Bike
"Mon histoire est déjà arrivée à beaucoup d’autres sportifs professionnels. Du jour au lendemain, je suis passé de pilote officiel dans une équipe de niveau mondial à rider anonyme. Je me suis retrouvé sans contrat, sans argent, sans aides techniques et sans soutien humain. Il a fallu prendre la décision de continuer en tant que pilote privé ou non. J’ai décidé de m’accrocher car le VTT est ma passion et je ne voulais pas arrêter. Mais je savais que la partie n’allait pas être facile…"
Fin 2019, alors qu’il termine la saison des Enduro World Series à la 20ème place du général, Thomas Lapeyrie apprend qu’il n’est pas reconduit au sein du team Orbea pour 2020. Impossible de se retourner à une période de l’année où tous les contrats sont bouclés dans les autres écuries. Le Français va donc continuer en tant que pilote privé. L’intersaison va être chargée entre recherche de sponsors, lancement d’une cagnotte, tournage d'une vidéo pour faire connaître son projet, montage du vélo et organisation du planning pour la prochaine saison.
La quête d’un vélo complet
C’est à ces "privateers" que la série "On Track" dévoilée sur Red Bull TV a consacré un épisode lors de la cinquième saison (voir ci-dessous). La plupart de ces riders se rendent sur les courses par leurs propres moyens, réparent eux-mêmes leur vélo et s’entraînent quand ils le peuvent entre deux e-mails envoyés aux marques pour obtenir ce que l’on appelle des "dotations", c’est-à-dire du matériel ou des équipements qu’ils vont recevoir gratuitement. "Entre décembre et février, j’ai cherché à avoir du matos" explique Thomas Lapeyrie. "TribeSportGroup (l’une des plus grosses sociétés de distributeurs de produits VTT en France) m’a aidé en me donnant deux cadres. C’était déjà énorme. Restait à trouver les équipements autour du vélo. En février, mon bike était complet."
Engagé en Coupe du Monde de descente depuis cinq ans maintenant avec des résultats qui flirtent autour de la soixantième place, Thomas Guibal est lui aussi un rider privé qui doit chaque année renouveler tous ses sponsors. "Le cadre de mon vélo m’est donné via un contrat que j’ai avec Scott France et le magasin de vélo Ubaye Sports à Barcelonnette où je suis basé" précise le rider de 26 ans. "Ensuite, j’ai d’autres contrats matériels avec Fox pour la tenue, Schwalbe pour les pneus, Rotor pour les pédaliers ou encore Smith pour l’optique. Ce sont ces contrats privés qui me permettent de ne rien payer sur le vélo. Quand tu sais comment les pistes de Coupe de Monde sont exigeantes pour le matériel et pour le corps, c’est essentiel d’être bien équipé pour la saison."
"Entre 10 000 et 15 000 euros pour une saison complète"
Une fois en possession du matériel et de l’équipement, les riders privés doivent financer la saison afin d’assurer le coût des déplacements, de l’hébergement et des éventuelles personnes qui les accompagnent. "Pour obtenir le soutien financier dont j’avais besoin, j’ai créé le "Rider 404". Je me suis servi de ce support pour ma cagnotte qui se rapprochait d’un deal de sponsoring. Ça a vraiment bien marché car j’ai pu récupérer 17 000 euros." Une jolie somme que tous les riders privés sont loin de pouvoir engranger sur leur seul nom. Pour la plupart, c’est l’apport de la famille, de sponsors privés ou de mécènes qui financent la saison.
"Quand je suis devenue pilote privée après avoir passé deux ans au sein d’un team, j’ai monté une association avec mes parents pour m’aider à lever des fonds" explique Flora Lesoin qui roule au niveau international depuis ses premières années en juniors et en est actuellement à sa troisième année élites. "Si la marque Kenny me donne mes tenues, ce sont surtout mes parents et moi-même qui apportons le financement. Sur une saison avec quelques Coupes du Monde, le budget tourne autour de 10 000 euros. Et encore, je me déplace en camping-car".
Un chiffre confirmé par Thomas Guibal. "Avec 10 000 euros au départ, ma saison tient la route. Mais il faut savoir que peu de riders privés se déplacent sur les étapes nord-américaines car le coût est trop important. Pour financer tout ça, j’ai deux contrats principaux avec la station de Pra-Loup et avec le Département des Alpes-de-Haute-Provence. Je profite aussi du soutien de mécènes privés qui font de la défiscalisation via la Fondation du Sport Français. Mais je ne me considère pas comme professionnel à 100% étant donné que je ne peux pas vivre uniquement grâce au VTT."
Concilier travail, études et VTT
Quand le budget est trop serré pour se consacrer pleinement au VTT, les riders privés doivent travailler en dehors des courses. "L’hiver, je bosse comme moniteur de ski à Val d’Isère. Entre fin octobre et mi-avril, je ne touche donc pas mon vélo, ce qui me pénalise en termes de performance sur le bike" abonde Thomas Guibal qui a par ailleurs terminé ses études l’année dernière. "J’ai un Master 2 en science économique. J’ai pu poursuivre mes études à distance en tant que sportif de haut niveau." Autant dire que pour ces étudiants/riders, le programme est chargé sur l’année.
"Sur ma première année en élites, j’ai fait de bons résultats et ensuite, mes études ont commencé" ajoute Flora Lesoin. "C’est devenu plus dur de poursuivre au niveau international. J’ai un peu décroché et la saison prochaine, j’essaierai de me relancer en enduro. Je suis toujours étudiante en première année de Masters Business du Sport et en alternance dans une entreprise à côté du Mont Ventoux. J’ai le statut d’athlète de haut niveau, ce qui me permet de mieux concilier ces deux vies, mais ce n’est pas évident de tout gérer. Je m’adapte, je commence plus tôt le matin pour pouvoir rouler ensuite en rentrant du boulot."
Sur place, en mode van life
Lors des compétitions, les riders privés sont relégués derrière les grosses structures des teams officiels. "Sur la coupe du monde de Lousã au Portugal, je n’avais pas de mécano ni de staff pour la logistique" précise Thomas Guibal. "J’étais avec ma petite sœur qui m’accompagnait au cas où il m’arrive un truc. Sinon, je me débrouillais seul. Comme je ne suis pas excellent mécano, c’était un peu la galère. Et sachant que seuls les 60 meilleurs des qualifications vont en finale, il faut vraiment être à fond car 95% des riders qui composent ce top 60 sont des pilotes de structures officielles".
"Non seulement la problématique financière est énorme mais elle vient s’ajouter à la problématique humaine" souligne Thomas Lapeyrie. "Tu es seul, tu n’as plus personne pour avoir un feedback sur ton matériel ou tes entraînements. Ça, c’est difficile. Quand j’étais dans un team, j’étais très pointilleux. Là, j’ai fait les Enduro World Series en mode van life. Je bossais sur mon vélo jusqu’à 23 heures le soir, du coup, j’étais moins concentré sur ma course le lendemain. D’ailleurs je ne m’entraîne pas autant que lorsque j’étais dans une structure officielle. La performance est un peu mise de côté."
"Sur les courses, on prend le camping-car, on se déplace en famille car mes frères font du cross-country et mon père s’occupe de la mécanique" ajoute de son côté Flora Lesoin. "On est complètement autonomes. Le problème, c’est qu’on doit se garer loin du paddock sur certaines épreuves comme Leogang en Autriche. À Fort William en Ecosse, si tu veux faire venir ton entraîneur et ton mécanicien avec toi sur la remontée mécanique, il y en a un des deux qui n’aura pas de Pass. Il ne rentrera même pas dans les paddocks ou les remontées mécaniques. Ou alors il faudra qu’il paye."
La passion avant tout
"Même si c’est compliqué d’être rider privé, on vit quand même en partie de notre passion et ça, ce n’est pas rien" reconnait Thomas Guibal. "J’ai une bonne relation de confiance avec mes partenaires qui regardent davantage mon travail de communicant que mes résultats. Les objectifs sportifs, c’est moi qui me les fixe. Et même si je ne serai jamais champion du monde, gagner une course UCI Classe 1 comme j’ai pu le faire en juillet en Bulgarie apporte une belle satisfaction. En valeur pure, un top 40 en coupe du monde vaudra peut-être plus que ça, mais en termes de retombées médiatiques, ma victoire en Bulgarie a eu un impact beaucoup plus important."
"Depuis que je suis rider privé, je ne fais peut-être plus de top 10, mais ça m’a permis de m’organiser comme je l’entends" explique Thomas Lapeyrie. "Quand tu es pro dans une grosse équipe, tu as l’obligation de respecter un planning. Là, j’ai eu la possibilité de participer à d’autres compétitions en enduro et en DH. " Preuve vivante qu’on peut trouver son bonheur en dehors des teams pros, le rider d’Annecy repart pour un tour en 2021 en continuant à développer la marque Rider 404. "Sur le circuit international, il y a une quarantaine de riders qui font partie des teams officiels sur 1000 ou 2000 participants. Aujourd’hui, je suis content d’avoir trouvé ma voie auprès de tous ces riders privés".