par quelques irréductibles, a dû créer une dissonance cognitive certaine. Vous souvenez-vous, en 2018, quand la suite de VA11 HALL-A était annoncée pour 2020 ? Un futur lointain, à l’époque, et ni le Covid ni les improbables turpitudes du studio vénézuélien (des enlèvements, entre autres) n’ont fait avancer la choucroute. Et le reste de Deltarune ? Repoussé aux calendes grecques. Mais écoutez : si The Great Ace Attorney est finalement sorti en France, alors tout reste possible.
Ce n’est pas vraiment un objet de niche, mais son genre l’est indubitablement. La saga Ace Attorney, créée par Shu Takumi, est l’un des visual novels les plus prenants et accessibles qui soient : ils ne demandent aucune agilité, juste un petit peu de jugeote et beaucoup de temps. J’en ai déjà fait l’éloge sur ce site, mais voici l’occasion de faire un pitch plus complet qui, je l’espère, vous donnera envie de vous plonger dans cette saga-fleuve.
La saga Ace Attorney, créée par Shu Takumi, est l’un des visual novels les plus prenants et accessibles qui soient,
La saga Ace Attorney est l’un des visual novels les plus prenants.
Mais est-ce vraiment un critère quand les heures passent si vite avec cette saga qui, désormais, fête ses vingt ans ? Les turpitudes de Phoenix Wright ont traversé les générations de joueurs et de consoles, de la GBA à, aujourd’hui, la Switch pour l’Occident. L’intégralité du globe n’ayant pas la courtoise d’être le Japon était, jusque là, privée de The Great Ace Attorney ; un spin-off narrant les aventures du (présumé) ancêtre de Phoenix Wright, alors en plein tournant du XXe siècle. Ryunosuke Naruhodo, c’est son nom, donnera à son descendant l’art de se fourrer dans l'autre côté du banc des accusés. Une fois tiré d’un mauvais pas, il part en Angleterre victorienne et steampunk pour découvrir les arcanes du droit étranger, plus évolué. La version « Chronicles », qui vient de sortir sur le Nintendo Shop, est en fait une double dose. Les deux volets de cette histoire parallèle portent, avec moult soins, des jeux 3DS de 2015 et 2017.
Ils sont, pour ainsi dire, accessibles au tout-venant. Accessibles, car on peut entamer sa découverte de la saga avec ces jeux-là, et profiter de l'expérience avec les graphismes et animations optimales de personnage avant de se replonger dans d’autres morceaux. Certes, ils datent, mais ont été portés, adaptés, traduits. La trilogie originale est disponible sur le même store (et un bundle constitue un excellent deal, il ne manque que les deux opus 3DS). On considérera sûrement à l’avenir que c’est un peu comme commencer Yakuza avec Yakuza 0. Accessible, Chronicles l’est moins, car une fois n’est pas coutume, le prérequis est un d’anglais assez énervé. Si l’anglais de Disco Elysium utilisait des étages de langue variés, ici, c’est le lingo ancien et la juxtaposition de slangs écossais et irlandais qui risquent de trouer votre compréhension de la chose, surtout dans des phases où la logique — et donc une parfaite approche des évènements est nécessaire.
Alors qu’est-ce qui fait, dans cette saga interminable, qu’on y revient malgré un gameplay très formulé ? C’est l’exacte raison qui vous fait enchaîner les Agatha Christie ou les Détective Conan. Mais cette fois, on vous demande de toujours avoir un pas d’avance sur la diégèse. Phoenix Wright, avocat rookie et à la chevelure épineuse qui aime montrer son badge à tout le monde, se retrouve soudainement impliqué dans le meurtre de sa mentore, issue d’une famille de mediums. Il devra se défendre lui, puis défendre les autres, assisté par Maya Fey, petite sœur de la défunte et accusée-de-meurtre-professionnelle. Ainsi démarre une saga de plusieurs centaines d’heures, aux choix scénaristiques bien plus radicaux que Détective Conan. On suspendra moins son incrédulité, mais Shinishi Kudo, lui, ne parle pas aux morts, au moins.
La série Ace Attorney laisse peu de doutes sur l’identité des méchants parfois.
Parfois, la série laisse peu de doutes sur l’identité des méchants.

Tout le monde peut, et devrait, y jouer

Fut un temps, le plus dur était surtout de se procurer les jeux. Les trois premiers Phœnix Wright ont été adaptés de la Game Boy Advance vers la Nintendo DS, et ils sont arrivés traduits, et bien traduits - modulo l’intégralité du second jeu, dont les coquilles sont fameuses. C’est un effort de localisation, avant même que le terme ne soit connu du grand public. Les personnages français ont des noms courageux tels « Éva Causésouci » ou « Paul Defés », il m’a fallu personnellement une ou deux années pour comprendre l’évidence. Une surcouche édifiante dans un jeu dont la localisation américaine est déjà mémétique : bien sûr, nous sommes aux États-Unis, avec ses traditions ancestrales, ses petits villages, ses yokais et ses kotatsu américains.
Mais le troisième, Trials And Tribulation, culmination de tout ce qui a précédé, est rapidement difficile à trouver. Il représente une époque révolue où eBay, feu PriceMinister ou un Cash Converter et beaucoup de chance constituaient le meilleur espoir pour se le procurer.
Puis l’opus 4, Apollo Justice, a suivi peu de temps après. C’est en 2013 et 2016 que sortent les jeux 5 et 6 sur 3DS, concluant une seconde trilogie, et ils sont toujours accessibles, une 3DS n’était pas vraiment encore un artéfact du passé.
Mais vos parents pourraient probablement jouer à Phoenix Wright. C’est un livre interactif qui ne demande que de lire, de naviguer dans des menus. Les phases de recherche en point and click sont ce qui se rapproche le plus d’un gameplay, et pêchent juste un peu d’intuitivité sur la première trilogie. On ne sait pas trop où il faut chercher pour déclencher le pit-stop suivant, parfois. Le niveau est délicieusement graduel (sans jamais demander d’être un monstre de logique, la saga est, dans son immense majorité du temps, limpide) et aucune agilité particulière n’est demandée. C’est, in fine, la meilleure chance de découvrir une forme bien particulière de jeu vidéo.

Formulé, mais chaque jeu a sa particularité

Il est difficile d’être radicalement bousculé avec la saga Phoenix Wright. La formule consacrée est simple : une affaire, une enquête en aller-retour, dialogues et point and click, puis les iconiques phases de procès, où le cœur se serre et les connexions logiques se font. La première affaire sera toujours un procès-tutoriel, puis l’on rentre dans un cycle recherche-procès. Le jeu est parfois un whodunnit, parfois le casting est trop serré pour que le doute s’installe, parfois il va vraiment falloir faire preuve d’instinct et de déduction pour avoir une longueur d’avance sur le jeu.
Micro et écran tactiles sont mis à contribution dans le jeu Phoenix Wright sur Nintendo 3DS.
Sur 3DS, micro et écran tactiles sont mis à contribution.
Si l’on pourrait croire que chaque opus n’est qu’un pack de quatre ou cinq affaires en plus, c’est à moitié vrai. Mais tous essayent d’avoir une featurette unique, généralement liée à un personnage dingo. Phoenix peut déverrouiller des psyche-locks et soutirer des informations compromettantes aux prévenus. Apollo décèle les tics faciaux des gens (pas toujours la featurette la plus heureuse de la saga, ça dépend des gens), Athéna décode les émotions des témoignages pour ouvrir les chakras des témoins. Le sixième jeu embrasse pleinement le volet science fictionnelle de la série et vous fait revivre — ou plus littéralement : projette — les derniers moments des victimes. C’est pratique.
In fine, le but est toujours le même : vous demander de faire preuve d’observation et de relier les points. La substantifique moelle reste la même, les changements de gameplay ne sont pas radicaux, même l’écriture est plutôt indépendante du poids des années (même si les premiers jeux, à leur sortie, se passaient dans un futur assez éloigné ; je vous laisse regarder vous-même le résultat des courses). Mais la simple perspective d’ouvrir une nouvelle diégèse avec ses épisodes interconnectés, avec son lot de promesses et de personnages, suffit à motiver.

Une dramaturgie qui monte, qui descend et qui re-monte

Il est difficile de rendre honneur à une saga qui peut vous tenir en haleine des heures durant, et vous empêcher de décrocher même s’il est trois heures du matin et que vous savez que vous en avez pour des heures. Qu’importe, on ne dormira pas normalement pour cette fois, vous savez que la fin est proche et qu’elle a été préparée pendant trois jeux. Phoenix Wright a un sens bien à lui de la dramaturgie, elle aussi formulée, donc prévisible et facile à décoder. Mais il y a un petit quelque chose qui ne s’en va jamais vraiment.
Si les phases de recherches sont de mornes plaines en termes de twists, et ne se réveillent qu'à l'approche de l’acte suivant — un meurtre qui déclenche enfin l’affaire jusque-là maquillé en autre chose, un bouleversement quelconque — les épisodes de procès sont fameux pour leurs rebondissements absurdes. Il ne vaut mieux pas se lancer dans la comparaison avec la véritable chose juridique : nul n’y gardera la raison. Et vas-y que je mets à jour le rapport d’autopsie quand ça m’arrange (???), et zy-va que je me cogne la tête contre le bureau au premier obstacle, et qu’un personnage débarque pour renverser la vapeur, cinquante fois par procès sans jamais de réelle subversion. Mais Ace Attorney, c’est aussi la science du rythme. Pas tant dans l’art de narrer — elle prend parfois son temps, c’est souvent le cas dans Chronicles — mais dans le pacte qu’elle entretient avec le joueur.
Un bon épisode de Phoenix Wright vous fait tout deviner une seconde avant que le jeu ne vous le dise explicitement. D’aucuns pourront lire un scénario parfois prévisible, car il joue sur les archétypes de personnages, et même les pas de côté sont transparents. Mais le jeu sait jouer sur une temporalité immédiate, et jongler avec les enjeux de long terme pour culminer, culminer, culminer. Choisir un coupable n’aura jamais été aussi bouleversant, même un peu plus que dans Danganronpa. Et moins connaître le genre aide à ignorer les clichés de scénario qui peuvent contribuer à deviner les choses trop vite et à ruiner le plaisir de joueur. Tout fan devrait pouvoir profiter de la Phoenix Wright expérience ; un problème, une connexion logique à faire, la tension qui monte, la musique s’emballe, l’espoir renaît, il est détruit, puis il renaît à nouveau. Le tout dans un son et lumière efficace.

Les personnages sont d’adorables zinzins

Vous souvenez-vous quand la saga Advance Wars s’est soudainement dotée d’atours maronnasses et sombres ? On ne jouait plus à Advance Wars, mais à un jeu de stratégie dévitalisé. C’est la même chose ici : il faut bien donner un peu de fun au droit, matière plus aride et bien moins logique qu’il n’y paraît – croyez-moi, je m’y suis frotté. Ici, tous les avocats ont figurativement des oreilles de lapin et un nez de clown. Vous, à la défense, voyez passer un tapis roulant de procureurs toujours plus jeunes et géniaux, qui ont obtenu leur diplôme dès la coupe du cordon ombilical. Les méchants mangent des cerveaux de bébés phoques pour le petit-déj’ et une malédiction empêche l’intégralité des témoins d’être des gens normaux et propres sur eux. Et encore, c’est partir du principe qu’il n’y aura que des humains appelés à la barre, mais c’est mal connaître cette mythologie, qui verra passer animaux, robots et défunts à la barre.
Cette bande de joyeux drilles, accusés, coupables, innocents, dommages collatéraux et crétins de passage, ont pour fonction minimale de divertir, avec leurs excellentes animations et chara design. Prêtez un œil attentif à ce dernier — c’est souvent là que sont semées les graines qui germeront à la toute fin du jeu. Et de temps en temps, les jeux sortent du cirque ambiant pour un revirement tonal d’autant plus efficace, et ça concerne généralement la peine de mort et ses « enjeux ». Le jeu se livre parfois à des saillies sombres et insoupçonnées, et on pensera notamment à l’histoire de l’adorable Athéna, qui est à l’origine d’une des images les plus perturbantes de la saga. Elle implique un sourire béant et de grands yeux vides.

La musique, pour souligner sans surligner

Enfin, que ne serait-un visual novel sans des thèmes musicaux de qualité ? Les talents ne manquent pas : Noriyuki Iwadare, Masakazu Sugimori, Akemi Kimura, Yasumasa Kitagawa, Hiromitsu Maeba. Tous ont eu la responsabilité d’un morceau de l’histoire, accompagné d’une commande pléthorique : trouver des thèmes pour les personnages, composer des fonds sonores qui savent à la fois rester discrets et se faire remarquer le moment venu, et marquer une empreinte dans une chronologie. À savoir trouver sa propre dérivation des moments iconiques du chemin de fer : un thème « objection », un thème « interrogatoire », puis sa version allegro quand la sauce monte. Rien que ce dernier constitue une suite iconique, comme l’on peut identifier un Sonic à son jingle d’invincibilité. Variés, épiques, low-fi, ils accompagnent l’action et font partie de ce grand tout qui rend certains passages inoubliables. L’histoire demeure, le son & lumière accompagnent !
En bref : formulé, peut-être plus appréciable quand on est plus jeune ou moins habitués à cette forme de fiction, les jeux Phoenix Wright se grignotent sans fin. Parfaits objets « de lit » avant le dodo, ils se dévorent comme une bonne saga de pulps, mais où tous les personnages seraient des juristes zinzins et des témoins maboules. Calibrée pour être satisfaisante, accessible quand la langue n’est pas une barrière, une kilotonne de fiction vous attend.
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