Musique
Ebony : de la vie de château à la vie d'artiste
Y a-t-il une vie artistique après la Star Academy ? Il y en avait même une avant. On s’est posés avec Ebony pour parler musique, passé, présent et avenir, qu’elle voit – à raison – en grand.
Ils n’auront pas sa joie. Quand on a retrouvé Ebony, au siège de sa maison de disques, on n’a eu aucun mal à revoir l’élève de la Star Academy, telle qu’elle apparaissait à la télévision. Fraîche, plutôt réservée, attentive, souriante, quasi anonyme dans son hoodie et son jean si ce n’était sa manucure un peu métallisée et flamboyante – littéralement – et son afro glorieux. On lui excuse même intérieurement ce (mini) retard pour une raison très valable – un appel avec sa mère, en ce moment aux Antilles, joignable aux moments décents pour toutes les deux, quand le décalage horaire le leur permet. Très vite, aussi, c’est l’artiste qu’on a captée, celle qui depuis sa sortie de la promo 2024 du célèbre télé-crochet de TF1, passe ses soirées sur scène ou ses journées en studio pour faire ses toplines, et bâtir ses nouveaux morceaux, reconnaissante, après des semaines d’exposition et de travail, qu’autant de choses lui arrivent. Si vite ? « J’ai vécu dans ce que j’appelle un trou de l’espace-temps, dit-elle en riant de l’expression qu’elle vient de trouver pour décrire son expérience. J’ai passé trois mois dans un Château, et à ma sortie, il y a plein de trucs comme ça qui se réalisent. »
Les « trucs comme ça », ce sont les journées qu’elle a en ce moment. Métro, studio, dodo. En parallèle, elle continue de tourner avec les autres ancien·ne·s élèves du TV show qui les a révélé·e·s. Ce sont aussi les programmations de festival. En juillet 2025, Ebony participera à Yardland, sa toute première scène solo ever. « J’ai toujours voulu y aller, depuis la première édition. L’année d’après, quand j’ai voulu acheter mes billets, je me suis rendue compte que j’avais mal géré niveau dates, j’avais pris mes vacances trop tôt. Du coup, c’est marrant parce qu’en l’espace de trois ans, je n’ai même pas encore eu le temps d’y aller en tant que spectatrice mais j’y suis déjà programmée en tant qu’artiste ! »
Ebony, on te voit, on se sait
Comme pour d’autres grands raouts de l’été, qui vont faire le choix de mettre la jeune femme de 20 ans à l’affiche, Yardland va plus loin que simplement lui permettre de se présenter devant un public. Fin mars, l’équipe du festival s’est fendue d’un communiqué expliquant pourquoi elle avait décidé que la chanteuse soit sur le line-up aux côtés de Latto, Meryl ou Tiakola.
« Ebony sur la scène de Yardland, ce n’est pas un hasard. Yardland, c’est aussi un espace de résistance par la joie, par la célébration. Ici, les scènes sont des lieux de guérison, de reconnaissance et de paix, indiquent-ils, dans un post Instagram publié à la fin du mois de mars. On a à cœur qu’Ebony puisse s’ôter la charge mentale d’être constamment résiliente et simplement être. À chaque cri, danse et applaudissement, on espère éteindre un peu plus le feu de la haine qu’elle endure depuis des mois, à seulement 20 ans et au tout début de sa carrière. Ebony, on te voit, on se sait et on est honorés de pouvoir t’accueillir afin de célébrer ton don, ta lumière comme il se doit. »
Cette première fois seule pour son propre concert, car avant Yardland, Ebony a seulement fait la première partie de Théodort ou des plateaux radio live, porte donc un enjeu essentiel pour l’artiste mais aussi pour les organisateurs : la considérer comme une artiste à part entière. Il faut pour cela conjurer l’aura raciste et négative qui entoure les apparitions médiatiques et scéniques de l’artiste.
SOS Racisme a porté plainte, la production de la tournée a dû faire des communiqués pour dénoncer l’accueil que l’ancienne apprentie chanteuse a reçu lors de certains concerts de la tournée du télé-crochet. « La politisation de l’émission n’était pas nécessaire, à mon sens, même si j’ai conscience qu’elle survient du fait d’un certain contexte sociétal, note-t-elle. Je ne suis pas naïve, je rentre dans l’émission en connaissance de cause, je sais qu’il y a du racisme en France. Je sais aussi qui je suis, une femme noire, et je m’assume comme je suis sans chercher à jouer un rôle. »
Symbole malgré elle
Et c’est peut-être ça qu’on lui a fait payer semaine après semaine, en la voyant répéter, participer aux primes du samedi soir, jusqu’à se hisser à la finale. Elle n’a jamais dérogé à sa ligne de conduite : faire ce qu’elle veut, elle, et non ce qu’a décidé la minorité très bruyante qui trouvait tout son être illégitime. Au finish, malgré la violence misogynoire – violences spécifiques à l’endroit des femmes noires – qui s’est déversée sur elle, Ebony construit son audience et se retrouve célébrée et défendue par des artistes installées, comme Aya Nakamura.
« J’ai envie de rencontrer le public que je connais déjà, mais aussi un autre, plus large, et de leur montrer qui je suis en tant qu’artiste, pouvoir proposer un peu de danse parce que ça fait partie de moi, explique Ebony sur les enjeux de cette date marquante pour sa jeune carrière. Yardland me donne la chance de me présenter sous un autre jour et de montrer ce que je peux proposer à l’avenir », précise Ebony. Tout ça, sans l’entité StarAc. Une page se tourne, doucement. Elle sera aussi à l’affiche des Ardentes, autre festival qui met à l’honneur des artistes rap et des musiques de la même famille.
Ebony n’est pas du genre à se détourner du passé pour se projeter. De la même manière que la Star Academy a été importante dans son parcours, surtout pour l’apport des enseignements des profs, la jeune artiste est fière de ses racines musicales, qui puisent dans les musiques caribéennes. « Le zouk, le bouyon, le gouyad, même le gwo ka sont des rythmiques qui m’ont bercée depuis toute jeune, donc elles font partie de moi, de qui je suis, indique celle qui est la fille du chanteur Thierry Cham, auteur du classique Océan au début des années 2000. Dans ma musique, je vais évidemment me servir de cet héritage. Je sais qu’on m’attend un peu sur ça. »
« Quand j’ai participé au Planète Rap de Bamby en mars dernier, pour la sortie de son album Muse, elle m’a dit qu’elle espérait que j’allais sortir un petit zouk et ce sera un plaisir de faire un morceau dans cette énergie-là. » C’est que, contrairement à ce que peut dégager le programme télé pour certain·e·s — une téléréalité musicale qui n’exclut pas les candidat·e·s stéréotypé·e·s sans personnalité — Ebony, qui s’est préparée longuement pour y accéder, est venue comme elle, déjà avec une identité artistique qu’elle n’a pas voulu perdre.
Mon univers est assez mélancolique et épique en même temps.
« Je croise des gens qui m’attendent sur de grandes chansons à voix, ou d’autres sur un bouyon, des rythmiques caribéennes… Et non, je ne suis pas devenue un produit TF1 en participant à la StarAc ! J’ai pas envie de coller à une image. Je suis dans une démarche de recherche artistique, de me nourrir de plein d’influences, et créer le son qui me ressemble » — soit un mix de ses influences : afro, R&B ou encore pop-rock, Queen, Michael Jackson ou encore Rihanna.
L'ancienne fan de Tokyo Hotel (!) est solaire, goofy, mais a aussi un aspect plus sombre, qu’on a moins vu dans toutes ses apparitions télévisuelles. « La voie que j’allais prendre avant de choisir musicologie, à la fac, c’était psychologue, je voulais travailler dans le milieu carcéral. » Elle a voulu aussi être médecin légiste, ou criminologue.
« L’esprit humain, sa manière de fonctionner me fascinent. Les arts sont un peu une manière de sortir des choses qu’on a du mal à exprimer en parlant. La bizarrerie du monde me fascine, je vais regarder des films et des séries horrifiques (comme celle sur Jeffrey Dahmer de Ryan Murphy, un maître !) mais je suis quand même choquée de ce que je vois », ajoute-t-elle dans un sourire.
Les arts, le théâtre, la danse et le chant restent au cœur de son activité artistique, elle qui s’intéresse et se nourrit de nombreuses autres et multiplie les hobbies et à passer de l’un à l’autre. Mais le focus principal, c’est le projet qu’elle prépare. Au moment où on la rencontre, impossible encore d’écouter autre chose qu’Unforgettable, morceau sur une rupture amoureuse, qu’elle a écrit et composé et retravaillé avec Dany Synthé, Dani Terreur et Alice et Moi, où l’on entend ses promesses de grande vocaliste, le mix musical qui reflète bien sa nature.
À ce jour, il culmine à plus d’un demi-million de vues sur YouTube et augure de belles choses pour la suite, qu’Ebony sait toujours envisager la tête froide, avec calme et détermination. « J’espère dans cinq ans pouvoir être récompensée pour ce que je fais. Je sais qu’il faut bosser pour. Et comme j’ai fait du théâtre, que j’aime ça, je veux faire du cinéma comme Lady Gaga, l’une des artistes que j’adore. »
Celle qui cite la prestation de Beyoncé au Stade de France pour le Renaissance Tour, « comme un exemple à prendre en terme de niveau d’exigence », et pour qui « la danse aura une place importante » dans ce qu’elle va faire, ne cesse de reconnaître les bienfaits de la formation staracadémicienne. « Ça m’a appris à dépasser mes limites sans trop me plaindre. »
Malgré la haine qu’elle a reçue, on est face à une jeune femme bien dans son époque, qui se voit bien vivre à Cape Town, marquée par l’Afrique du Sud et sa visite de l’endroit où Nelson Mandela a été emprisonné, ou encore par ses deux trips au Kenya. « Il faudrait que j’y retourne pour en apprendre plus. »
La naissance d’une popstar
S’affranchir des codes et des regards pour créer sa propre persona, exercer librement sa créativité, dans un univers qui lui permet aujourd’hui de ne pas s’excuser d’être qui elle est, n’en déplaise aux racistes. Quitte à surprendre. Celle qui confesse avant qu’on se quitte que le dernier livre qu’elle a lu, c’est un ouvrage sur l’intention et un autre de Stephen King, n’est jamais là où on l’attend. La tête bien pleine et un chemin qu’elle se figure à son image, selon ses termes.
« Je sais ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas. » Son attachée de presse présente dans la pièce hoche la tête avec force. Tout le monde rit. « Je manifeste beaucoup. » Comprendre : elle travaille d’arrache-pied pour réaliser ses objectifs. Et de citer un des producteurs qu’elle aime le plus en ce moment, London, artisan orfèvre de bon nombre des morceaux d’Ayra Starr ou encore de Rema, propulsé comme l’une des figures incontournables de la musique afro contemporaine, et tête d’affiche de la deuxième édition de Yardland.
On la quitte avec la certitude que c’est bien une popstar qu’on a face à nous, déjà beaucoup plus grande que ce que le public français pense avoir aperçu d’elle. Même s’il faut repasser un parcours, marqué par la haine, qu’on n’a pas cherché. On est heureuse de l’entendre dire qu’il y a les autres, celles et ceux qui sont là, et qui sont déjà fans de ce qu’elle est et qui attendent d’écouter ce qu’elle va proposer. On constate aussi que le prix à payer pour avoir le droit de faire sa musique et d’être célébrée dans le monde comme d’autres artistes n’a pas effacé la joie, le goût de faire, de créer, d’innover et de s’émerveiller. Sa vie d’après s’annonce déjà Unforgettable, et surtout Unapologetic.