Venu de l'Est parisien, Facene, la trentaine, a très tôt été intrigué par ces motos sur lesquels des types issus des grands ensembles urbains faisaient des tricks et des moves incroyables, levant leurs roues, lâchant les mains, faisant entrer des engins dédiés au cross, à la terre, dans des dimensions, plus bétonnées.
Sur son histoire personnelle, il reste discret, seul lui importe le partage de sa passion pour le motocross. Pour lui, ce fut bien plus que faire comme d’autres dans son arrondissement (le XIXe, à Paris). La moto l’intrigue, l’anime au point de devenir un mode de vie, l’emmenant vers des sphères pros et une reconnaissance dans les milieux de la production audiovisuelle.
J’ai découvert ce mouvement US, la Bike Life, et j’ai compris que j’avais trouvé ma véritable passion.
Ce « cascadeur mécanique » participe à de nombreux tournages pour des films, clips vidéo ou pubs. « Avec mon métier de cascadeur, je suis beaucoup à l’étranger pour les tournages, explique-t-il. Quand je suis à Paris, j’ai plein d’autres centres d’intérêts dont les sports de combats et le football. J’aime voir ma famille, mes amis, faire plein de choses qui ne concernent pas forcément mon travail ni la moto. »
Nous avons retrouvé Facene sur un site de banlieue parisienne dont les voies ont été fermées pour notre utilisation exclusive et l’avons présenté au photographe Chris Saunders. Quelques heures d’un après-midi d’août, les deux talents se sont apprivoisés et entendus pour produire les plus belles images, dans un mode réfléchi, rigoureux. Leur but, vous faire apprécier l’esthétique et le talent d’un rider dont les images défilent souvent bien trop vite, parfois associées pour beaucoup à des notions de rodéo, d’illégal.
Pour Facene, rien n’est fait au hasard, et la sécurité prime. Il est reconnu et sollicité en tant que performeur et cascadeur professionnel, dont les skills sont appréciées par des productions parmi les plus réputées, en France et à l’international. Au bout de quelques heures de shooting, Facene nous demande de stopper la production pour de bon, il ne souhaite pas poursuivre ses tricks plus loin. « Je pense que c’est important de connaître ses limites, dans tous les domaines, développe-t-il. La maturité et la connaissance de mon corps font que je sais quand je ne dois pas dépasser la ligne rouge. »
En bref : toutes les images que vous voyez ici ont été réalisées en contrôle, en limitant les risques au maxium. Nous vous laissons apprécier les créations exclusives du duo Facene-Saunders, et vous dévoilons un peu plus le pilote, en ses propres termes.
Genèse
« Comme une majeure partie des riders, j’ai commencé par le vélo. Les aînés se baladaient sur leur roue arrière. Nous, les plus jeunes, roulions aussi à vélo, on voulait faire comme eux. Sauf qu’on poussait un peu le truc, on se donnait des défis : manual (figure de BMX, ndlr), avec une main, longue distance en roue arrière. J’ai tout de suite accroché à la sensation d’être en équilibre sur la roue arrière. Mais je me suis vite rendu compte que le vélo était limité, de par son fonctionnement. C’était devenu trop facile, et ma soif de vélo s’est transformée en faim de découvrir la moto. »
Une passion
« J’ai grandi dans le nord de Paris, il était rare de voir passer une moto en roue arrière, mais je savais que ça existait. J’ai commencé à regarder des vidéos de moto en général. J’aimais beaucoup le pilote de MotoGP espagnol Carlos Checa, je ne sais pas pourquoi. Comme tout enfant passionné de moto, j’étais rêveur et j’ai cherché à savoir comment devenir pilote. J’étais déjà très mature pour mon âge. J’ai vite compris que c’était un métier élitiste, donc quasiment impossible à atteindre. J’avais aussi déjà vu des mecs faire des roues arrière à moto dans les clips américains, comme ceux de DMX, mais je n’arrivais jamais à retrouver la page profil des riders. Je ne sais plus où exactement, mais un jour j’ai entendu les mots “Bike Life”... et c’est à ce moment-là que j’ai découvert ce mouvement américain, cette notion de trickser sur un motocross, en ville. J’ai tout de suite compris que j’avais découvert ma véritable passion. »
Taxiphone
« La connexion Internet était très lente chez moi à cette époque. J’allais beaucoup au taxiphone du quartier pour étudier leurs faits et gestes sur Dailymotion et YouTube. J’étais fan de la maîtrise et de l’assurance dégagées par Chino Mmg ou Lor Dev aux USA, des riders de Baltimore. Parmi les autres noms américains que je peux citer en référence, il y a WOWBOYZ, Meek Mill, DMX, 12 O’Clock Boys, Benmore, Wheelie Wayne... Je me suis aussi aperçu qu’il y avait aussi des Français dans le mouvement : DouDou Cross Bitume, Vinou L’bleufeur, Fromage Bavette. »
J’ai découvert ce mouvement US, la Bike Life, et j’ai compris que j’avais trouvé ma véritable passion.
Première bécane
« Le prix des machines te refroidit, surtout quand tu es jeune. Je me suis débrouillé pour m’acheter une mini moto au début, mais j’ai eu la même sensation que quand j’étais arrivé à bout du vélo : une frustration, par manque de puissance. J’ai acheté de plus en plus gros, de plus en plus puissant. Ma première vraie moto était une YZ 125 de 2004 que j’ai achetée pour pièces de base, en plusieurs cartons... Sur l’annonce, elle était en miettes. (rires) J’étais parti récupérer ces pièces en RER avec un pote, le vendeur a eu pitié de nous voir repartir avec tout ça en direction du train ; il nous a raccompagnés chez nous en camion. Pour compléter, j’ai fait l’acquisition de plusieurs pièces quand j’avais un p’tit billet, chez un revendeur qui s’appelait Arnoroule. J’ai mis presque un an à la remonter/réparer entièrement. Je roulais avec à la sortie des cours, tous les week-ends. C’est là que tout a commencé. En 2014-2015, quand j’ai acheté une MT-07 et réalisé des tricks Bike Life sur une moto homologuée, c’est comme ça que je me suis fait connaître. Puis j’ai passé un autre step avec ma chaîne YouTube. »
Apprendre
« Comme dans toute discipline, ce qui compte pour progresser, c’est l’entraînement, mais comparé à d’autres, je me suis plus concentré sur l’exercice du flow que sur celui du tricks pur. Apprendre certains tricks comme le no-hand, ça peut prendre des mois, et ça implique de nombreuses chutes. »
Busy
« Je travaille pour le cinéma, sur des shootings pour des marques de vêtements, pour des produits moto. J’apparais dans des vidéos en collaboration avec des équipementiers, je suis sollicité pour des interviews ou des publicités pour des constructeurs moto. »
Les tournages
« Je suis cascadeur mécanique, en auto et moto. J’ai performé sur les films Athena, Vermines, Loin du périph, Le dernier mercenaire, 3 jours max, Roqya et d’autres pas encore sortis. Aussi sur la série Lupin. Lors de ma première journée sur un film, l’ampleur de l’organisation m’a surpris, et c’est sur Athena que j’ai pris le plus de plaisir, car c’était la première fois qu’on me contactait pour réaliser ce que je sais faire de mieux. Les tournages m’ont beaucoup enrichi au niveau du travail d’équipe. Étant fan des belles images, j’échange souvent avec les cadreurs, le réalisateur à la pause du midi, sur les différentes techniques, et autres. Les tournages m’ont permis de développer ma patience, ma concentration, ma gestion du stress, ma rigueur, et plein d’autres points similaires. Chaque scène, chaque film est différent. Je suis généralement présent pour réaliser des cascades mais je m’intéresse toujours au scenario, au caractère du personnage de l’acteur que je double. Ainsi, je cerne l’énergie à donner à ma cascade. »
USA, Dakar...
« Toute mon adolescence s’est résumée à dédier l’entièreté de mes économies à des motos. Je ne voyageais pas, je voyais ça comme une perte d’argent dédié à un plaisir éphémère. J’ai commencé à me faire connaître sur les réseaux sociaux et des gens de différents pays : Sénégal, Brésil, États-Unis, Italie, Angleterre... m’envoyaient des invitations. Je me suis organisé avec des pionniers Bike Life locaux de différents pays pour voir comment la Bike Life se pratiquait chez eux, en Californie, ou à Dakar. Les États-Unis, c’est à part ! C’est un must pour se frotter aux cracks du milieu. J’y suis allez plusieurs fois, c’était un voyage logique et un passage obligatoire pour moi. C’est la moto qui me fait voyager. Je ne suis jamais parti nulle part sans faire de moto. »
Émotion x plaisir
« Certains ont besoin de faire le vide pour faire le plein, moi c’est l’inverse. Il n’y a que sur une moto que je déconnecte totalement. J’en ai fait toute mon enfance il y a donc une émotion, des souvenirs qui remontent. Quand je collabore avec un photographe, c’est différent du freeride pur. Avec une équipe de shooting il y a toujours la pression de vouloir bien faire, de donner le max, c’est du travail. Quand je suis seul, je cherche juste à prendre du plaisir. »
Déterminé
« Je sais ce que je veux, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ce qu’il faut que je renvoie en termes de photos, vidéos. Je m’occupe moi-même de la direction artistique de mes projets. C’est l’acquisition d’expérience qui fait que je fonctionne ainsi. »
Les tournages ont développé ma patience, ma concentration, et ma rigueur.
Innover
« Quand j’ai commencé la moto, les réseaux, la Fame et tout ce qui va avec ne m’intéressaient pas. J’ai eu des comptes Instagram et YouTube très tard, j’avais des comptes privés sur ces plateformes juste pour regarder ce que faisaient les autres dans ma discipline. Ce sont mes amis qui m’ont poussé à poster. À l’époque, en termes de vidéo, hormis les Américains, je trouvais que personne n’innovait, personne ne postait de belles choses, de qualité, tout était focalisé sur la performance. Je me suis allié avec des amis qui étaient dans l’image pour réaliser des vidéos qualitatives. J’ai toujours été passionné par les caméras, la musique, l’image et sa technique : comment mettre en valeur un sujet, le jeu des lumières et tout ce qui va avec. J’ai beaucoup appris sur des documentaires de réalisateurs américains. Mon travail est venu tout accentuer niveau connaissances. »
Se démarquer
« La rue n’est pas obligatoirement l’endroit pour débuter. Un rider en apprentissage sera plus en sécurité sur une zone déserte. Mais pour moi, le flow s’acquière uniquement dans la rue, avec les obstacles qui composent le milieu urbain. Ils font naître un flow naturel qu’un rider qui roule uniquement en zone déserte n’aura pas. En ne regardant qu’un seul run d’un rider, je sais te dire s’il a pour habitude de rouler en zone rurale ou urbaine. C’est très compliqué d’évoluer en Bike Life, car ce milieu est officiellement illégal et très mal vu du grand public. La scène a besoin d’être encadrée pour les jeunes qui aimeraient s’exercer en toute tranquillité. Je pense que la première chose à faire est de se démarquer, et c’est tout de suite ce que j’ai tenté de faire, en étant créatif. Bien utilisés, les réseaux peuvent être un beau support pour transformer l’essai. »
Ôter les deux mains du guidon en restant en équilibre sur la roue arrière. Trick compliqué car difficilement rattrapable en cas de mauvais dosage des gaz ou manque de précision dans le calage de l’angle, ou de gainage insuffisant. Mais l’un des plus beaux, car il est la définition première de la sensation ressentie grâce à cette pratique: la liberté.
Le motocross pro
« Je suis plus Sx que MxGP, c’est l’unique sport mécanique que je suis pleinement. Je vais voir des courses quand j’en ai l’occasion. J’échange régulièrement avec des pilotes pros comme l’Italien Mattia Guadagnini ou le Portugais Hugo Basaúla, et d’autres. Ils m’envoient leurs maillots en début de saisons. J’aime et respecte beaucoup les pros en motocross. »
Vision
« J’ai envie de faire découvrir quelque chose de différent, peut-être inconnu pour beaucoup, ou sous un autre angle pour ceux qui ont déjà entendu parler de la Bike Life. Mais faire changer les avis sur la Bike Life n’est pas mon objectif et ne l’a jamais été. Je veux juste faire entendre à celleux qui possèdent une certaine ouverture d’esprit qu’il y a peut-être quelque chose d’intéressant à voir derrière tout type de personne, de passion, de métier – même si on n’y adhère pas. Et à ceux qui ont des rêves, je veux dire qu’il n’y a pas que les routes classiques pour y parvenir. »
Focus Bike Life
La « Bike Life » motocross, inspirée des USA et pratiquée en ville, consiste en des évolutions urbaines où des motards exécutent des tricks dans des zones publiques, sur des routes, des parkings et des espaces urbains. Popularisée via les réseaux sociaux, cette pratique attire par son côté spectaculaire et rebelle, mettant en avant la maîtrise technique et l’audace des riders, malgré les risques potentiels. En France, Facene est l’un des rares pilotes à avoir transporté cette pratique dans une dimension professionnelle et officielle.
IG et YT : @facene_mmg