Quand Tout le Monde Dort
© Jacob Khrist
Vie nocturne

Techno, rave et free party : plongée dans l’univers de la teuf à l’état pur

Rares sont les gens qui connaissent bien le monde des fêtes sauvages. Heureusement, à l'heure du retour à la teuf, le docu Quand tout le monde dort vous le raconte comme jamais, et de l'intérieur.
Écrit par Trax Magazine
Publié le
Fait partie de cet article

Quand Tout Le Monde Dort

58 minutes
Voir le film
Un peu d’entrain, de la passion, de l’endurance, beaucoup d’amour et surtout de la liberté.” Voilà ce que le collectif Pas-Sage vous demande d’amener avec vous pour participer à l’une de leurs teufs sauvages. Immortalisés par le documentaire Quand tout le monde dort, réalisé par Jérôme Clément-Wilz, ses membres organisent des free parties depuis plusieurs années. Si vous êtes totalement étrangers au concept, il s’agit globalement d’organiser des fêtes qui n’ont pas été autorisées par la préfecture (ni déclarées, la plupart du temps), de préférence dans des endroits improbables. Hangar, catacombes, champignonnières, squats, champs, tout est envisageable à condition que ce soit gratuit, difficile à trouver pour les autorités et doté d’une acoustique décente. Parce que dans ces teufs, il n’y a que la liberté, le kiff et la musique qui comptent.
Musique · 58 minutes
Quand Tout Le Monde Dort
La liberté est aux origines même de la free party, elle en est la substantifique moelle. Et ça commence par la libération de la relation à l’argent et la légalité. Quand ces évènements débarquent dans l’Hexagone au début des 90’s, ils se différencient immédiatement des rave parties par l’absence de relation commerciale entre les organisateurs et les teufeurs et par l’absence totale de déclaration auprès des autorités. Pierre Levent, auteur du podcast TEK : une histoire de la techno, explique : “Il existe des raves légales dès 1990 en France, alors que les premières free arrivent en 92 sous l'impulsion des Spiral Tribe et d'autres soundsystems anglais qui arrivent en France, fuyant la répression dans leur propre pays. Jusqu'à 1995, le mouvement free party et les raves peuvent coexister sans encombres, parce que ce n'est pas encore un phénomène de masse.” Et d’ajouter : “À l'époque, les médias et la police ne font pas la différence entre fêtes légales et illégales. On assiste donc à des interdictions et de la répression envers les fêtes techno légales (raves) et illégales (free) indistinctement.”
Le film Quand Tout Le Monde Dort suit un collectif qui organise des fêtes libres et clandestines.
Les autres DJ Anthrax
La différence est pourtant de taille. Contrairement à l’évènement capitalistique qu’est une rave, une free est une organisation solidaire où tout le monde participe, où tout le monde se responsabilise. Et tandis qu’il faut parfois payer jusqu’à 200 francs pour entrer en rave, on donne ce qu’on peut dans le chapeau d’une free. C’est un événement bien plus collaboratif, où l’organisation reçoit de l’aide du public, qu’elle soit matérielle ou humaine. Une foule de bénévoles s’active pour que la fête ait lieu : système-son, décoration, bar et restauration… Mais surtout pour que l’ensemble des gens présents se tapent la plus grosse teuf de leur life, qu’ils sentent corps et âme vibrer, qu’ils aiment tout ce qui les entoure le temps de quelques heures.
Les premières images du documentaire Quand Tout Le Monde Dort sur les fêtes libres et clandestines.
Aimons-nous cachés

Presque libre

Mais si la free est libre d’accès, encore faut-il la trouver. Comme le montre le documentaire de Jérôme Clément-Wilz, le secret est au cœur de l’organisation. Obligés de se cacher, d’éviter les patrouilles de police, de transporter leur matos en pleine nuit, les organisateurs sont aussi contraints de limiter les invitations aux gens de confiance. Et même ces derniers ne peuvent pas ramener n’importe qui, sinon c’est le blacklisting direct. “Je n’aime pas faire ça mais à chaque évènement, t’as des connards qui se ramènent avec cinq ou six potes. T’es jamais à l’abri de te retrouver avec quelqu’un que tu ne connais pas et qui se met dans des états pas possibles, qui ne respecte pas notre organisation, qui gueule, tout ça. Voilà, la teuf, elle est libre mais il y a des règles à respecter parce qu’elle n’est pas si libre que ça aux yeux des institutions”, explique Thomas, qui dirige le collectif Pas-Sage. Sans un minimum d’ordre, tout risque de partir en vrille. Or, le seul et unique but est de kiffer, jusqu’au bout des ongles.
Quand Tout le Monde Dort
Quand Tout le Monde Dort
Ces mesures de sécurité n'empêchent pas la responsabilisation de chacun. Comme le prouve le message que reçoivent tous les participants avant la teuf : “Précautions à prendre : il vous faut absolument de l’eau, prévoir plus, y en a jamais assez. De la Ventoline si besoin parce que l’endroit peut être poussiéreux. Prenez soin de vous et de vos potes. Consommez responsablement. Respectez le spot. Des sacs-poubelles seront mis à disposition, nous vous invitons à en prendre avec vous. N’oubliez pas, vous êtes également responsables de la soirée, de vous-même et des personnes qui vous entourent si par malheur nous nous faisons attraper.” Bref, chacun assume une part des risques, veille sur son pote et amène son eau et ses canettes de Red Bull. C’est le prix de la liberté et de la fête pure.
Le collectif (vraiment) Pas-Sage
Le collectif (vraiment) Pas-Sage

Galère et kiff ultime

Si des gens ont décidé de faire des teufs dans des champignonnières avec des groupes électrogènes, c’est aussi parce qu’ils n’avaient pas trop le choix. Dans les années 90, quand ce phénomène se lance, nombre de clubs et de discothèques sont encore réticents à passer de l’électro et de la techno. Le genre souffre d’une mauvaise réputation, on craint que programmer de la techno ramène un public difficile à gérer, de gens qui ne savent pas se tenir, des marginaux. À ce moment-là, les discothèques sont encore des lieux considérés comme clean, chics même. Ce sont essentiellement des endroits huppés dont la rigueur des physios a donné naissance à la légendaire réplique : “T’as des baskets, tu ne rentres pas.”
Le documentaire « Quand Tout Le Monde Dort » explore le monde des fêtes libres et clandestines.
Quand Tout le Monde Dort
En rave et en free party, il n'y a rien de tout ça. Ni dress code ni exigence physique, peu importe d’où tu viens et à quoi tu ressembles. On vient en baskets, en tongs, torse nu ou déguisé, comme on veut. Et c’est bien évidemment l’un des éléments clés de leur succès et de l’effervescence qu’elles ont provoquée. Il y flotte une énergie unique où toutes les catégories se mélangent sans porter de jugement sur l’autre. Même dans le monde de la teuf, c’est une chose encore trop rare. Surtout à une époque où même les festivals les plus hardcore sont devenus des phénomènes instagrammables avant d’être des évènements musicaux.
Les meufs et les mecs du Pas-Sage sont exactement à l’inverse de ça, ils ne cherchent ni reconnaissance sociale ni succès. Leur quotidien de teufeurs consiste autant à danser qu’à rallumer des groupes électrogènes défaillants, à faire vibrer les murs d’une ancienne carrière de pierre qu’à écouter un de leurs meilleurs potes faire son coming out en pleine fête tant il se sent bien. Parce que dans le fond, c’est ça, l’esprit de la free party que révèle Quand tout le monde dort : faire la fête, la vraie, la pure, en se sentant bien. Et en buvant du Red Bull, évidemment.
Fait partie de cet article

Quand Tout Le Monde Dort

58 minutes
Voir le film