Visite guidée de la scène rap d'Évry qui est l'un des plus gros viviers du rap français avec des rappeurs comme Niska, Alkpote, Koba laD...
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Musique

La scène rap d'Évry en 10 artistes

Niska, Alkpote, Koba laD... visite guidée d'un des plus gros viviers du rap français.
Écrit par Genono
Temps de lecture estimé : 13 minutesPublié le
Ville d’origine de certains des artistes les plus bankables du moment (Niska, Koba LaD, Zola), Évry est l’un des plus gros viviers historiques du rap français. La réussite actuelle de ses rappeurs, spectaculaire voire démesurée, contraste avec les difficultés vécues par la génération maudite de la deuxième moitié des années 2000. À l’époque, toute une série de noms se démarque, avec une esthétique toujours très marquée et un niveau technique au-dessus de la moyenne, mais aucun n’explose définitivement. Quelques-uns des plus gros potentiels qu’ait connu le rap français passent alors à côté d’une grande carrière.
Moins unie que la très familiale scène de Corbeil-Essonnes, plus dispersée que celle de Sevran, moins homogène que Marseille sur le plan des sonorités, Évry reste insuffisamment considérée vis à vis des autres grandes scènes locales françaises. La percée conjointe de toute l’équipe du désormais fameux Bâtiment 7 fait aujourd’hui office de potentiel détonateur, la prophétie énoncée par l’Évryen Zekwe en 2015 étant enfin sur le point de se réaliser : « suffit qu’un seul perce donc on attaque à dix-mille comme les spermatos sur l’ovaire ». Suivez le guide !

Niska, bigger than rap

Lorsque Niska apparaît pour la première fois sur les écrans au sein du groupe Mineurs Enragés il y a un peu moins de dix ans, rien ne prédestine ce gamin à la voix grave et éraillée à devenir l’un des principaux auteurs de tubes en France. Son évolution spectaculaire, tant sur le plan artistique que médiatique, est un exemple de cohérence : sans jamais délaisser sa personnalité et son background de véritable charognard, il gravit les échelons un à un sans brûler aucune étape – là où le modèle dominant est celui d’une explosion brutale suite à un buzz ou un tube.
Avec une décennie de recul, ce rythme très progressif apparaît comme un apprentissage nécessaire, sans quoi Niska n’aurait pu s’imposer sur la durée et accumuler, année après année, les certifications en or, platine et diamant. Talent brut mais encore brouillon quand il signe en grandes pompes chez Barclay en mai 2015, il remercie peut-être aujourd’hui sa destinée de n’avoir rencontré qu’un succès relatif à l’époque : le démarrage aura certes été plus long, mais surtout plus définitif.
En octobre 2019, quelques semaines après la sortie de son troisième album studio, les marqueurs de réussite accumulés par Niska sont tellement nombreux qu’il devient difficile de choisir lequel est le plus pertinent pour définir son statut bigger than rap : l’aura internationale, marquée par ses collaborations avec Diplo, Quavo, ou Sidiki Diabaté. L’appeal marketing, qui a abouti à des collaborations avec Nike et l’équipe de France de football. Ou encore ses chiffres démesurés, qu’il s’agisse de ventes d’albums (500.000 exemplaires pour « Commando ») ou de compteurs Youtube (1,5 milliard de vues sur sa chaine, dont 300 millions pour le seul clip de « Réseaux »).
Malgré cette dimension commune à seulement une petite poignée de rappeurs en France, l’ancrage de Niska à Évry reste très concret, à l'image du restaurant ouvert par le rappeur place Pierre Mendès France, un coin longtemps privé de ce type d’activité.

Koba LaD, la nouvelle star

Au sein d’une scène rap français de plus en plus policée, où la communication des rappeurs est gérée et balisée par des équipes entières, la spontanéité de Koba LaD en interview a fait l’effet d’un vent de fraîcheur et contribué à renforcer ultérieurement sa côte de sympathie. Mal vue par sa maison de disque en premier lieu, les répliques parfois très directes du rappeur ont pris une dimension virale, démontrant qu’une bonne dose de naturel sans filtre peut s’avérer bien plus efficace qu’une campagne de communication huilée à la virgule près. Si certaines de ses sorties ont beaucoup fait parler (le désormais fameux « c’est qui IAM ? » lâché dans Rap Jeu), on remarque que la culture musicale de Koba est très générationnelle, et surtout très locale.
S’il ne connaît pas IAM, il a en revanche poncé les discographies des différents groupes locaux, qu’ils soient d’Évry, de Grigny, de Corbeil ou autre, allant dernièrement jusqu’à poser une colle aux animateurs de Skyrock en citant La Comera, groupe grignois mythique resté malheureusement cantonné à une reconnaissance locale.
L’aspect très spontané de la personnalité de Koba LaD contraste cependant avec sa musique, suffisamment cadrée pour apparaître comme un produit définitif, là où son jeune âge et sa marge de progression pourraient laisser place à des albums plus instinctifs et potentiellement désordonnés sans que cela ne soit dommageable. Koba était cependant taillé pour être une star, et le temps de l’expérimentation est depuis longtemps révolu.

Alkpote, le survivant

L’histoire de la littérature, de la mythologie et du cinéma regorge de personnages revenus de l’enfer, transcendant la mort pour terminer leur mission parmi les vivants, de façon directe ou métaphorique. Le monde du rap français n’échappe pas à la règle : né au sein d’une génération maudite, mort de sa propre main, il vit une véritable résurrection depuis quelques années.
Principal représentant de la scène évryenne de la deuxième moitié des années 2000, il se heurte à l’époque au même plafond de verre que ses comparses : son public l’adule mais consomme peu, et ses textes trop crus lui ferment les portes des radios nationales et des gros médias. Il subit alors de plein fouet la crise de l’industrie du disque, et malgré un succès critique indéniable, sombre petit à petit dans le gouffre. Au bout du voyage, il finit par se décider à mettre un terme à sa carrière, crachant dans un ultime râle une mixtape (« L’Orgasmixtape », 2014) et, annonce-t-il, un dernier album (« La dernière valse »), jamais sorti.
C’est en abandonnant tout espoir de carrière que l’autoproclamé « Empereur de la Crasserie » touche finalement la grâce : conservant ses acquis techniques et son univers haut en couleurs, il se met à jour et change progressivement de statut. Source d’inspiration assumée pour des artistes majeurs de la nouvelle génération (Sch, Freeze Corleone, Vald, Lorenzo, Nekfeu), il est devenu la coqueluche des festivals et a surtout conquis un auditorat plus jeune, fasciné par la démesure du personnage.
« Survivant de l’enfer » comme il le clame dans l’album « Sadisme et Perversion », Alkpote est aujourd’hui l’une des très rares rappeurs français à rester actuel tout en s’appuyant sur un statut de légende vivante. Signé chez Sony une douzaine d’années après son premier projet officiel, il est aujourd’hui la preuve que la persévérance finit toujours par payer.

Shotas, la violence de la nouvelle génération

Le rap français a construit l’essentiel de son background cinématographique autour de films américains mythiques (« Scarface », « Les Affranchis », « Menace II Society »), mais quelques artistes ont su faire entrer dans leurs univers des références importantes à des scènes moins populaires chez nous : Alpha 5.20 avec le Japon (Takeshi Kitano), Seth Gueko avec la Serbie (« Serbian Movie »), mais aussi Shotas, qui tire son pseudonyme d’un film jamaïcain du même nom.
Comme beaucoup d’autres scénarios du même genre, il raconte l’ascension de deux jeunes désoeuvrés décidés à se lancer dans le trafic de drogue à grande échelle. Évidemment, Shotas n’a rien d’une simple success-story, et sans être un chef d’oeuvre, il aura au moins marqué les esprits de la jeune génération du Bat.7, en partie à cause de la violence de certains de ses protagonistes – le personnage de Mad Max, qui compte ses victimes en écrivant leur nombre avec du sang. À tout juste 18 ans, Shotas (avec un seul « T »), cousin de Skaodi et frère de Dalsim (Mafia Spartiate) a donc choisi de s'inscrire dans l’imagerie brutale du film.

Bolemvn, de la douceur dans un quartier de brutes

La réussite de la scène rap d’Évry est telle qu’on en vient à catégoriser les rappeurs locaux en fonction de leur quartier d’origine : Niska au Champtier-du-coq, Alkpote aux Pyramides, Koba LaD, Bolemvn et consorts au Parc aux Lièvres. Victime de son propre succès, ce dernier, et plus précisément le désormais fameux « Bâtiment 7 » est de plus en plus l’objet du regard des curieux. Ces derniers n’hésitent plus à venir voir de plus près le terrain de jeu de leurs rappeurs préférés, quitte à se montrer suspects dans leurs comportements, en prenant en photo les bâtiments comme le feraient les touristes à la Tour Eiffel, par exemple.
Évidemment, si vous ne voulez pas passer pour un bleu en civil ou tout autre profil malvenu au beau milieu d’un quartier sensible, évitez ce genre de choses : même les rappeurs au profil plutôt doux sur la forme, comme Bolemvn, gardent un fond dur. Derrière un style plus chanté et plus ouvert que ses comparses évryens, il rappelle ainsi à longueur de chansons qu’il « a connu les bagarres, les descentes à minuit, grosse équipe qui t'attend déter' à la sortie ». Attention tout de même à ne pas le cataloguer comme « le chanteur street du 91 », puisque Bolemvn a déjà prouvé à plusieurs reprises qu’il était capable de sortir de sa zone de confort et de produire des textes moins marqués par la vie du hood, à l’image de « Quelle Erreur » en featuring avec Moon’A.

Zola, la jeunesse au pouvoir

Entre les Pyramides, le Bat.7 et le Champtier-du-coq, on aurait tendance à croire qu’Évry n’est qu’une immense cité où les bâtiments s’entassent à perte de vue, d’autant que les rappeurs ont parfois tendance à insister sur la dangerosité présumée de leur zone d’origine. De ce point de vue, Zola est parfaitement honnête et n’hésite pas à rappeler en interview que le Parc aux Biches, d’où il vient, est plutôt « tranquille, pas un quartier chaud du tout. Il y a beaucoup de retraités, des travailleurs, des couples avec des enfants … c’est très résidentiel ».
S’il n’a pas passé toute sa vie dans le 91, le rappeur est aujourd’hui clairement affilié à la scène locale, ce qui crée quelques tensions, notamment avec Koba LaD, dont la tendance à lâcher spontanément ce qu’il pense sans trop de calculs a alimenté les rumeurs de beef ces derniers mois.

Ol Kainry, poulet-champagne et popotins

Dans la longue liste des origines farfelues de pseudonymes de rappeurs, Ol Kainry tient le haut du pavé : toujours très inspiré par la culture américaine et en particulier les styles vestimentaires popularisés par le rap US, il se faisait alpaguer, très jeune, sur le mode « Oh ! L’cainri ! ». L’expression est restée, et le nom d’Ol Kainry s’impose finalement comme l’un des plus cohérents du circuit, tant il représente en seulement deux syllabes l’artiste et son univers.
Dans sa carrière, le rappeur aura tout connu : les premiers textes écrits en prison, les débuts prometteurs, le succès, avec notamment l’aventure de groupe Factor X, les projets communs (Dany Dan, Jango Jack), le succès critique (« Iron Mic 2.0 »), le redimensionnement, avec une ligne de conduite qui n’a jamais bougé d’un iota. Ol Kainry se fait plaisir en studio ou face à la caméra, accepte son statut sans trop se poser de questions, et reste productif en toutes circonstances.
Entre la polémique Louboutin, le titre « Nègre en Selle » en référence au « Django » de Tarantino, ou encore ses multiples hommages au poulet ou à la culture manga, Ol Kainry a construit au fil des années l’un des univers les plus visuels du rap français. On garde notamment en mémoire sa promo intense pour l’album « Soyons Fous », quand il demandait à tous ses fans d’aller acheter le disque en peignoir et de se filmer, installant une imagerie sur la thématique « pavanons-nous et champagnons ».

Mafia Spartiate, l’union Évry-Grigny

Voisines et forcément liées, les communes d’Evry et Grigny se sont imposées comme deux des scènes historiques les plus productives de l’Essonne. Quand « vry a fini par s’imposer sur l’échiquier national avec les explosions successives de Niska et Koba LaD, et dans une moindre mesure l’appeal médiatique d’Alkpote, la scène de Grigny attend toujours le moment où le monde regardera dans sa direction. Des années après les fastes de sa génération maudite, celle de La Comera, LMC Click, Myssa et consorts, Grigny mise donc sur sa nouvelle génération, et pourquoi pas sur son alliance avec Évry.
Les deux scènes ont d’ailleurs toujours été imbriquées : l’ Évryen Alkpote est aujourd’hui installé à Grigny et Ol Kainry a toujours semblé plus grignois qu’un boug de la Grande Borne. Aujourd’hui, c’est la Mafia Spartiate qui représente cette jonction entre les deux villes, si bien qu’une certaine confusion règne au sujet de la localisation exacte du groupe. Affilié à l’inévitable Bat.7 du Parc aux Lièvres, le duo Dalsim-Desko représente le renouveau du 91 et en particulier de toute la scène trap.

Disiz, la première percée

Longtemps resté le seul représentant de la scène rap d’Évry aux yeux du grand public, Disiz aura passé l’essentiel de sa carrière à se chercher, construisant quasiment malgré lui l’une des carrières les plus irrégulières qu’ait connu le 91.
Étoile montante, star déchue, rappeur has-been, ex-rappeur converti au pop-rock à tendance electro, vétéran respecté : il aura, au cours de sa grosse vingtaine d’années d’activités, occupé tous les statuts possibles, connu les fastes et les affres de la célébrité et de la richesse, expérimenté sur le plan artistique, et traversé quelques polémiques. Toujours actif, il a le mérite de continuer à s’aventurer loin de sa zone de confort et de renouveler constamment sa proposition aux auditeurs.

Eloquence, deux carrières pour le prix d’une

Révélé au grand public par un couplet spectaculaire sur le premier album de Disiz, Eloquence aura connu deux carrières : la première, jusqu’à la deuxième moitié des années 2000, le voit batailler pour s’imposer à un certain niveau, à travers l’aventure « Fuck Dat », quelques singles à forte rotation radio (« Match Nul » feat Kayliah sur la BO de Taxi 3, un feat avec Tony Parker), et la participation à la majeure partie des grosses compilations à l’époque (« Hostile », « Savoir et Vivre Ensemble »…).
La deuxième partie de sa carrière est celle d’un rappeur qui a abandonné la poursuite du succès populaire pour mieux se concentrer sur son propre univers. Résultat, depuis son retour aux affaires en 2016, Eloquence est devenu l’un des rappeurs préférés de la critique rap, réalisant quelques projets fortement salués et collaborant avec un autre vétéran au statut de légende du rap français, Joe Lucazz. Plus étonnant, Eloquence est un rappeur qui avoue avoir lu l’essentiel de sa bibliothèque personnelle par pur intérêt technique, analysant par exemple la maîtrise de la ponctuation d’Amélie Nothomb pour apprendre à rythmer ses textes.