Le joueur pro de Mortal Kombat 11, Elfrid ‘RZA’ Sandre s’attaque à un nouveau défi avec Yuzu Gaming : organiser des tournois majeurs en France.
© Stephanie Lindgren
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RZA et Yuzu Gaming : de joueurs talentueux à organisateurs ambitieux

Toujours respecté pour ses talents de joueurs sur la scène Mortal Kombat 11, Elfrid ‘RZA’ Sandre s’attaque à un nouveau défi avec Yuzu Gaming : organiser des tournois majeurs en France.
Écrit par Maxime "OtaXou" Lancelin-Golbery
Temps de lecture estimé : 11 minutesPublished on
La dernière fois que nous avions vu Elfrid ‘RZA’ Sandre, Mortal Kombat 11 venait à peine de sortir. L’athlète se préparait pour devenir le meilleur joueur européen, et comptait bien faire de son jeu fétiche l’un des favoris des joueurs français et européens, lui qui a longtemps été considéré comme un titre presque réservé aux Américains sur la scène compétitive.
Six mois plus tard et des dizaines de tournois à sa ceinture, nous retrouvons RZA accompagné de Norman ‘Flash_No47’ Da Silveira au sein de l’UFA 2019. L’un des plus gros tournois européens accueillait bien évidemment Mortal Kombat 11, qui aura attiré de nombreux joueurs. Malgré tout… RZA a changé de cap.

Cauchemar et rêve américains

Ses débuts sur le circuit pro étaient pourtant probants. Après s’être placé 2e à l’AFK en mai, RZA a réussi à remporter la 5e place du grand tournoi rennais Stunfest. D’autres victoires en France et en Europe ont rythmé ce parcours sur ces six premiers mois, mais deux tournois en particulier sont à souligner : le Combo Breaker fin mai, et l’EVO début août. Deux étapes majeures américaines dans le cycle de tout joueur pro de combat qui se respecte, et sur lesquelles RZA se sera classé 25e et 33e respectivement.
Sa première fois à l’EVO. Un souvenir inoubliable ? Pas tout à fait. S’il considère « ne pas avoir assez joué » ni « travaillé les match up » pour l’emporter, et qu’il relativise beaucoup sa 33e place sur 1600 joueurs dont « 1000 sacs », c’est avant tout son expérience de compétiteur qui l’aura frustré sur l’événement. Il se dit « dégoûté de ce tournoi » pour plusieurs raisons.
Le joueur pro de combat RZA s'est classé 25ème du Combo Breaker 2019.

RZA lors du Combo Breaker

© Stephanie Lindgren

Tout d’abord, et c’est un sentiment que tous les joueurs européens partagent bien souvent, la difficulté du voyage. Après maintes étapes entre Amsterdam, Washington et Las Vegas, difficile de ne pas subir les affres du jet-lag manette en main : RZA s’est senti « totalement déphasé ». Mais c’est aussi le tournoi en lui-même qui l’aura déçu, aussi bien pour Las Vegas -- la climatisation omniprésente, la difficulté de trouver de bons repas sont pointées du doigt -- que l’organisation. Pas de freeplay, pas de sessions 24h/24, l’impression d’être dans une « usine » : voilà ce qui l’aura fait considérer que l’EVO, reconnu comme le plus grand tournoi de jeux de combat au monde, n’était pas « une bonne expérience de joueur ».
A contrario, RZA ne peut cacher son enthousiasme sur le Combo Breaker, qui met « 100-0 à l’EVO » selon lui. Et pour cause : sa localisation, plus calme et mieux équipée pour satisfaire tous les besoins et palais, mais aussi son ambiance plus communautaire et décontractée, où les tournois funs comme un Texas VS Floride ont tout autant leur place que les événements principaux, et où les compétiteurs peuvent jouer 24h/24. Face à la fatigue imposée par l’EVO, qui tente malhabilement de finir un tournoi de 1600 participants en une seule journée, le Combo Breaker offrira trois jours à ses 807 joueurs de Mortal Kombat pour se départager. De là naît cette impression : « ils font vraiment en sorte de mettre des choses en place pour que le joueur ait le meilleur temps possible pour se reposer et être au maximum de ses performances ». Celle-ci restera gravée dans la tête du joueur.

En manque de créativité

Cette période n’a pas seulement été marquée par les compétitions. En tant que jeu, Mortal Kombat 11 a aussi évolué autant entre les mains des joueurs professionnels que de son développeur NetherRealm Studios. Sans parler des récompenses aléatoires de la Krypte, qui ont été un grand problème pour les joueurs occasionnels, les équilibrages de première ligne sont naturels pour les jeux de combat, qui à leur sortie sont rarement justes et équitables. Comptez sur les pros pour en trouver les moindres failles.
Aussi, des personnages comme Geras, Erron Black, Sonya et Cassie Blade sont très vite sortis du lot comme bien plus forts que la moyenne. Face à cela, comme nous le raconte le camarade de toujours de RZA Flash_no47, NetherRealm a été réactif et a rapidement proposé quelques ajustements pour éviter que les puissants ne soient trop puissants, et que les faibles aient suffisamment d’armes pour lutter contre eux.
Ce ne fut cependant pas assez. Aussi, récemment, une mise à jour a été déployée afin d’offrir une troisième variation à chacun des personnages, leur offrant de nouvelles palettes d’outils. Ayant rencontré Ed Boon, créateur du jeu, lors du Combo Breaker, RZA nous indique que cette mise à jour était à la base prévue « pour la saison 2 », mais que sa sortie a été avancée face au fait que « les joueurs ont commencé à s’ennuyer très vite » sur Mortal Kombat 11.
Selon Flash et RZA, tout cela vient d’un manque de « créativité » autorisée aux joueurs, comme c’était le cas sur Mortal Kombat X. Les nouveaux systèmes de Mortal Kombat 11 sont parfois considérés comme trop rigides, poussant les joueurs à avoir la sensation qu’il lui manque « un petit plus » comme le dit Flash.
L’arrivée de nouveaux personnages en DLC relance naturellement l’intérêt d’un jeu, et peut permettre un bouleversement de la tier list (liste des personnages triée du plus fort au plus faible selon les considérations des joueurs). On a après tout pu le voir lors de l’UFA 2019, avec la victoire de l’anglais VideoGamezYo et son Nightwolf, mais cela n’a pas suffi. RZA confie qu’en prime d’avoir eu son Master 2 à préparer, faisant qu’il n’a participé à aucun tournoi après la mise à disposition de la mise à jour, il fait partie des joueurs en manque de créativité : « ça fait un petit moment que je m’ennuie sur le jeu ».

D’un clan à une association

Mais RZA n’a jamais été un simple joueur. Il est aussi co-créateur d’un clan étant rapidement devenu une association à but non-lucratif : Yuzu Gaming, ou quand un « groupe de potes motivés par les jeux vidéo » se croisent dans un tournoi, veulent jouer plus encore, constatent qu’il n’y a pas assez d’événements… et décident d’en organiser. C’est la mentalité « on n’est jamais mieux servi que par soi-même » promue par Flash, également co-créateur de Yuzu, qui aura poussé la petite association à devenir un membre important de la communauté française.
Tout d’abord, des événements lancés en ligne pour rameuter les joueurs. Et puis, l’envie de faire des tournois hors-ligne qui les aura poussés à s’enregistrer comme association à but non-lucratif, afin de pouvoir réserver plus facilement des locaux pour leurs compétitions. La pensée est simple, et parfaitement résumée par Flash : « on est au coeur de la communauté, je ne vois pas pourquoi on ne serait pas les meilleurs pour répondre le plus directement et efficacement à ses attentes ». Mais encore faut-il se faire connaître pour que les gens réclament leurs services. C’est pourquoi l’organisation a aussi sa propre équipe de joueurs qui portent fièrement le tag Yuzu, à l’image de Murko ou encore Ganondeurf, permettant de mettre en lumière l’association.
Le logo de l’association Yuzu Gaming avec laquelle RZA va organiser des tournois esport.

Le logo de l’association

© Yuzu Gaming

De débuts modestes, ils sont aujourd’hui prestataires sur le Stunfest et l’UFA comme gestionnaire des tournois Mortal Kombat. Ils sont aussi organisateurs d’un ranking hebdomadaire sur Mortal Kombat 11 et Dragon Ball FighterZ au sein du bar gaming Esport Stadium (2ème arrondissement de Paris), qui attire à lui une trentaine de joueurs et a pour but d’améliorer le niveau général de la communauté française. Ça n’est pas tout : leur propre tournoi, le Yuzu Winter Challenge, prépare sa deuxième édition du 22 au 24 novembre 2019 et voit tout en grand. Les gains de l’association ont été réinvestis afin de passer d'un jour à trois jours de tournoi, de trois à neuf jeux couverts, et de 100 à 300 personnes attendues sur l’événement.

La communauté avant tout

La philosophie est clairement inspirée du meilleur vu sur le Combo Breaker, à laquelle s’ajoute la touche Yuzu décrite comme « la transparence, être capable de vivre le moment présent, et de jouer comme on est ». Ce dernier point est très important, puisqu’il s’inscrit comme « un code » pour Flash et RZA. L’organisation veut éviter que les joueurs ne se sentent pas libres face à la professionnalisation de l’esport, et puissent continuer d’amener djembés et sifflets sur leurs événements pour encourager les joueurs, comme Flash l’a fait au cours de l’UFA 2019.
Conserver l’esprit communautaire de la FGC (la communauté des jeux de combat), s’ouvrir à toutes les autres communautés compétitives (Crash Team Racing et Gears 5 sont cités en exemple) et dialoguer pour répondre à leurs besoins. Comme le résume RZA : « tant qu’il y a des joueurs, on met leur jeu ». Tout en transparence, un mot clef qui revient régulièrement lors de notre entretien et dont la présence s’explique par un certain constat du joueur à la sortie de son Master 2 : « la transparence est ce qui manque dans le monde professionnel » nous dit-il avant de préciser que « les grandes entreprises pleines de comportements malsains, de trucs qu’on ne sait pas, c’est pas ce qu’on aime ».
Le joueur pro de Mortal Kombat Elfrid ‘RZA’ Sandre et Norman ‘Flash_No47’ Da Silveira accompagnent Wawa vers la victoire à l’aide d’un djembé.

RZA et Flash accompagnant Wawa vers la victoire à l’aide d’un djembé

© Elliot Le Corre

Difficile cependant de ne pas s’allier à de grandes entreprises dès lors qu’il s’agit d’organiser des tournois de jeux de combat. Les éditeurs de chaque titre sont intimement liés à leurs circuits professionnels, puisqu’ils ne peuvent exister sans leur accord… tacite ou non. Flash le résume de la sorte : « dès lors qu’on arrive à créer un tournoi qui a de l’ampleur et de la visibilité, l’éditeur veut un droit de regard ». Un petit tournoi local n’entrera pas dans le radar de ces derniers, mais s’il grossit et même s’il est intégralement financé par une structure subsidiaire (cashprize compris), « tu vas recevoir un coup de fil ». Auquel cas, le risque est de perdre le pouvoir décisionnaire absolu sur l’événement, et subir les affres des luttes concernant les mises en avant des jeux présents sur l’événement et sa scène principale.
Il ne s’agit cependant pas d’un lieu commun dans le milieu, mais simplement d’une « discussion » et d’une « stratégie » à avoir selon les éditeurs. Là encore, le Combo Breaker est une inspiration, Flash nous expliquant que le mantra du tournoi américain est de dire « Ok on a le soutien des éditeurs, mais s’ils ne nous suivent pas, la communauté ne les suivra pas non plus ». Endiguer une potentielle mainmise en mettant en avant le pouvoir de la population de joueurs, en quelque sorte.
Dans l’absolu, pour l’association, la plus grosse difficulté est de « trouver des sponsors et des subventions » afin de pouvoir financer l’organisation du tournoi, mais aussi son équipement, qu’il s’agisse des consoles ou des locaux en eux-mêmes. Pour cela, la seule solution et d’avoir « les bons contacts au bon moment » et de développer un réseau solide. Alors que l’esport ne cesse de grandir en France, Yuzu Gaming compte bien continuer d’évoluer et surfer la vague pour s’établir comme un élément indispensable de la scène des jeux de combat.

Une ambition européenne

L’association est ambitieuse, et ne s’en cache pas le moins du monde. Si l’objectif à court terme est de continuer à soutenir et faire grandir des événements type UFA en France, avec toujours l’esprit communautaire inspiré du Combo Breaker, elle ne s’empêche pas de rêver un peu.
Affichant une ouverture forte à toutes les communautés, prônant l’idée de « s’intéresser à ce que font les gens pour que les gens s’intéressent à ce que l’on fait », mais aussi aux organisateurs de tous les tournois en France et en Europe, elle n’exclue pas l’idée d’un jour réussir à créer un tournoi majeur à l’international. La vision ? « Une Ligue des Justiciers » comme le dit RZA, qui mélangerait de grands noms de l’organisation comme Abou (l’un des pionniers en France, respecté de tous), Flo (qui organise le Mix Up) et Yuzu (pour ne citer qu’eux) afin de créer « l’événement le plus gigantesque qui soit ».
Sur le modèle d’un EVO, qui compte à l’organisation des gérants d’autres tournois américains, la communauté européenne pourrait elle aussi se réunir. Du Viennality autrichien, que Flash et RZA ont « vu naître » et ont « toujours soutenu », aux Polonais du Fighting Game Challenge, en passant par la Dutch Comic Con aux Pays-Bas, tous les organisateurs pourraient « casser la barrière de la langue » et « se mettre ensemble » pour réaliser un tournoi « centralisé » avec un rayonnement international. Le respect et l’entraide entre les organisateurs sont déjà là, chacun étant présent aux événements des autres pour observer respectueusement la scène grandir.
Pour Flash, la communauté européenne a tout ce qu’il faut pour réussir un tel coup : « il faut garder l’envie, ça commence par de petites choses ». Ce n’est cependant pas un projet en cours, simplement l’expression de l’idéal poursuivi par Yuzu. Voilà pourtant une vision qui, pour les compétiteurs comme les spectateurs, est plus qu’alléchante.