Gaming
En 2019, Pokémon a fêté son vingtième anniversaire en France. La franchise la plus rentable de tous les temps vient tout juste de livrer sa huitième génération de créatures, dans ses premiers jeux de la série principale sur console de salon : Pokémon Épée et Pokémon Bouclier.
Si ce succès et cette longévité ont pu atteindre des sommets, c’est en particulier grâce à la communauté hyper créative et hyper active qui s’est appropriée la série. On peut alors se poser cette question : qu’apporte t-elle à Pokémon, et qu’est-ce que Pokémon lui apporte ? Retour sur plus de vingt ans d’amour.
Une communauté qui évolue
Le mastodonte Pokémon renverse tout sur les chemins qu’il emprunte. Du jeu de cartes à collectionner au dessin animé en passant par les produits dérivés, c’est un succès qui n’est, bien entendu, jamais à prouver. Et pour cause, les clients sont fidèles chez Pokémon, ce qui rend tout de même la relation avec les concernés un peu compliquée.
Néanmoins, cette relation n’est pas à sens unique, et si la communauté peut sembler dure (souvent à juste titre !), elle est également très investie dans la vie de l’univers qu’elle apprécie tant. En France particulièrement, la licence ne reste pas de marbre face à cet engouement, et va jusqu’à le mettre sous les projecteurs pour faire la promotion de certains jeux.
Du simple fan-art au fansite en passant par la musique pour arriver jusqu’aux conventions organisées par des accros de la PokéBall, la fougue des groupies de Pikachu surprend toujours. Et encore plus depuis que ceux qui sont nés avec Pokémon ont atteint l’âge adulte, car dès 1999, la première communauté Pokémon française fait son apparition sur internet.
PokéLord est la Pangée de ce qui deviendra le “PokéWeb”, terme utilisé pour décrire l’ensemble des sites traitant de l’actualité de Pokémon sur la toile. Avec la démocratisation d’internet dans les foyers et le succès grandissant de la licence, la fréquentation de PokéLord se fait de plus en plus importante, et d’autres sites font leur apparition au fil des années. PokéLord devient Pokémon France en 2005. Aux côtés de Pokébip, né en 2003, et de Pokémon Trash, arrivé en 2006, il constitue le noyau dur de la communauté Pokémon en France. Les lignes éditoriales étant différentes, en particulier du côté de “Trash”, plus provocateur sous couvert d’être adressé “aux grands”, les rivalités se font ressentir, et internet oblige, le moindre sujet divise.
Des dizaines de sites actifs traitent tant bien que mal l’actualité de la licence, mais servent surtout à mettre en avant la créativité de leurs membres. Les systèmes de galerie et de publications de fanfic de Pokébip permettent à toutes et tous de laisser libre cours à leur créativité. Poésie et pixel-art côtoient nouvelles et dessin traditionnel. À ce jour, on compte près de 88 000 fan-arts et quasiment 20 000 chapitres de fan-fictions postés sur ce site. Et comme le veut l’époque, les chats et autres forums font également fureur. Et forcément, les premières “IRL” vont pointer le bout de leur nez.
Peu à peu, la toile ne suffit plus, et Pokébip commence à organiser ses “Pokémon in Paris” à partir de 2006. L’association Neokan, quant à elle, fait naître les “Pokémon Party” dès 2011, et les évènements liés à Pokémon se multiplient dans la capitale. La motivation des organisateurs donne lieu à des projets toujours plus fous, où les rêves de beaucoup se concrétisent, par exemple en 2014 grâce à l’un des plus gros évènements de fans de l’histoire de la licence. Les communautés travaillent alors d’arrache-pied et mettent en place le Pokémon Day, convention d’une journée où les fans ont pu se rendre pour partager leur amour de la licence aux Salons Vianey de Paris, en partenariat avec Nintendo, qui a fini par rassembler plus de 4 000 personnes suite à l’initiative de quelques amoureux de la licence.
Fans de poche
Si la communauté de Pokémon est aussi active, c’est aussi grâce aux belles valeurs que les jeux et l’anime cherchent à transmettre. Les échanges, l'entraide, les combats d’animaux… L’interaction entre les joueurs étant au coeur de la progression dans les jeux, le câble link était devenu le Saint Graal de la cour de récré dès l’arrivée de Pokémon Rouge et Bleu en France. Devenir le meilleur dresseur, c’était une chose. Mais le slogan de la série, c’était “Attrapez-les tous !”, et pour ça, il fallait avoir un copain avec la version complémentaire. Les 150 Pokémon nécessaires à l’obtention du diplôme du Professeur Chen n’étaient pas tous simples à avoir, et on ne s’imaginait certainement pas en découvrir 740 de plus sur les vingt années à venir.
Avec Pokémon Or et Argent, une centaine de nouvelles créatures pointe le bout de son nez, tout en rajoutant une couleur alternative pour chaque espèce du bestiaire, les fameux Pokémon chromatiques, dont la chance d’apparition est de 1/8192. En dehors du célèbre Leviator Rouge du Lac Colère, la présence de ces Pokémon brillants est presque une légende. L’anime relance lui aussi le sujet lorsque Sacha capture un Noarfang unique en son genre. Chez les collectionneurs, les “Shiny Hunters” se spécialisent dans la recherche de ces spécimens, et forment une communauté parfois intimidante composée de joueurs qui passent des dizaines d’heures à éteindre et rallumer leur console en boucle dans l’espoir d’obtenir un Ho-Oh doré.
Pour compléter son PokéDex, il fallait également trouver des Pokémon impossibles à avoir en jouant normalement. Bien évidemment, le petit malin qui s’était fourni un Action Replay et qui se vantait d’avoir Mew est un cas qui sera ici ignoré. Mais alors, comment est-ce qu’on faisait ? Certains vous disaient d’aller pousser un camion à Carmin-sur-Mer, tandis que d’autres vous conseillaient de vous armer de patience pour affronter la ligue Pokémon une centaine de fois avec une équipe de Magicarpe. L’absence d’informations officielles rendait le bouche-à-oreille nécessaire, et les légendes urbaines concernant Kanto ont marqué les esprits, à tel point que certains joueurs continuent certainement à appuyer sur “Bas” et “B” lorsqu’ils lancent une PokéBall.
Finalement, c’est grâce à des distributions qu’on pourra obtenir des Pokémon comme Mew et Celebi. Les premiers Mew officiels ont été distribués à l’aide d’un concours du magazine CoroCoro Comics. Près de 80 000 participants ont tenté leur chance, mais seulement 20 ont été sélectionnés. Les occasions d’obtenir Mew, ainsi qu’un Pikachu pouvant utiliser l’attaque Surf (ce qui débloquait un mini-jeu dans la version Jaune) se multiplièrent, au travers de salons de jeux vidéo et d’autres magazines. Des objets déclenchant des événements spéciaux et des Pokémon ont fini par être distribués aux quatre coins du monde. Les fans se regroupaient dans les Toys “R” Us dans l’espoir d’obtenir la pièce manquante à leur PokéDex, en parallèle des rencontres déjà organisées sur les petits sites internet qui ne cessaient de grandir.
Déjà là, deux catégories de joueurs se démarquaient : les bons élèves, qui remplissaient leur PokéDex soigneusement, et les têtes brûlées, dont l’objectif - sans doute à l’image de Sacha - était d’être le meilleur dresseur.
Et pour devenir maître Pokémon, c’étaient les combats qu’il fallait maîtriser. Là encore, les compétitions faisaient rage, et même si les possibilités en matière de stratégie étaient très limitées sur les premières versions, certains joueurs des plus assidus se mirent à optimiser leur équipe. Au fur et à mesure des jeux, les mécaniques se complexifient. EVs, IVs et autres termes techniques commencent à envahir les discussions autour du jeu.
Jouer, c’est bien gentil, mais pour être stratège, on ne s’amuse plus. Il faut faire de l’élevage, et se débrouiller pour que son Pokémon ait des statistiques de base parfaites. Il faut ensuite lui faire combattre les bons Pokémon afin qu’il obtienne des points dans les “stats” souhaitées…
L’entraînement d’un Pokémon prenait plusieurs jours, et la constitution d’une équipe entière demandait finalement bien plus d’investissement que la collection. De ces mécaniques est née la communauté un peu plus intimidante des “stratèges”. Pouvant sembler peu accueillante, la faute à ses nombreuses mécaniques et termes techniques effrayants, ses membres font tout de même partie des plus engagés lorsqu’un nouveau jeu sort.
La facette la plus visible de la stratégie au sein de la communauté, c’est la Smogon University. Les stratèges les plus acharnés travaillent à établir des tier-list et des règles pour les tournois. Bien entendu, rien de tout cela n’est officiel, mais la parole des grands sages de Smogon est respectée, et ce, à raison. La stratégie c’est sérieux, et les règles des tournois organisés par Nintendo ne sont pas toujours les plus appréciées. Depuis plus de 15 ans maintenant, Smogon apprend à jouer aux néophytes, organise des tournois réguliers et fait en sorte de mettre des règles en place afin d’équilibrer le plus possible un jeu dans lequel des créatures aux stats complètement absurdes font fréquemment apparition.
Bien entendu, des solutions plus séduisantes que l’élevage intensif existent désormais pour jouer à Pokémon à haut niveau. La plus connue aujourd’hui, c’est Pokémon Showdown, un simulateur accessible à tous permettant de créer son équipe en partant de zéro, ou avec une équipe aléatoire. Il est possible d’y jouer avec les règles de n’importe quelle génération, et les français ont leur propre salon très actif où les passionnés de stratégie se retrouvent régulièrement. Un éditeur d’équipe étant plus pratique que les méthodes traditionnelles d’entraînement, c’est une solution souvent privilégiée pour faire quelques parties rapides, ou simplement apprendre les ficelles du métier de stratège.
Pokémon organise bien évidemment des tournois officiels régulièrement, ainsi qu’un championnat du monde chaque année. Et comme chaque compétition importante le souhaite, l’argent est mis sur la table. En 2019, c’est 500 000$ de gains qui ont été distribués pour les plus hauts classés des trois tournois du Championnat du Monde. La série principale, Pokkén Tournament DX, ainsi que le jeu de cartes, étaient tous sur le devant de la scène, mais c’est ce dernier qui rapportait le plus d’argent au gagnant. Être le meilleur joueur de cartes, c’est repartir avec 25 000 $ de récompenses, contre 10 000 pour les meilleurs dresseurs de chaque catégorie (Junior, Senior et Masters) sur le jeu vidéo. Dans les prix, Pokémon promet également une bourse d’études, des voyages, des cartes Pokémon, et bien entendu, du cash. La popularité de ces tournois n’arrive pas à la cheville des autres tournois esport qui remplissent des stades, mais les fans de la licence y sont toujours présents, et les lieux choisis pour leur déroulement toujours plus attractifs. Être invité à Hawaï pour montrer son équipe au monde entier, c’est tout de même pas mal.
Cependant, chez Game Freak, qui développe la série principale, des efforts sont faits pour pousser les joueurs à interagir toujours plus entre eux, et à explorer l’aspect stratégique de la licence. Le célèbre câble link a fini par laisser sa place à l’Adaptateur Sans Fil GameBoy Advance à l’occasion de la sortie des versions Rouge Feu et Vert Feuille, ce qui permettait alors de faire des échanges, jouer à des mini-jeux et combattre sans s’encombrer d’un câble capricieux. Mais ce sont surtout Pokémon Diamant et Perle qui ont changé la façade de la communication entre les joueurs. La DS étant munie d’une carte WiFi, les échanges et les combats allaient dorénavant se faire aux quatre coins du globe.
On parle là d’une véritable révolution pour les joueurs. Plus besoin d’avoir des copains avec une autre version. La Global Trade Station permettait à tout le monde de déposer un Pokémon pour en obtenir un autre. Les forums et sites spécialisés regagnèrent en popularité très rapidement, se transformant en véritable marché ambulant où propositions d’échange et provocations en duel se côtoyaient. Lorsque Pokémon Noir et Blanc arrivent en 2010, le Pokémon Global Link fait son entrée. Plus poussé que la GTS, le PGL permettait d’avoir un système de rang sur les combats en ligne, d’accéder à des stats en temps réel concernant les différentes interactions en ligne, et bien plus. Les jeux de la cinquième génération avaient introduit le concept de Dream World, qui permettait d’obtenir des Pokémon introuvables dans la région d’Unys. Le site web officiel du service proposait quant à lui la possibilité de jouer à des mini-jeux offrant des récompenses sur nos cartouches. Enfin, le Heylink permettait de visiter le monde des autres joueurs afin de remplir des missions avec un ami.
La sixième génération introduit quant à elle le système d’échange miracle, où chaque joueur participant envoie un Pokémon, et en reçoit un autre au hasard. Par la suite, le PGL est resté le service en ligne par défaut des jeux avant la sortie de Pokémon Épée et Bouclier. Par ailleurs, la fermeture des services est prévue pour le 24 février 2020, date à partir de laquelle les services exclusifs au Global Link ne seront plus accessibles sur les jeux de la septième génération, derniers jeux où le PGL est encore actif.
Pour la huitième génération, le système de GTS est abandonné. Désormais, les échanges se font entre joueurs à l’aide d’un système de code. Les échanges miracles sont toujours d’actualité, mais bon nombre d’options ont laissé place aux nouveautés propres à la région de Galar.
Les “raids” poussent les joueurs à s’entraider pour battre des Pokémon rares et surpuissants dans des affrontements titanesques. On peut également échanger ses cartes de dresseur, se rencontrer dans les Terres Sauvages, et, bien entendu, combattre quand on le souhaite. Le nombre de Pokémon nécessaires étant cette fois-ci moins élevé pour compléter son PokéDex, la nécessité des options proposées par la GTS est moindre, bien que tous les joueurs ne réagissent pas de façon positive à ces changements.
En effet, on a beau parler d’une communauté passionnée, elle n’en reste pas moins critique, n’hésitant pas à tout faire pour se faire entendre lorsque ses attentes ne sont pas prises en compte. Et cela donne lieu à des situation délicates, voire ridicules. Lorsque l’annonce de l’absence d’une bonne partie des Pokémon existants a été faite pour Pokémon Épée et Bouclier, des mouvements de protestation sont nés sur la toile. Le hashtag #BringBackNationalDex est apparu sous chaque message concernant le jeu sur les réseaux sociaux ou sur YouTube. Malheureusement, les débordements sont vite arrivés, et certains sont allés jusqu’à harceler les développeurs en charge de ces nouvelles versions. Lorsque les premières copies du jeu ont été distribuées, c’est le hashtag #GameFreakLied qui apparaît dans les tendances, dans le but de relayer les plaintes des joueurs. Cela a suffi à pousser The Pokémon Company International à annuler les évènements de lancement du jeu au Japon.
Comme chaque communauté, Pokémon divise, et même si l’on a tendance à mettre les fans les plus virulents et les plus bruyants en avant, oublier les autres serait une erreur. Les millions de fan-art, les sites web bénévoles et les évènements organisés par les fans pour les fans sont ce qui donne tant de force à la licence. Et lorsqu’on cherche à mettre l’échange au coeur de ses jeux, permettre au plus grand nombre d’être impliqué dans ces interactions, c’est important. De ce côté là, rien à redire, les mécaniques d’échange sont toujours aussi simples et la stratégie est rendue plus accessible grâce à de nouveaux systèmes permettant d’entraîner ses Pokémon de façon plus ludique, sans y passer des semaines.
Sans surprise, les derniers opus ont éclaté les records de vente sur Switch (six millions de copies écoulées la première semaine), et on peut affirmer sans trop se mouiller que Pikachu et ses adorateurs ont encore de beaux jours devant eux.