Découvre les artistes de la scène rap de Sevran, comme Kaaris, Maes, 13 Block et Kalash Criminel.
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La scène rap de Sevran en 10 artistes

Tour d'horizon de la scène rap de Sevran, de Kaaris à Maes, en passant par 13 Block, DA Uzi et Kalash Criminel.
Écrit par Genono
Temps de lecture estimé : 14 minutesPublié le
Depuis la sortie d'« Or Noir », c’est une véritable boîte de Pandore qui semble avoir été ouverte à Sevran : toute une armée de rappeurs s’est engouffrée dans la brèche ouverte par l'album de Kaaris, défonçant la porte de l’industrie pour s’imposer à grande échelle comme LA scène incontournable en France. Tourné vers les sonorités les plus modernes et les plus brutes, avec une grosse influence trap/drill, le rap de Sevran est cru, direct, et ancré dans un socle très street. Longtemps marginalisé au sein de la scène du 93, il a explosé à partir de 2012-2013, sous l’impulsion de Kaaris d’abord, puis grâce à la vivacité parfois brutale des autres rappeurs locaux.
Aujourd’hui considérée comme l’une des plus sérieuses prétendantes au titre de capitale du rap français, la ville de Sevran voit de plus en plus d’artistes s’imposer sur l’échiquier nationale. À l’heure actuelle, les rappeurs émergents se sont tellement développés qu’il est devenu difficile de déterminer lequel d’entre eux tire les autres vers le haut : jusqu’ici, la concurrence entre têtes d’affiches est très saine, et aboutit sur une émulation qui profite à tous.

Kaaris, la tête d’affiche

Quand on observe Kaaris en interview ou dans ses clips, la première impression est celle d’un homme bien dans sa tête, heureux d’en être arrivé là. Rien ne laisse transparaître le passif parfois douloureux du garçon, orphelin de père, contraint de cohabiter à huit dans une chambre de bonne parisienne avec un seau en guise de douche, puis avec les cafards quelques années plus tard dans les HLM dyonisiens. Loin de verser dans le misérabilisme, Kaaris ne s’est jamais appuyé sur ses années de galère pour alimenter ses textes, à tel point qu’on pourrait croire, en l’écoutant aujourd’hui, qu’il a vécu une jeunesse dorée. Pourtant, à le voir apprécier à ce point sa vie actuelle, on se rend compte que cette réussite financière et matérielle était inespérée pour lui.
Nouveau riche, Kaaris est pourtant resté l’un des rappeurs les plus humbles et accessibles du milieu : ses clashs très médiatiques et ses textes de grand méchant ne reflètent en rien la réelle personnalité du garçon, un gentil père de famille, croyant, aimant sa mère plus que tout. Le rap français aime ranger ses artistes dans des cases en fonction de leur âge, de leur succès, ou de leurs influences. Dans le cas de Kaaris, bien malin qui saura le situer dans les bonnes catégories : ni de l’ancienne, ni de la nouvelle génération, il reste une tête d’affiche sans pour autant réaliser les scores de PNL ou Orelsan, et peut aussi bien être considéré comme une référence du rap hardcore que comme un faiseur de tubes.

Maes, la nouvelle star

Derrière un mal se cache parfois un bien. Qui sait si la carrière de Maes aurait connu une telle trajectoire, s’il n’avait pas oublié de ralentir à l’approche d’une priorité, un soir de mars 2016, au volant d’un véhicule chargé de 2,1 kilos de cocaïne. Dix-huit mois de prison plus tard, le garçon sort de Villepinte avec un peu plus de plomb dans la caboche, et surtout, l’envie de dévorer le monde. Si son premier projet, « Réelle Vie », publié durant son incarcération, est peut-être sorti trop précipitamment, la suite est un sans-fautes. D’abord, « Réelle Vie 2.0 », beaucoup mieux travaillé, avec un soin tout particulier apporté au mixage : plutôt confidentiel au départ, la mixtape se taille un succès critique important, et devient l’un des projets marquants du premier semestre de l’année 2018.
Là où le Maes de 2016 n’aurait peut-être pas su transformer l’engouement critique en socle sur lequel construire une carrière, le Maes de 2018 a su patienter et faire les bons choix. Devenu l’un des grands espoirs du rap français, puis l’une des principales têtes d’affiche de la nouvelle génération, le Sevranais s’inscrit parfaitement dans la dynamique de la scène locale actuelle. En misant à la fois sur l’exploitation de son buzz montant et sur une sérieuse exigence qualitative, Maes a réussi à transformer l’essai, là où de nombreux rappeurs se sont cassés les dents avant lui. À Sevran plus qu’ailleurs, on semble avoir compris comment faire du succès d’estime un succès populaire.

13 Block, le meilleur groupe de France ?

Quand 13 Block est annoncé sur la tracklist du « Bruit de Mon Âme » en 2015, premier album de Kaaris après le raz-de-marée « Or Noir », peu d’auditeurs sont capables de situer ce groupe, encore très confidentiel, et auteur d’un seul projet gratuit distribué sur une plateforme peu usitée par les artistes français, Datpiff. Groupe confidentiel dont le succès d’estime s’installe peu à peu, 13 Block s’est affirmé au fil du temps, au point de devenir l’un des groupes les plus excitants de la scène nationale. Malgré une gestation plus longue que celle de Maes, la progression se construit sur le même modèle, avec un résultat final identique. Il suffit ainsi de comparer les premières sorties de Zed, Stavo, Sidikeey et Zefor avec leurs titres actuels pour comprendre l’importance des années de charbon, nécessaires à leur essor artistique, et à l’affirmation définitive de leur identité de groupe. À l’heure actuelle, personne ne trappe comme 13 Block en France, en termes d’énergie, d’intensité, d’ambiance : tout est mieux.
La dimension très street du quatuor s’inscrit dans une tendance de plus en plus prononcée du rap français pour le réalisme de la description des circuits parallèles. 13 Block évoque « les téléphones sans appli » et les « bonbonnes vides », parlant en grammes plutôt qu’en tonnes, et cite les survets Kappa et Fila, ou la « taille M Quechua, taille M Kipsta », plutôt que les marques de luxe (Gucci, Versace, Philippe Plein) qui fleurissent dans les couplets de rappeurs détachés du terrain. En somme, 13 Block reste un groupe très terre-à-terre, qui présente une vision de Sevran plus proche du « Baltimore » de David Simon que du « Medellin » de Netflix.

Kalash Criminel, une progression spectaculaire

La violence – physique ou psychologique – subie par un enfant peut parfois rejaillir à l’âge adulte, entraînant drames potentiels et complications dans la vie personnelle et professionnelle. Certains sont cependant capables de canaliser voire d’utiliser cette violence à bon escient, en particulier à des fins artistiques. Originaire du Congo, Kalash Criminel a été confronté à la cruauté du monde dès sa naissance : albinos, aux cheveux blonds et aux yeux verts, certains membres de sa famille suggèrent à sa mère de l’abandonner, avant que les difficultés d’intégration scolaire liées à son absence de pigmentation ne viennent perturber son enfance : « j’tabassais tout ceux qui prenaient mon albinisme pour une faiblesse » (« Coltan »).
Appliquer la métaphore du masque à un rappeur qui dissimule son visage n’est pas toujours une idée pertinente, mais dans le cas de Kalash Criminel, la question du sens profond caché derrière la façade prend tout son sens : rappeur bourru, brutal et violent sur la forme, le Sevranais aborde des thématiques bien plus engagées qu’il n’y paraît. Entre une menace d’écrasement de tête et une référence à un règlement de comptes à l’arme automatique, Crimi évoque en effet régulièrement les problématiques du continent africain, et en particulier de son pays d’origine : « les rebelles au Nord Kivu, qui les paye ? Qui les finance ? » ou encore « mon pays se fait tuer pour du coltan ».

DA Uzi, la révélation de l’année

Avec son profil atypique de jeune loup au vécu de quinquagénaire, DA Uzi représente l’un des cas les plus intéressants de la nouvelle école sevranaise. Les divers séjours du rappeur derrière les barreaux ne sont ainsi jamais glorifiés ni même mis en avant dans ses textes, mais se ressentent tout de même en filigrane, aussi bien dans son interprétation pesante que dans la couleur très sombre de ses titres les plus introspectifs. Malgré son jeune âge, DA Uzi s’impose donc comme le liant le plus naturel entre ancienne et nouvelle génération, insistant aussi bien sur le fond, cher à ses aînés, que sur la forme par le biais des sonorités les plus récentes.
Malgré une certaine pudeur, le rappeur se livre beaucoup, autant dans ses textes que dans ses interviews. Les nombreuses années de galère vécues par DA Uzi donnent aujourd’hui un véritable sens à sa musique, à ses textes, et à son image : dans un milieu rap où la communication et l’apparence sont de plus en plus contrôlées et verrouillées -parfois même jusqu’au moindre détail-, son authenticité et sa spontanéité dénotent, et lui permettent de créer un lien très concret avec son public. Il a ainsi réalisé des scores particulièrement flatteurs (près de 6000 ventes en première semaine) en début d’année avec Mexico, son premier véritable projet, quelques mois après sa signature chez Rec. 118.

Walid, le petit prodige

Rares sont les cas d’enfants-stars ayant su transformer l’essai une fois arrivés à l’âge adulte. Que ce soit dans le cinéma (les soeurs Olsen, Macaulay Culkin) ou la musique (Jordy), passer du statut de jeune curiosité à celui d’artiste à la carrière solide n’est franchement pas évident. La situation existe également dans le milieu du rap français, à des échelles certes moindres qu’à Hollywood, mais avec des problématiques sensiblement identiques. Le cas de Walid est l’un des exemples les plus évidents, puisque le Sevranais publiait ses premiers premiers clips à 12 ans, réalisait ses premiers millions de vues à 13 ans, sortait son premier projet à 14 ans, avant de signer chez Plata o Plomo et de collaborer avec le hitmaker Double X. De là, deux voies auraient pu se présenter à lui : exploser définitivement, en confirmant tous les espoirs placés en lui par le public et les acteurs du milieu rap ; ou se crasher et retourner à l’anonymat, avec toutes les difficultés liées à ce type de trajectoire.
Walid a cependant ouvert une troisième voie, et fini par trouver un rythme de croisière à mi-chemin entre les deux : encore loin de s’être imposé comme une superstar, il a su se stabiliser sur le plan des chiffres, et peut donc aujourd’hui aspirer à continuer à construire sur les bases posées au cours des quatre dernières années -bien qu’il ait quitté le label fondé par Lacrim. Encore très jeune, le rappeur des Beaudottes a évidemment beaucoup évolué depuis ses débuts. Reste à savoir quelle direction – en particulier sur le plan artistique – prendra sa carrière au cours des prochaines années, probablement décisives.

Dabs, l'éclectique

Comme de nombreux rappeurs français, Dabs a découvert le rap en écoutant Kery James en particulier et « Si c’était à refaire » en 2001, un album qui est resté dans les mémoires comme une pièce-maîtresse du rap conscient en France. Plus inhabituel, Dabs cite également Claude François parmi ses influences principales. Conséquence logique de ce grand écart, l’une des premières notions qui vient à l’esprit quand on évoque le rappeur sevranais est son éclectisme. Capable de livrer un gros banger énergique comme un titre léger pour s’ambiancer en roulant fenêtres ouvertes pendant la canicule, il est l’un des rappeurs les plus complets de la scène de Sevran.
Insuffisamment exposé pour être considéré comme l’une des têtes d’affiche d’une ville qui compte des rappeurs de l’envergure de Kaaris, Kalash Criminel et Maes, Dabs constitue cependant à l’heure actuelle le grand espoir d’un vivier particulièrement fertile. Bien intégré dans le tissu de la scène locale, il collabore régulièrement avec les artistes de sa ville (13 Block, Maes, Benab) et contribue à la bonne dynamique actuelle ? Ce faisant, il participe avec ses pairs à un jeu à somme non-nulle, puisqu’en contrepartie, l’émulation sevranaise rejaillit sur Dabs et lui permet de gagner progressivement en visibilité et de progresser artistiquement. Visiblement posé dans ses choix et sa stratégie, il se contente jusqu’ici de faire monter la sauce single après single et freestyle après freestyle. On ne devrait donc plus trop tarder à savoir à quoi peut ressembler un projet complet d’un artiste bercé à « Deux Issues » et à « Cette année-là ».

Ixzo, et maintenant ?

Drôle de trajectoire que celle d’Ixzo. Chronologiquement, il reste le premier nom que l’on imagine s’engouffrer dans le sillon creusé par Kaaris à la sortie d’« Or Noir ». À l’époque, la sortie de son premier projet est relativement attendue par les nouveaux auditeurs de trap, et ses diverses collaborations (Gradur, La Fouine, Sultan, évidemment Kaaris) semblent suffire à créer l’engouement – personne se s’attend à un raz-de-marée, bien sûr, mais son nom s’installe parmi ceux à suivre. Plutôt bien accueillie par la critique, la mixtape « Bandiyagal » passe finalement sous les radars du public, et son impact reste trop limité pour lancer définitivement la carrière du rappeur.
D’autres noms prennent alors la place vacante de nouveau trappeur à la mode, et s’imposent là où Ixzo aurait pu faire son trou. Vu de l’extérieur, les années suivantes de sa carrière artistique ressemblent à un désert aride, où quelques rares actualités donnent l’impression d’un semblant de vie – y compris un nouveau projet sorti sans grande médiatisation, « L’Ennemi », en 2017. Le rappeur est de retour aux affaires depuis quelques mois, mais à l’heure actuelle, il reste difficile de déchiffrer les dynamiques qui animeront la suite de sa carrière. Alors que Sevran s’impose comme l’une des principales candidates au titre de capitale du rap français, Ixzo, visiblement bien intégré dans le tissu artistique local, pourrait trouver un nouveau souffle et relancer une trajectoire qui semblait plutôt prometteuse il y a quelques années.

Docks, jeune loup aux dents longues

La génération qui a émergé dans le sillage de Kaaris (Kalash Criminel, 13 Block) a déjà quelques années au compteur aujourd’hui, celle qui fait son trou actuellement (Maes, DA Uzi) tend déjà à confirmer son statut, et derrière eux, toute une flopée de jeunes loups vient montrer les crocs en attendant de mordre. Parmi eux, Docks s’impose en force avec son style brut de décoffrage, cru et sans concessions. Si certains rappeurs aiment jouer sur l’ambivalence entre rap de rue et titres plus ouverts, afin de ratisser un maximum d’auditeurs, lui préfère se concentrer sur ce qu’il connaît le mieux : la rue.
Les pères de famille qui conduisent la coke cachée sous le siège auto, la santé du secteur économique des pompes funèbres à Sevran, les clients qui demandent des quantités trop importantes : le rap de Docks est chargé de détails qui lui confèrent une certaine authenticité, appuyant le côté street. Encore très jeune, il fait partie des noms sur lesquels miser à Sevran.

Bolo, le vétéran

La scène sevranaise actuelle ressemble à un véritable feu d’artifices, avec un nombre impressionnant de têtes se partageant le gâteau, des millions de vues de tous les côtés, et beaucoup de projets très solides. Pourtant, pendant des années, Sevran est resté l’un des parents pauvres du rap francilien, peinant à exister au sein d’un département hyperactif dominé artistiquement par Saint-Denis, Aulnay, Epinay ou Aubervilliers. Bolo est alors l’un des seuls noms à émerger dans l’underground des années 2000, que ce soit en solo, au sein du Nak-Leng Crew ou de RGT Clan.
Arrivé dans le game à une époque où la scène de Sevran était encore un grand mystère pour le public rap, Bolo est un nom que tout auditeur un tant soit peu curieux a forcément croisé, tant les collaborations du rappeur sont nombreuses à l’époque : Sefyu, LIM, Fianso, Iron Sy & Shone … Entre périodes très actives et d’autres plus calmes, MC Bolo fait aujourd’hui figure de véritable ancien dans le paysage rap sevranais. Les plus jeunes reconnaissent sans trop de peine son statut, puisqu’il est toujours cité en des termes très respectueux à chaque fois qu’il est évoqué en interview.